Expositions

Peine de mort

La peine de mort en France (1789-1981)

3. La guillotine ou la « mort douce »

Plan du chapitre

Guillotin et la mort sans supplice par une « simple mécanique »

Joseph Ignace Guillotin (1738-1814), médecin, est élu député du Tiers Etat de Paris. En dehors de ses interventions dans la discussion sur le système pénal, il s’occupe principalement, sous la Constituante, des problèmes de médecine et de santé. Guillotin est un des premiers à se préoccuper de la question du sort des condamnés à mort (les suppliciés) dès l’année 1789 alors même que le projet de Code pénal (adopté en 1791) n’est pas à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

Un projet de mort par suffocation (1791)

Alors que le projet de Guillotin semble abandonné et même retiré par son auteur, d'autres projets sont élaborés afin de trouver une technique qui réponde aux vœux de la Constituante : appliquer la peine capitale sans supplice inutile, dans un esprit de « modération ». Il s'agit d'infliger une mort rapide – ce qui est douteux…–, sans horreurs, avec juste un petit quart d’heure pour l’édification du public.

Un projet de machine à étrangler (5 mars 1792)

Dans le contexte de condamnés en attente d’exécution, alors que la guillotine n’est pas encore adoptée, l’auteur de ce projet de « nouveau mode d’exécution à mort » s’inscrit parfaitement dans le discours révolutionnaire de l’époque : au nom de l’humanité, pour ne pas heurter la sensibilité d’un « peuple doux… et régénéré », il propose une machine à étrangler qui aurait l’avantage, selon lui, de ne pas verser de sang ni d’arracher aux spectateurs des cris d’horreurs comme pour les anciens supplices. Le noble et le roturier seraient sur un pied d’égalité, la couleur du voile, recouvrant le condamné, distinguant seule des différences liées à la nature du crime commis, à l’égal du Code pénal de 1791 qui prévoit que les parricides auront la tête voilée d’une étoffe noire et les autres condamnés à mort seront revêtus d’une chemise rouge – Titre Ier, art. 4).

Un projet de coupe tête (23 mars 1792)

Le projet est très proche de l'idée de Guillotin et daté de l'époque où l'on prend la décision de réaliser la guillotine. Il est très technique et comporte les éléments essentiels de ce qui sera le nouvel instrument du châtiment suprême. L’objectif est toujours de donner la mort sans faire souffrir le condamné et sans heurter la sensibilité des spectateurs, tout en facilitant la tâche de l’exécuteur. La mésaventure arrivée au docteur Guillotin, brocardé dans les journaux pour son idée de mécanique, incite l’auteur à garder l’anonymat.

Les inquiétudes du ministre de la Justice sur le mode d’exécution (3 mars 1792)

Adrien Duport s’adresse à l’Assemblée nationale pour lui faire part de son inquiétude relative à la façon d’appliquer l’article 3, Titre Ier, du Code pénal de 1791 : « Tout condamné aura la tête tranchée ». Or la décollation, peine réservée jusqu’alors aux nobles, répugne aux exécuteurs qui craignent les incidents – « et les suites de la colère du peuple » en tel cas – devant les difficultés que présente une pratique manuelle de ce mode opératoire, l’épée étant alors utilisée. On se rappelle le scandale de l’exécution de Lally-Tollendal – condamné pour trahison – en 1766 : Charles-Henri Sanson, encore jeune, rate la décapitation du premier coup et c’est son père, assistant à l’exécution comme chef bourreau, qui tranche d’un coup supplémentaire la tête du condamné – voir l’avis du docteur Louis.

Le docteur Louis et la mise au point technique

Antoine Louis (1723-1792) est médecin, collaborateur à l’Encyclopédie de Diderot et secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie. Suite aux inquiétudes des exécuteurs et du ministre de la Justice quant aux difficultés et aux risques d’une décollation manuelle, à l’épée – voir le rapport de Sanson cité précédemment –, le procureur général syndic du département de Paris, Roederer, demande l’avis du docteur Louis. Celui-ci reprend les arguments des exécuteurs sur l’impossibilité de concilier une exécution à l’épée avec les vues d’humanité de l’Assemblée. Il rappelle, à l’appui, les incidents auxquels ont donné lieu le supplice de Lally-Tollendal en 1766.
Prenant en compte les considérations techniques – le tranchant de l’instrument doit être convexe pour atteindre plus sûrement l’objectif recherché – et physiologiques – os du cou enchevêtrés –, il conclut à la nécessité d’utiliser des moyens mécaniques, en s’inspirant de la pratique anglaise. C’est la seule solution pour que « l’exécution soit faite en un instant et d’un seul coup ».
Les choses iront ensuite très vite : le 20 mars 1792, l’Assemblée nationale décrète l’urgence et autorise les dépenses pour construire la machine. Le docteur Louis remet le 25 mars un plan descriptif au charpentier des Domaines, Guidon qui, proposant un devis exagéré, est récusé au profit du facteur de pianos Tobias Schmidt qui construit l’instrument en moins d’une semaine.
Les premiers essais ont lieu le 17 avril sur des cadavres humains dans une petite cour de l’hôpital de Bicêtre.
La première exécution aura lieu le 25 avril. 

« Le comité de législation m’a fait l’honneur de me consulter sur deux lettres écrites à l’Assemblée nationale concernant l’exécution de l’article 3 du titre I du Code pénal, qui porte que tout condamné à la peine de mort, aura la tête tranchée. Par ces lettres, M. le ministre de la justice et le directoire du département de Paris, d’après les représentations qui leur ont été faites, jugent qu’il est de nécessité instante de déterminer avec précision la manière de procéder à l’exécution de la loi ; dans la crainte que si, par la défectuosité du moyen ou faute d’expérience et par maladresse, le supplice devenait horrible pour le patient et pour les spectateurs, le peuple, par humanité, n’eût l’occasion d’être injuste et cruel envers l’exécuteur ; ce qu’il est important de prévenir.

J’estime que les représentations sont justes et les craintes bien fondées, l’expérience et la raison démontrent également que le mode en usage par le passé pour trancher la tête à un criminel, l’expose à un supplice plus affreux que la simple privation de la vie, qui est le vœu formel de la loi : pour le remplir, il faut que l’exécution soit faite en un instant et d’un seul coup. Les exemples prouvent combien il est difficile d’y parvenir.

On doit rappeler ici ce qui a été observé à la décapitation de M. de Lally. Il était à genoux, les yeux bandés. L’exécuteur l’a frappé à la nuque. Le coup n’a point séparé la tête, et ne pouvait le faire. Le corps, à la chute duquel rien ne s’opposait, a été renversé en devant, et c’est par trois ou quatre coups de sabre que la tête a été enfin séparée du tronc. On a vu avec horreur cette hacherie, s’il est permis de créer ce terme.

En Allemagne, les exécuteurs sont plus expérimentés, par la fréquence de ces sortes d’expéditions, principalement parce que les personnes du sexe féminin, de quelque condition qu’elles soient ne subissent point d’autre supplice. Cependant la parfaite exécution manque souvent, malgré la précaution, en certains lieux, de fixer le patient assis dans un fauteuil.

En Danemark, il y a deux positions et deux instruments pour décapiter. L’exécution qu’on pourrait appeler honorifique, se fait avec un sabre. Le criminel, à genoux, a un bandeau sur les yeux, et ses mains sont libres. Si le supplice doit être infamant, le patient, lié, est couché sur le ventre, et on lui coupe la tête avec une hache.

Personne n’ignore que les instruments tranchants n’ont peu ou point d’effet, lorsqu’ils frappent perpendiculairement. En les examinant au microscope, on voit qu’ils ne sont que des scies plus ou moins fines qu’il faut faire agir en glissant sur le corps à diviser. On ne réussirait pas à décapiter d’un seul coup, avec une hache ou couperet dont le tranchant serait en ligne droite ; mais avec un tranchant convexe, comme aux anciennes haches d’armes, le coup asséné n’agit perpendiculairement qu’au milieu de la portion du cercle ; mais l’instrument, en pénétrant dans la continuité des parties qu’il divise, a, sur les côtés, une action oblique en glissant, et atteint sûrement au but. »

Source : Archives parlementaires, tome XXXIX, 14 mars 1792, p. 686

Une demande de retour aux supplices sous le Consulat (8 brumaire an 9)

Cette lettre envoyée, à la Chancellerie, est éloquente quant à l'évolution des valeurs depuis le début de la Révolution, lorsqu'on discutait des modalités d’exécution de la peine de mort dans un souci d’humanité. Désormais on vitupère « une fausse et dangereuse humanité » : les criminels doivent souffrir, ils l’ont mérité…
Si l’on concède que la mort doit être donnée sans douleur, la revendication d’en revenir aux supplices de l’Ancien Régime – la potence et la roue – est justifiée par le désir d’entretenir « la terreur du peuple » et pour rassurer la « partie saine de la population » – entendons les propriétaires.
Le spectre de la Terreur pendant laquelle la guillotine a tranché la tête à tant « d’honnêtes gens » est également mis en avant pour mettre au rebut la guillotine et la remplacer par un appareil qui effraye les spectateurs et les criminels.
Si cette lettre restera sans effet sur le sort de l’instrument adopté en 1792, elle exprime un courant d’opinion favorable à un retour aux pratiques de l’Ancien Régime, et, à cet égard, le Code pénal de 1810 en donnera quelques exemples concrets : rétablissement de la marque et de la flétrissure, retour à l’amputation du poing pour le parricide.

Le fantasme de la guillotine à vapeur

La guillotine, par la rapidité de son mécanisme, fait entrer l’exécution capitale dans l’ère industrielle.
Les contemporains de la période de la Terreur ont fait état de projets – réels ou supposés – d’augmenter son rendement. On notera que les deux journaux cités publient au lendemain de la défaite de 1870 et de la répression de la Commune de Paris, des entrefilets sur des projets de guillotine à vapeur dont les auteurs sont justement des représentants de ceux qui ont fait peur, les mois précédents, à la société bourgeoise.
Raoul Rigault (1846-1871), journaliste, a été le délégué à la Sûreté générale et le procureur de la Commune. Le chancelier Bismarck dirige l’Allemagne qui a infligé une sévère défaite à Napoléon III et occupe désormais une partie du territoire français. Que les deux hommes soient considérés comme des « monstres » capables d’enfanter des instruments de répression massive « rassure », en quelque sorte, la bonne société.

Perfectionnements de l’instrument (Le Siècle, 28 juin 1872)

Au lendemain de la Commune – qui a brûlé les guillotines commandées par Crémieux, ministre de la Justice de la Défense nationale – les exécuteurs parisiens durent faire appel à un instrument de province, la guillotine de Dijon. Celle-ci ne fonctionne que pendant le temps nécessaire à la construction d’une nouvelle machine, sous les directives de l’exécuteur Nicolas Roch.
On remarquera que les travaux sont réalisés par les aides de l’exécuteur qui ne sont ni charpentiers, ni menuisiers : sans doute ont-ils une bonne connaissance de l’appareil, mais on peut également supposer qu’il aurait été difficile de faire appel à des ouvriers extérieurs, réticents, de tradition, à travailler les bois de justice.
Les perfectionnements apportés apparaissent mineurs : en 1872 une amélioration apportée dans les rainures des montants où glisse la planche supérieure de la lunette – le casse-tête –, quand la bascule vient de placer le condamné en position d’exécution, évite à cette planche d’assommer le patient.
Anatole Deibler apportera quelques améliorations : pose de coulisses en cuivre dans les rainures, roulettes latérales adaptées au mouton pour garantir une descente sans à-coups du couperet, ainsi que la pose de boudins de caoutchouc pour amortir le choc de sa chute en fin de course.

Portrait de la veuve

Guillotine miniature

Œuvre d'un condamné ? D'un exécuteur à l'exemple du modèle évoqué par le journaliste de La Presse en 1872 ?
Le réalisme est au rendez-vous, comme on le constatera à la lecture de la description quasi clinique que Maxime du Camp fait de l'instrument à la fin du Second Empire. Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu’en 1870, réed. Monaco, G. Rondeau, 1993, p. 325-326.

« La guillotine est aujourd’hui plus légère, moins ample, plus maniable qu’autrefois ; mais c’est toujours le même instrument, et les modifications qu’on lui a fait successivement subir n’ont rien changé ni à son mécanisme particulier ni à sa forme générale...

... C’est une estrade carrée de 4 mètres de long sur 3m80 de large ; elle est dressée à deux mètres du sol sur quatre chevalets. Le plancher est entouré d’une balustrade à clair-voie, on y monte par un escalier de dix marches.

Aux deux-tiers de la longueur s’élèvent deux montants parallèles couronnés d’un linteau qu’on appelle le chapeau ; ils ont une hauteur de 4 mètres et un écartement de 0m37 ; au chapeau est fixé le glaive, composé d’une lame d’acier triangulaire emmanchée à l’aide de trois boulons dans un mouton de plomb qui lui donne un poids considérable. Le mouton a 0m35 de large et la lame 0m30 à sa plus grande largeur ; la hauteur totale de l’un et de l’autre est de 0m80.

À un mètre du parquet, deux planches, placées l’une au-dessus de l’autre dans le plan vertical et percées chacune d’une demi-circonférence, offrent exactement, lorsqu’elles sont réunies, l’apparence d’une pleine lune ; la partie inférieure est fixée aux montants, la partie supérieure mobile, glissant dans des rainures latérales, peut être haussée ou abaissée à volonté. Entre les poteaux et la dernière marche de l’escalier se trouve la bascule, planche étroite, faisant directement face à la lunette.

Au repos, elle est verticale ; il suffit d’un geste de propulsion pour la rendre horizontale ; en s’abattant, elle tombe sur une tablette solidement étayée, plus longue qu’elle et aboutissant aux planches de la lunette. La bascule garnie de galets roule sur cette table et porte, par une action très rapide, le cou du condamné sur la demi-lune inférieure de façon à l’y emboîter.

À droite de la bascule, et semblant faire corps avec elle, un plan incliné est disposé de manière à prendre son point d’appui sur le bord même d’un énorme panneau d’osier doublé d’une caisse de zinc et rempli de son. Sous la bascule et la lunette s’étend une petite auge de forme oblongue ; devant les poteaux, on place une sorte d’appareil qui ressemble à un dossier de baignoire, afin que si, par suite d’un faux mouvement, la tête échappe à l’aide chargé de la tenir, elle ne roule pas sur l’échafaud et ne soit point aperçue du public. Tout l’instrument et les ustensiles accessoires sont peints d’une désagréable couleur sang de bœuf tirant sur le chocolat. La bascule est garnie d’une double courroie armée de boucles, afin de neutraliser la résistance possible d’un patient ; mais on ne s’en sert jamais, à Paris, du moins.

La demi-lune supérieure s’abat brusquement à l’aide d’un mécanisme fort simple mis en œuvre par un bouton qu’on n’a qu’à presser ; le glaive est fixé au chapeau dans une pince en forme de 8 dont la partie inférieure s’ouvre quand la partie supérieure se ferme ; un cordon d’appel correspondant à un bec-de-cane placé au-dessus et tout près du bouton de la demi-lune fait jouer un bras qui, rapprochant les deux branches supérieures de la pince, force les branches inférieures à s’écarter ; la tête du mouton glisse dans l’intervalle ouvert, et le glaive, précipité par la masse qui le surmonte, tombe avec une rapidité foudroyante qu’accélère encore l’action de galets de fer poli roulant dans les rainures de cuivre fixées le long des poteaux et faisant corps avec eux.
Dans sa chute, il rase précisément la surface externe de la lunette et vient prendre appui, par les bords plus étendus du mouton, sur deux ressorts à boudin surmontés d’un fort dé en caoutchouc qui amortit le choc et en neutralise le bruit. On comprend dès lors avec quelle sécurité, avec quelle simplicité, l’œuvre terrible de la justice peut s’accomplir.

Le condamné, parvenu sur l’échafaud, se trouve debout devant la bascule verticale qui lui vient, d’une part, au-dessus des chevilles, de l’autre, à moitié de la poitrine ; en face de lui s’ouvre la lunette, dont la portion mobile est relevée ; l’exécuteur pousse la bascule qui s’abat, la roule ; la tête semble se jeter d’elle-même dans la baie semi-circulaire, un aide la saisit par les cheveux.

Il reste deux gestes à faire : l’un qui presse le bouton de la demi-lune immédiatement abaissée sur le cou du malheureux, l’autre qui, tournant le ressort du glaive, détache celui-ci. La tête, séparée vers la quatrième vertèbre cervicale, est lancée dans le panier, pendant que l’exécuteur, d’une seule impulsion de la main, y fait glisser le corps sur le plan incliné.… »

Le logement de la guillotine (rue Folie Regnault)

Maxime du Camp évoque la sinistre réputation du lieu : « C’est là, en effet, que sont remisés les bois de justice, dans un vaste hangar volontiers fréquenté par les araignées, mal défendu contre les intempéries par un vitrage à moitié défoncé, car presque tous les gens de mauvais monde jettent une pierre, en passant, à ce qu’ils appellent la maison maudite ; en signe de peur, en signe de haine, pour conjurer le mauvais sort ? qui sait ?… » (Maxime Du Camp. Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu’en 1870, réed. Monaco, G. Rondeau, 1993, p. 328). Aux curieux des préparatifs de l'exécution s'ajoutent les journalistes qui obtiennent parfois l'autorisation de pénétrer dans la remise de la guillotine.

 

La guillotine en place (Valence, 1909)

La photographie montre l’exécuteur et son aide en train d’opérer les dernières vérifications sur le bon fonctionnement de la guillotine, particulièrement les mécanismes permettant de fermer la lunette et de libérer le couperet. Les servants de la machine travaillent sous la protection de la troupe qui établit un cordon protecteur autour de l’espace – on voit nettement les rails du tramway passant sur l’avenue longeant la prison - où est posée la machine.
Le 22 septembre 1909 les trois condamnés de cette bande de Chauffeurs – David, Berruyer et Liottard  – sont exécutés par Deibler.

Voici le récit qu'en fait un rédacteur de La Presse le 21 décembre 1872 sous le titre : Le Musée de l’échafaud « Hier, après l’exécution de Joly, un de nos reporters a pu visiter, rue de la Folie-Regnault, le sinistre garage où l’on remise les bois de justice et leurs accessoires. Rien au monde de plus curieux et de plus bizarre...

 

... Le premier objet qui attire le regard est la guillotine neuve dont nous avons parlé, et que les aides-exécuteurs ont construite eux-mêmes, sans le secours d’aucune main étrangère. Quand notre reporter est entré, on était en train de l’essayer. À côté, et sur le même plan, se trouve une voiture fermée ressemblant, à s’y méprendre, à celles dont font usage les teinturiers-dégraisseurs. C’est la voiture de service, qui porte le corps du supplicié du lieu de l’exécution, terrain appelé vulgairement le champ des navets.

Le fond de la grange est occupé par des caisses et des paniers d’osier entassés les uns sur les autres. Tous ces objets sont là au rebut. Il y a aussi des fragments de bois empilés dans un coin faisant partie de guillotines hors d’usage. L’une est la Dijonnaise, ainsi nommée parce qu’on la fit venir de Dijon, après qu’on eut brûlé celle de Paris. On ne s’en est jamais servi à Paris. À l’autre extrémité de la grange, une meule à aiguiser. C’est là que, la veille des exécutions, on repasse le couteau de la guillotine.

Au-dessus de la porte, on a accroché, comme un motif de décoration, un travail en bois habilement fait. C’est une petite guillotine, une guillotine de poche, pour ainsi dire, construite par le père Doublaud, un aide-charpentier de feu Hendereck, en retraite maintenant. Il a fait hommage de ce singulier bijou à un reporter de notre connaissance qui n’en a pas encore pris livraison.

Mais ce qu’il y a de plus curieux à examiner, ce sont certains objets que l’on conserve à titre de souvenir, et qui forment une sorte de musée, - le musée de l’échafaud ! - Ce sont d’abord les escaliers à douze marches des échafauds démodés, peints en rouge, comme l’instrument lui-même, cinq ou six couteaux dont chacun a ses états de service. On vous montre celui qui décapita Verger, l’assassin de l’archevêque de Paris, et qui n’a plus servi depuis. Il en est de même de celui qui servit à l’exécution de Troppmann. Il s’ébrécha et fut mis à la réforme. Le couteau qui trancha la tête de l’infortuné Louis XVI est là aussi, - un couteau historique entre tous, et dont un Anglais, en 1869, offrait dix mille francs. On le désigne sous le nom de Couteau de Louis XVI. C’est le seul qui ait quatre boulons au lieu de trois. Il est relativement de petite dimension, et beaucoup plus léger que ceux dont on se sert aujourd’hui. Aussi, un des aides exécuteurs disait en le soupesant : - Je ne sais pas comment on pouvait décapiter un homme avec un tranchoir semblable.

Puis ce sont de menus bibelots ayant appartenu à des notoriétés du crime, tels que la tabatière de Castaing, la pipe de Collignon, le gilet de Lemaire, les bottines de Lapommeraye, etc. Quels souvenirs et quel musée ! »

Exécutions

Auguste Nouvel, sapeur au 3e régiment du génie, a été condamné à mort le 14 novembre 1872, par le 2e conseil de guerre pour assassinat d’un sous-officier à la caserne Dupleix. Il est fusillé au polygone de Vincennes le 6 mars 1873.
Les militaires échappent à la guillotine : ils sont fusillés par leurs pairs. L’assistance est alors majoritairement, voire exclusivement, composée d’officiers et soldats en service commandé – les troupes présentes défilent ensuite devant le cadavre du fusillé – , laissant une faible part aux spectateurs habituels des exécutions, ici, ouvriers et gens en blouse.
La fusillade est également la règle pour les cours martiales qui répriment insurrections – Commune de Paris – ou insubordinations et rébellions en cas de guerre – Fusillés pour l’exemple de la guerre de 1914-1918. Les espions condamnés à la peine capitale sont de même conduits au peloton d’exécution – Mata Hari.

Fusillade à Madagascar (1896)

Madagascar est placée sous protectorat français en 1885. La résistance de la population à l’occupation conduit le gouvernement français à envoyer le général Gallieni à la mi-septembre 1896 dans l’île proclamée colonie le 6 août 1896. Prenant le titre de Gouverneur général, Gallieni entreprend une « pacification », qui réprime dans le sang la résistance des populations locales et de leurs autorités, à commencer par la reine qui est exilée à Alger, et deux ministres qui sont traduits devant un tribunal et fusillés.
Le Petit Journal du 22 novembre 1896 écrit : « La nomination d’un gouverneur civil à Madagascar ne fut point très heureuse, les Fabavalos de la grande île ayant du respect seulement lorsqu’il se base sur la crainte ; or, ils se moquaient de M. Laroche ; les séditions éclataient de toutes parts et, à la longue, nous aurions perdu, avec nos soldats tous les bénéfices d’une exploration laborieuse, meurtrière et coûteuse. On y a mis bon ordre en envoyant là-bas le général Gallieni qui, lui, ne plaisante pas, il l’a prouvé dès le début. Son entrevue avec la reine a été fort nette. Sa majesté noire a été prévenue d’avoir à se soumettre complètement au représentant de la France, elle a déclaré y consentir avec reconnaissance ajoutant, ce qui est une formule extrêmement polie du pays, que le général “ était son père, et sa mère ”. D’autre part, comme il fallait une leçon aux révoltés, on s’est emparé de deux grands personnages qui avaient pactisé avec eux, ce sont le prince Ratsimananga, et le ministre de l’intérieur Rainandriamampandry ; tous deux ont été jugés, condamnés et fusillés, le tout avec une rapidité qui inspirera des réflexions salutaires à leurs complices. »
On avance le chiffre de 100 000 victimes pendant le gouvernorat de Gallieni (1896-1905). La peine capitale, sous occupation militaire, est ici la fusillade. Elle est la règle dans les colonies où l’armée joue un rôle déterminant dans le maintien de l’ordre colonial.

Électrocution en Amérique

Les premières exécutions électriques aux États-Unis ont eu lieu en 1890. Elles sont l’objet, au fil des ans, de nombreux commentaires de presse, et les criminologues européens s’intéresseront au procédé : Alexandre Lacassagne publie un article sur cette question deux ans après les premières électrocutions à New-York : Alexandre Lacassagne, Les exécutions électriques aux États-Unis, Archives d’anthropologie criminelle, 1892, p. 431-440.
On perçoit alors ce mode d’exécution dans une perspective de progrès, en étant attentif au caractère expérimental et en relevant tous les aléas d’une technique qui ne paraît encore donner toute la satisfaction souhaitée, comme le relève le commentaire du Petit Journal : « En attendant la prochaine et très souhaitable suppression de la publicité des exécutions capitales, les Américains, avides de progrès, viennent, une fois de plus, d’appliquer l’électricité à la peine de mort. Le dernier mot du perfectionnement n’est point encore trouvé, puisque la mort n’est pas foudroyante comme on le voudrait. Une certaine femme Place qui avait assassiné sa belle-mère, à Brooklyn, n’a pas succombé, en effet, à l’action du premier courant, bien qu’il fût pendant quatre secondes de 1760 volts. On vit en effet, entre la première et la seconde décharge, ses lèvres remuer pour murmurer une prière. Le spectacle fut même si terrifiant que le confesseur ne put le supporter et détourna la tête. La doctoresse et l’infirmière montrèrent plus de fermeté. Depuis le moment où, dans la prison de Sing Sing, l’exécuteur Warden-Sage lui annonça que son sort était fixé jusqu’au lendemain où il la fit asseoir sur le fauteuil et lui appliqua sur la tête l’électrode, et pendant le supplice, elle ne fit point entendre la moindre plainte. Une telle résignation est assurément remarquable, mais elle ne saurait effacer l’horreur du crime. »

Pendaison en Perse (1908)

Le Petit Journal évoque par cette gravure la répression ordonnée par le Chah contre les chefs religieux qui s’étaient mis à la tête d’un mouvement nationaliste : « un des supplices les plus communément employé : la pendaison par les talons » fait mourir les suppliciés dans d’atroces souffrances.
Le même numéro du journal publie un article d’Ernest Laut sur les « supplices persans » dont la fin traduit bien la bonne conscience occidentale, celle de pays civilisés qui abolit toute forme d’exécution barbare, du moins en métropole… :

« Les condamnés à mort sont, pour l’ordinaire, étranglés, décapités ou poignardés. Pourtant, lorsqu’il y a dans le crime quelque circonstance aggravante, on prolonge les souffrances du condamné : les uns sont empalés, d’autres sont attachés à des branches courbées… Malcom [voyageur anglais] rapporte encore que, en 1810, un esclave qui appartenait à un habitant de Téhéran essaya d’empoisonner son maître avec toute sa famille. Grâce à de prompts secours, tous en revinrent, mais l’esclave ayant été reconnu coupable fut condamné par le roi à être pendu par les talons et coupé par morceaux comme un mouton. “Seulement, ajoute Malcom, on lui refusa la grâce que le boucher fait à cet animal auquel il coupe la gorge avant de le dépecer par quartiers.” Les derniers événements ont montré que ce supplice de la pendaison par les pieds n’a pas encore disparu des mœurs de la Perse. Et nous sommes au vingtième siècle ! Doux pays ! »

Crucifixion au Maroc

Dans une série de gravures sur les supplices à l’étranger, Le Petit Journal commente ainsi celle publiée sur une crucifixion au Maroc, évocation qui permet de justifier à bon compte l’entreprise de colonisation récente par l’argument de la civilisation : « Une scène horrible s’est déroulée récemment à Marrackech. Le caïd Bensegra, de la tribu des Zemran, offrit au khalifat de Hafid de lui vendre le précédent caïd Kabbour, qui est son ennemi personnel, moyennant 5,000 douros. Le marché conclu, Bensegra captura Kabbour, le fit crucifier dans la cour de sa maison, et sous ses yeux, donna des fêtes. Le troisième jour, Kabbour fut détaché puis il fut coupé en morceaux ; une musique étouffait les cris du malheureux dont les chiens mangèrent les débris. »

Exécution de pirates au Tonkin

Cette carte postale évoque une scène fréquente en Indochine sous occupation française : l’exécution de « pirates » au sabre, mode de supplice en usage dans cette colonie comme dans la Chine voisine. On laisse le soin aux autorités locales de procéder à l’exécution.
Par pirate, il faut entendre aussi bien des contrebandiers, véritables pirates qui rançonnent la population de villages que tous ceux qui résistent à l’occupation étrangère.
Le colonel Frey, relatant les opérations militaires françaises menées en 1890 et 1891 contre « les pirates du Tonkin » évoqua ainsi ces derniers : « …en Indo-Chine l’Européen confond indifféremment sous cette appellation de “pirate” non seulement les maraudeurs, les détrousseurs de grands chemins, les contrebandiers, aussi bien que les aventuriers de tout ordre qui, cédant à l’appât d’une vie vagabonde, et défiant l’impuissance des lois, exercent leurs déprédations par bandes armées, sur terre, sur la côte, ou dans les fleuves du Tonkin ; mais encore les indigènes qui, insurgés contre la domination française, luttent pour reconquérir l’indépendance nationale » – Colonel Frey. Pirates et rebelles au Tonkin, nos soldats au Yen-Thé, Paris, Hachette, 1892, p. 39-40.

 « …Pour preuve, que je vous raconte l'exécution du Doi Van, un chef de pirates, qui avait fait sa soumission à la France, puis avait repris les armes contre sa patrie, à la tête de troupes rebelles. Pas besoin de vous expliquer ce baragouin, vous avez compris, pas les aminches ? Les pirates, les rebelles, c'est des bons bougres qui ne veulent pas que les Français viennent dans leur pays s'installer comme des crapules ; c'est pas eux qui ont commencé les méchancetés, ils ne font que rendre les coups qu'on leur a foutus. Donc, Doi Van a été repincé et on a décidé illico de lui couper le cou...

... Seulement au lieu de faire ça d'un coup, les rosses de chefs ont fait traîner les choses en longueur. Nom de dieu, c'était horrible ! Ils ont joué avec Doi Van comme un chat avec une souris. Une fois condamné à mort, on lui fout le carcan au cou, puis on l'enferme dans une grande cage en bois, où il ne pouvait se remuer. Sur la cage on colle comme inscription : Vuon-Vang-Yan, traître et parjure.

Après quoi, huit soldats prennent la cage et la baladent dans les rues d'Hanoï. À l’endroit le plus en vue, on avait construit une plate-forme ; c'est là qu'on a coupé le cou à Doi Van avec un sabre — après avoir fait toutes sortes de simagrées dégoûtantes. L'aide du bourreau tire Doi Van par les cheveux, le sabre tombe comme un éclair, la tête lui reste entre les mains, il la montre à la foule et la fait rouler par terre. On la ramasse car elle doit être exposée au bout d'un piquet, afin de servir d'exemple aux rebelles.

Ah, nom de dieu, c'est du propre ! Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous tous qui rongez le populo plus que la vermine et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d'humanité ? Vous avez organisé bougrement de fêtes pour le centenaire de 89 — la plus chouette, celle qui caractérise le mieux votre crapulerie, c'est l'exécution du Doi Van. C'est pas sur un piquet, au fin fond de l'Asie, dans un village tonkinois, qu'elle aurait dû être plantée, cette tête. Foutre non ! Mais c'est bien au bout de la tour Eiffel, afin que dominant vos crimes de 300 mètres, elle dise, cette caboche, au monde entier, que sous votre républicanisme, il n'y a que de la barbarie salement badigeonnée. »

Source : Extrait d’un article d’Émile Pouget, Le Père Peinard, n° 45, janvier 1890