Expositions

Peine de mort

La peine de mort en France (1789-1981)

6. Le bourreau

Plan du chapitre

La mauvaise réputation

Défense de nommer bourreau l’exécuteur de haute justice

Arrêt du conseil d’État du Roi, 12 janvier 1797  – Archives de la préfecture de police de Paris, DB/142. Cet édit renouvelle une interdiction ancienne exprimant bien la mauvaise réputation qui frappe le bourreau depuis des siècles. Faisant un travail répugnant, il est un véritable paria dans la société, et les préjugés populaires à cet égard ne s'effaceront guère avant le milieu du XIXe siècle.

Pour en savoir plus : consulter la bibliographie sur le site Criminocorpus et notamment Jacques Delarue, Le Métier de bourreau du Moyen Âge à aujourd'hui, Paris, Fayard, 1979, 439 p.

La Révolution

Le bourreau menacé par la Révolution ?

À partir de la Révolution, le métier d'exécuteur est victime d'une série de compressions de personnel. Adrien Duport, ministre de la Justice montre bien que la nouvelle législation pénale, en supprimant quantité de crimes capitaux – leur nombre passe de 115 à 32 avec le Code pénal de 1791 –, en éliminant les peines diverses à caractère de supplice – comme le carcan, va conduire à diminuer l'effectif des bourreaux dont le nombre peut être estimé à 160 à la fin de l'Ancien Régime. Son texte est également révélateur de la « triste » réputation du métier. La correspondance de Duport se poursuit avec l’évocation des problèmes posés par le nouveau procédé d’exécution capitale, la décollation.

L’exécuteur à pied d’œuvre

Les bourreaux protestent

Contre le tarif du Maximum (1793)

La pétition révèle les charges nombreuses du métier d'exécuteur – payer commis, charretiers, chevaux et voitures – et relativise ainsi l'importance des émoluments qui leur sont accordés et fixés à un maximum comme pour les salaires et traitements de toutes les professions. Pour la capitale, le traitement diminue considérablement selon les dires des intéressés, passant de 36 000 à 10 000 livres…

Réduction de personnel

Circulaire du ministère de la Justice du 22 novembre 1832

L'ordonnance royale du 7 octobre 1832 relative aux exécuteurs des arrêts de justice criminelle et à leurs aides prévoit de réduire de moitié le nombre des exécuteurs, en ne remplaçant pas ceux qui prennent leur retraite et en incitant ceux qui n'ont pas les qualités requises ou sont atteints d'infirmités à abandonner le métier. Dans cet objectif, la circulaire du ministre de la Justice va permettre de dresser un tableau général du personnel en poste en 1832. Cette mesure s'inscrit dans une politique pénale moins répressive, qui, en donnant le droit aux jurés d'accorder les circonstances atténuantes – loi du 28 avril 1832 –, va rapidement diminuer le nombre des peines capitales prononcées par les cours d'assises.

Lettre de Laurent Desmorest

L'arrêté du 9 mars 1849 relatif aux exécuteurs des arrêts criminels – confirmé par le décret du 26 juin 1850 –, réduit le nombre des exécuteurs en chef à un par cour d'appel. Les aides et bourreaux licenciés vont percevoir des secours dont le montant est souvent jugé insuffisant, comme en témoigne cette supplique, et cela d'autant plus que l'état de paria dans lequel ils vivent augmente pour eux le coût de la vie. La lettre est également intéressante sur le recrutement du personnel des exécuteurs au sein des mêmes familles. Le décret sur les exécuteurs des hautes œuvres du 25 novembre 1870 réduit à nouveau le personnel des exécuteurs à un exécuteur en chef pour tout le pays avec 5 adjoints et deux guillotines. Cette décision du ministre de la Justice, Adolphe Crémieux s'explique par la réduction du nombre des condamnations capitales comme des exécutions, ainsi que les facilités de transport de la guillotine par voie ferroviaire.

Un machiniste

Zo d’Axa, La Feuille, 6 juillet 1898

Couturier met en valeur le personnage de l’exécuteur, Louis Deibler, alors âgé et proche de la retraite, dont la tâche est des plus réduites, symbolisée par deux boutons : l’un actionne la planche supérieure de la lunette, l’autre le couperet. Il est devenu un simple opérateur, et on peut aisément imaginer d’actionner ces deux mécanismes par le courant électrique… En supprimant le corps à corps avec le patient – qui était celui de l'Ancien Régime – la « simple mécanique » de Guillotin fait entrer l'exécution dans l'ère industrielle. Le bourreau devient un simple machiniste, un « horloger » (Michel Foucault), actionnant d'un seul geste le couperet fatal. Cette évolution dans le mode opératoire des exécutions capitales a contribué, sur la longue durée, à rendre plus humain le bourreau et à réduire les préjugés négatifs à son égard.

Un fonctionnaire honoré

Le Pilori, 31 juillet 1892, par Uzès

Des exécutions de plus en plus rares, un seul exécuteur dans le pays depuis 1870, tout contribue à modifier l'image du bourreau. Appelé, de par son métier, à avoir des rapports étroits avec les magistrats, directeurs de prisons et policiers, il devient peu à peu un fonctionnaire respectable pour les élites, même si les préjugés populaires à son encontre persistent.

Une équipe : Deibler et ses aides

L’Assiette au Beurre, mars 1907

Depuis 1870, le personnel des exécuteurs se limite à un exécuteur en chef et cinq adjoints ou aides. En dehors de l’entretien du matériel et du montage de la guillotine, il y a généralement deux aides présents lors de l’exécution, l’un se plaçant près du panier pour maintenir le corps et assurer ensuite sa réception, l’autre prenant place devant la lunette afin d’assurer la bonne position de la tête avant que l’exécuteur en chef laisse échapper le couperet. Cet aide, surnommé le « photographe » a une position délicate, devant maintenir une tête qui parfois résiste et surveiller avec attention la chute du couperet pour ne pas y laisser tout ou partie de sa main.

Maxime Du Camp a bien nuancé l’idée que la mécanique fonctionnerait toute seule, le bourreau n’ayant qu’à faire jouer quelques mécanismes et les souvenirs laissés par les bourreaux confirment ses remarques :

 « Il ne faut pas croire que l’instrument n’ait besoin que d’être dirigé et qu’il fasse lui-même sa sanglante besogne. L’homme qui a reçu la mission de faire subir la peine capitale doit déployer une grande adresse et une force peu commune. D’une seule main il doit contenir le condamné, et ce n’est pas toujours facile. Lescure, guillotiné en 1854, lutte, saisit entre ses dents la main droite de l’exécuteur et lui fit une morsure profonde dont celui-ci porte encore la cicatrice ; Avinain, l’horrible boucher qui coupait ses victimes en morceaux qu’il allait jeter à la Seine, se détourna si violemment qu’on fut obligé de le saisir à deux mains par les épaules pour l’immobiliser.
Troppmann qui, à une extrême agilité, joignait une vigueur extraordinaire, fit un « saut de carpe », s’élança presque à travers la lunette avant que la partie supérieure en fût retombée, lui aussi mordit l’exécuteur. Les condamnés ne se mettent pas ainsi tous en état de résistance, mais, quelle que soit leur résignation ou leur abattement, l’instinct vital subsiste et se défend. Une fois qu’ils sont basculés, dans cet instant si rapide que l’œil peut à peine l’apprécier, ils obéissent tous à un mouvement involontaire, inconscient, et qu’on pourrait appeler fatal. Au lieu de porter la tête en avant, ils la rejettent à droite, fuyant ainsi l’exécuteur qui est debout à leur gauche, et au lieu de se placer dans la demi-lune, ils vont buter contre le poteau. Il faut alors les ramener dans la position qu’ils doivent occuper, les ajuster, selon l’affreuse expression du métier, et ce seul effort, centuplé par une vivacité plus prompte que la pensée, nécessite une force considérable.
« Après chaque exécution, j’ai les saignées brisées, me disait l’exécuteur. » Les rôles sont distribués d’avance entre les acteurs de cette lugubre tragédie ; l’un des aides saisit la tête, l’autre soulève la bascule par en bas et maintient les jambes du patient, pendant que l’exécuteur hâte le dénouement. Ces mouvements combinés, différents les uns des autres, accomplis par trois personnes, concourant tous au même but, doivent être faits avec une simultanéité irréprochable, sinon les plus graves inconvénients pourraient en résulter. »

Source : Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu’en 1870, réed. Monaco, G. Rondeau, 1993, p. 326-327

Pour une période antérieure, Félix Pyat évoque ainsi l’aide du bourreau dans le texte qu’il écrit pour l’Encyclopédie morale du XIXe siècle. Les Français peints par eux-mêmes, publiée par Léon Curmer, en 1840-1842, rééd. Omnibus, la Découverte, 2004, p. 208-209 :
« Le valet du bourreau est au maître ce que le chien de chasse est au chasseur. Il guette et arrête, il ne tue ni ne mange. Il doit préparer, mais non accomplir. C’est lui qui dresse la machine, qui prête le bras au patient pour le faire monter à l’échelle, qui le couche sur la planche, qui lui noue les courroies sur le dos, et lui serre le cou dans la lunette ; mais là finit sa tâche, elle s’arrête à la ficelle. L’exécuteur seul a le droit de la décrocher. Ainsi toute la grosse besogne du supplice est pour le valet, c’est l’homme de peine de la guillotine. Aussi est-il ordinairement plus athlétique, plus matériel, plus machinal, pour ainsi dire, que le maître. Le valet du bourreau est avant tout insolent, si l’on en croit le proverbe. Par son allure et ses mœurs, il croit pouvoir impunément se donner au Waux-Hall, aux barrières, partout enfin où il a affaire au beau sexe, pour un garçon boucher. C’est plus décent : l’état couvre l’échafaud. Enfin, quand il est forcé de se faire connaître, le valet a aussi son nom honnête et légal. Alors le valet s’appelle aide, comme le bourreau s’appelle exécuteur. »

Le bourreau a bonne presse

La plupart des journaux font écho au décès de l'exécuteur en chef et à ses obsèques, en rédigeant des nécrologies plus ou moins développées, mettant en avant l'originalité de chacun, sélectionnant des anecdotes à fonction cathartique. Jean-François Heidenreich (1811-1872) est le fils d’un exécuteur ayant exercé à Chalon-sur-Saône et à Draguignan. À la mort de son père, et à l’âge de 16 ans seulement, il est nommé exécuteur du Var, puis devient en 1848 l’aide du bourreau parisien Charles-André Férey, et à ce titre le premier exécuteur à travailler à la Roquette près de laquelle il réside, boulevard de Beaumarchais.

Dans le genre persifleur, voici quelques extraits de la nécrologie donnée par Le Frondeur, du 4 mai 1879 :

« Étude de bourreaucratie M. ROCH – Notes biographiques pour servir à l’histoire de notre temps. M. Nicolas Roch est mort comme cela arrive à peu près à tout le monde. Il faut toujours finir par s’exécuter. Il avait une date fatale dans sa vie : il était né en 1813. Ce chiffre devait porter malheur… à ceux qui le connaîtraient de trop près. Sa vocation se révéla par sa manière de se présenter dans le monde. On doit à une sage-femme de Mende les renseignements les plus précis à cet égard. Le jeune Nicolas arriva parmi nous, la tête la première, avec une horrible grimace. La sage-femme dit d’un air capable : - C’est un signe. Ce sera un homme de beaucoup de tête.
Nous passerons rapidement sur les débuts de cette carrière, débuts consacrés aux essais et aux tâtonnements d’un art qui s’affirmait dans les instincts du jeune homme avec un irrésistible entraînement. On ne saura jamais le nombre de mouches qui durent subir la décollation entre deux queues de cerises. […] Dans les exécutions capitales, tout est dans la toilette du condamné. Un condamné bien arrangé est à moitié exécuté. Il n’y a plus à craindre de résistance, vous êtes sûr qu’il ne défaillira pas. Une fois les cheveux bien rafraichis, il s’en va le cœur content.
Roch, qui connaissait bien son monde, n’avait garde d’oublier cet important détail. Il avait même imaginé un coup qui ne manquait jamais son effet. Après la taille des cheveux, ce coup consistait à passer les ciseaux à plat sur la nuque du condamné. L’impression de froid le faisait sourire, et ça amusait toujours les assistants. Cette ingénieuse martingale avait rendu Roch très populaire dans les geôles. C’est à qui se ferait arranger par lui. Entre eux, les condamnés jouaient en cinq sec qui aurait Roch. C’était considéré comme une veine. Cette popularité, qui ne se démentit pas un seul instant, faisait la joie de la bourgeoisie. Tant que nous aurons Roch, la guillotine sera bien achalandée.
Quand on lui citait le mot inepte d’Alphonse Karr : - Que messieurs les assassins commencent ! Ils s’en gardent bien, disait-il avec un sourire de suprême pitié pour l’auteur des Guêpes. Ils n’auraient plus mon coup de ciseau qui leur égaie les idées. C’est du nanan ; et il faisait claquer la langue. » Nicolas Roch sera remplacé à sa mort par son aide, Louis Deibler.

Le bourreau à la Une de Paris-Soir : Deibler

Dans la grande presse, on s’intéresse parfois au bourreau en dehors de son décès ou d’une exécution de criminel célèbre. C’est ainsi que Paris-Soir publie un reportage sur la vie ordinaire d’Anatole Deibler, en jouant, comme à l’habitude, sur le contraste avec son office qui inspire effroi ou mépris. Anatole Deibler (1863-1939) remplace son père le 2 janvier 1899. Il a tout de suite une « bonne presse », les journalistes appréciant son tour de main et sa rapidité, alors que son père avait la réputation d’être lent. Homme moderne, un des premiers à posséder une automobile, fréquentant les champs de courses, il réside dans une villa d’Auteuil, et fit construire en cette commune un immeuble de rapport. Même si, de par son métier, ce n’est pas un « homme du monde », il n’est pas loin d’appartenir à la bonne bourgeoisie. Méticuleux, il tient le carnet de ses exécutions depuis 1885, du moment où il devient l’aide de son père, jusqu’à sa mort en 1939. Il s’agit, en fait, d’un état civil du condamné et d’un résumé plus ou moins détaillé du crime qu’il a commis. Au total, près de 400 exécutions…

Le bourreau à la Une de Détective : Ladurelle

Ce périodique est spécialisé dans le crime et a publié plusieurs reportages sur le dépôt des condamnés à mort de la Santé, sur M. de Paris – le bourreau de la capitale – et sur les modalités d'exécution de la peine capitale, particulièrement à l'étranger. Marius Larique donne, dans le numéro dont on présente la couverture, une biographie du bourreau du bagne de Guyane, Louis Ladurelle, alors que ce dernier, libéré, vient de rentrer en France. Choisi selon une vieille tradition parmi les bagnards, le bourreau, qui relève toujours de l’administration pénitentiaire, vit à part des forçats, dans une maisonnette distincte du camp : « En ce temps-là, en 1931, Ladurelle n’était déjà plus vêtu en forçat. Il portait une chemise kaki, un complet de toile bleue. Il avait des chaussures aux pieds et des moustaches aux lèvres, ce qui n’était point orthodoxe au bagne. - Les chaussures, les moustaches, les cheveux longs, le complet, c’est mon privilège. Ma peine, c’est que je suis un isolé : personne ne m’adresse jamais la parole. Les surveillants me méprisent, les autres forçats me haïssent. Il en faut un pourtant. » Louis Ladurelle, ouvrier d’usine des Vosges, contrebandier, avait été condamné à 20 ans de travaux forcés pour avoir tué sa maîtresse. Il remplace son prédécesseur, Isidore Hespel, dit le Chacal, destitué pour avoir commis plusieurs assassinats.

À titre d’exemple, une annotation courte, celle consacrée à l’exécution de Vaillant, le 5 février 1894 et portant le n° 57 dans son premier carnet :

« Exécuté à Paris. Le 5 février 1894. Le nommé Vaillant Louis-Auguste, âgé de 32 ans, anarchiste, né à Mézières – Ardennes – demeurant à Choisy-le-Roi – près de Paris –, condamné par la cour d’Assises de la Seine le 10 janvier 1894 pour avoir jeté une bombe dans la Chambre des députés et blessé une cinquantaine de personnes, tant députés que spectateurs. Vaillant lui-même fut blessé à la cuisse droite. Vaillant avait déjà subi plusieurs condamnations pour vagabondage et pour vols. Attentat anarchiste commis à Paris le 9 décembre 1893. », cité par Gérard A. Jaeger. Carnets d’exécutions 1885-1939. Anatole Deibler, Paris, l’Archipel, 2004, p. 72-73

Pour en savoir plus : Consulter la bibliographie sur le site Criminocorpus. À lire : Jacques Delarue, Le métier de bourreau du Moyen Âge à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1989, p. 322-350 et Gérard A. Jaeger, Carnets d’exécutions 1885-1939. Anatole Deibler, Paris, l’Archipel, 2004, 298 p. Biographie et carnets.

Jules Supervielle

À Deibler (1914)

Jules Supervielle (1884-1960), poète et écrivain, est né en Uruguay, dans une famille d’émigrants pyrénéens. Il s’installe à Paris en 1912, et a probablement écrit ce texte en écho aux exécutions – à Versailles et Paris – de plusieurs membres de la « Bande à Bonnot ».
« À Monsieur Deibler en lui envoyant un Panier fleuri.
Les hautes œuvres dont vous avez le souci.

Vous les exécutez en sage qui s’efface.
Et, c’est sot de penser avec la populace.
Que n’appréciez l’homme qu’en raccourci.
Vous avez un bon mot pour tous, un mot de grâce.
Vous dites aux vieillards : "Ce jour vous rajeunit,
Les meilleurs jours sont ceux que point on ne finit”.
Aux jeunes : "Il faut bien que jeunesse se passe”
Mais à l’heure où le soir ramène le chagrin,
L’horrible souvenir du panier purpurin.
Monte et vous essuyez une larme d’apôtre.
Je veux, sympathisant, vous offrir roses, lys.
Pâquerettes des champs, œillets, volubilis.
Que ce panier fleuri vous console de l’autre. »