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Charles Benjamin Ullmo (matricule 2)

Que reste-t-il de Charles Benjamin Ullmo ?

Detective, n° 23, 4 avril 1929

Source : Criminocorpus

Les traces d’une vie dans la presse

Dans le Detective n23 du 4 avril 1929 (Ullmo est alors encore astreint à résidence en Guyane, mais pas encore gracié), un drôle de jeu est organisé. Il s’agit de voter pour élire celui qui, détenu au bagne, a le plus les faveurs du public et mériterait d’être gracié. Ullmo arrive en sixième position :

1° Roussenq                 5° Blengino                 9° Duez

2° Vial                            6° Ullmo                     10° Gruault  

3° Seznec                      7° Bougrat                 

4° Le Guellec                8° Amour Lakdar 

Dans l’article qui accompagne le jeu, le journal dépeint ainsi le n6 : « Ullmo qui depuis vingt ans expie “un crime” qui ne fit d’autre victime que lui-même… »

Il est impossible de rendre compte d’une manière exhaustive de l’impact qu’a eu « l’affaire Ullmo » dans la presse. Les journaux étaient à l’époque le principal, voire l’unique vecteur d’information. Il faut se souvenir que le nombre de quotidiens était très significativement plus élevé qu’aujourd’hui. Chaque journal va publier plusieurs articles sur l’affaire, multiplié par le nombre de journaux et étalé dans le temps, ce sont des centaines d’articles que cette affaire va engendrer. Bien sûr, la plus haute fréquence de parution se situe entre 1907, date de l’arrestation, et 1909 début du séjour du condamné à l’île du Diable. 

La Bastille (journal antimaçonnique), n° 291, 20 juin 1908

Source : Gallica

Il y a la presse à sensation qui recherche le détail, le sordide, il y a la presse réactionnaire qui joue l’étonnement et semble presque prête à trouver des excuses à Ullmo : ainsi LeFigaro titre le 25 octobre 1907 : « Chantage ou folie » et poursuit par un article assez factuel qui raconte la succession des événements et présente Ullmo sans aucune allusion à sa judéité, concluant : « c’est l’acte d’un fou plutôt que celui d’un traître ».

On ne sait pas encore qu’il a déjà tenté de vendre les documents aux Allemands. Le 21 février 1908. Ce même Figaro qui connaît maintenant la tentative de vente de documents secrets aux Allemands se lâche et l’antisémitisme particulièrement violent qui empoisonne la vie publique depuis l’affaire Dreyfus refait surface d’abord par de lourdes et pénibles allusions : « certes l’aspect de celui-ci est peu sympathique avec son long nez et sa bouche en museau de lièvre, ses yeux bridés clignotants aux cils roux […] ses cheveux laineux et crépus. Certes, la physionomie manque de franchise, mais dans l’impression qu’elle cause, n’est-il pas victime de la prévention qu’on a ? On sait qu’il est un traître et peut-être lui trouverait-on l’air moins sournois si machinalement on ne se répétait, entrainé par la rime connue : quand la bouche dit oui, le regard dit peut être. ». Puis plus loin de manière plus explicite, mais néanmoins hypocrite : « […] un sentiment eût pu le retenir, il eût dû penser que sa qualité d’israélite lui imposait plus qu’à d’autres le respect de son devoir patriotique, puisqu’il pouvait par sa faute, raviver de récentes, d’affreuses querelles ! » 

Précédemment, la fracture se situait entre les dreyfusards et les anti-dreyfusards, entre ceux qui voyaient Dreyfus innocent et victime d’une machination et ceux, le plus souvent antisémites, qui le chargeaient de tous les maux. La ligne de séparation n’est pas à la même place concernant Ullmo, il est coupable sans conteste d’avoir tenté de vendre des secrets militaires à l’étranger. Le clivage se situe maintenant entre ceux qui parlent systématiquement du traître, souvent du traître juif, et le veulent condamné pour trahison (déportation perpétuelle) et ceux qui voient en lui le geste d’un homme à la dérive qui a commis une lourde faute et qui doit payer à la hauteur de son acte d’espionnage motivé uniquement par l’argent et la dépendance à la drogue (cinq ans maximum). C’est cette même ligne qui opposera l’accusation et la défense lors du procès avec la sentence que l’on connaît. Par bonheur, la presse antisémite ne parviendra pas à faire enfler le procès et à faire renaître une nouvelle affaire Dreyfus. Dans la presse, le repérage est assez facile entre les journaux qui parlent systématiquement du « traître » et ceux qui citent tout simplement d’Ullmo.

À gauche Hélèna Andrivon, à droite sa nièce, Rose Galmot (avril 2016 à Cayenne)

Source : Philippe Collin

Le bilan d’une vie

Le bilan de la vie d’Ullmo ne peut se résumer à cette énonciation de faits et de péripéties. Il s’agit d’un destin extraordinaire, d’un enchainement d’aventures qui semblent sorties du cerveau d’un excellent romancier. Il nous a été donné la chance de retrouver des proches encore vivantes et qui ont d’Ullmo des souvenirs précis. Nous avons pu les rencontrer et en recevoir un précieux témoignage oral ainsi qu’un grand nombre de documents photographiques.

Comme on l’a vu dans le récit de sa vie, Ullmo prend en charge à la mort de leur mère, Hélène et Héléna, les jumelles, alors âgées de trois ans. Hélène est décédée en 1952, mais Hélèna qui a maintenant 87 ans, nous a reçus chez elle en Guyane en présence de sa nièce Rose, fille d’Hélène. Au préalable, un contact avec Marie-Hélène Lamberdière, fille d’Hélèna, qui vit en métropole nous avait permis d’organiser cette rencontre. 

Le témoignage de ces deux femmes est à contextualiser avec leur histoire. Hélèna a connu longtemps Ullmo, elle a trente-neuf ans lorsqu’il disparait, elle a vécu longtemps avec lui et Clémence, puis avec lui seul quand Clémence s’est mariée, mais contrairement à Hélène, elle n’a pas été officiellement adoptée et n’a jamais porté le nom d’Ullmo. Hélèna se marie en 1946, elle a alors 18 ans quand elle part vivre avec son mari en métropole. Rose, née en 1941, a seize ans à la mort d’Ullmo et douze ans à la mort de sa mère Hélène, elle sera adoptée par Ullmo et vivra longtemps chez lui.

Hélèna a le souvenir d’un homme bon, mais assez taciturne : « … c’était un homme très bien, il nous a bien élevées, mais il ne parlait pas beaucoup de lui-même. C’était plutôt sa compagne (Clémence) qui était avec nous. Elle aussi elle ne connaissait pas tout à fait l’histoire non plus, donc on a été élevée par lui et par elle… » : Ullmo ne parle pas de son passé et n’évoque jamais sa vie antérieure dans sa nouvelle famille.

Rose évoquant Ullmo : « […] j’ai été choyée, gâtée. C’était un homme bon. Il était apprécié à la compagnie Tanon. » 

Rose très émue se souvient d’une anecdote : « Vous savez ce qui est là reste là, si ce n’est pas à moi, je ne le prends pas, si je sais à qui cela appartient, je vais lui rapporter […] ce qui s’est passé c’est que ce jour-là, j’allais à l’école, je voulais des sous. Je ne suis pas allée lui demander, j’ai été dans sa poche pour prendre l’argent et il m’a surprise. Il ne m’a absolument rien dit, mais les larmes lui sont venues aux yeux. Il m’a juste demandé : “pourquoi tu ne m’as pas demandé”. C’est tout ce qu’il m’a dit. Ça m’est resté gravé toute ma vie et je peux vous dire que je n’ai jamais volé, je n’ai jamais pris les affaires de quelqu’un… »

Il est peut-être là le vrai bilan de la vie d’Ullmo : avoir réussi à assumer et expier sa faute, accepter la sanction, démesurée, sans broncher et recommencer à vivre dignement. Entre la défaite de 1871 et la Grande Guerre, une des péoccupations majeures de l’état major français est la recherche de traîtres et d’espions. Le Capitaine Dreyfus sera la victime de ce climat quasi obsessionnel. Les condamnations sont nombreuses et les cas de trahison ou d’espionnage existent : à l’origine de l’affaire Dreyfus, il y a quand même un certain Esterhazy, et le nombre d’officiers ou sous-officiers vendant des informations pour arrondir leur solde n’est pas négligeable. Le jugement du tribunal qui va statuer en 1908 sur le sort d’Ullmo baigne dans cette ambiance, mais aussi dans un élan de patriotisme qui s’exacerbe au fur et à mesure que grandissent les tensions avec l’Allemagne. Dans ce contexte, on peut donc, éventuellement, comprendre le peu d’intérêt que le tribunal va porter à l’homme qui se cache derrière l’accusé. La vie d’Ullmo pourrait-elle convaincre a posteriori les juges qu’ils se sont trompés, qu’il n’y a jamais eu trahison, mais bien une simple escroquerie loufoque de la part d’un jeune homme amoureux et désemparé, dépendant de la drogue et d’une femme, un jeune homme, unique victime de sa propre faiblesse ? Nous qui avons fait le voyage avec lui jusqu’au bout de sa vie possédons maintenant, peut-être, suffisamment d’éléments pour nous forger une opinion sur qui était vraiment Charles Benjamin Ullmo…