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Jacob Law "... l'éternel torturé !"

9-10 octobre 1907 : le procès

Philippe Collin

Jacob Law

Source : Collection Léon Collin-Musée Nicéphore Niépce

On mène l’enquête : qui est Jacob Law … ?

Fin juin, le juge d’instruction Monsieur Chénebenoit interroge Law. Au palais de justice, l’accusé a pu embrasser sa mère qui a fait le voyage depuis New York où vit la famille pour soutenir son fils. C’est une femme effondrée qui n’a de cesse de dire, comme le fera son mari dans une lettre adressée au juge, que son fils est un enfant maladif, atteint de fièvre typhoïde à 12 ans, qu’il a eu un tympan crevé et une commotion cérébrale à la suite d’une chute, que c’est un être chétif, nerveux et que son état ne lui permettait pas d’être utile à sa famille. Dans sa lettre, le père supplie le juge d’avoir en pitié ce malheureux enfant. Dans la presse de l’époque, les différents comptes rendus du procès permettent de retracer la vie de ce jeune homme de 21 ans. Il est né dans une famille juive à Balta en Russie, le 15 mai 1885 sous le nom d’Israël Lew. Il a cinq ans lorsque sa famille s’installe à Odessa. A quinze ans, il quitte l’école sans projet particulier puis, en autodidacte, se plonge dans Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Kropotkine, Bakounine, Elisée Reclus … Il dira : «… mes parents étaient aisés, et, par suite, je ne faisais rien, mais à l’âge de seize ans j’ai senti que c’était une vie de parasite et j’ai quitté mes parents pour donner des leçons élémentaires à l’école communale. » (L’Humanité, n°1270, 9 octobre 1907)

Pour éviter le service militaire en Russie, en 1904, son frère ainé Moïse fuit en Amérique accompagné par son père Abraham. C’est l’époque de terribles pogroms[1] contre les juifs. La mère, Sobiel, avec Israël (Jacob) et Cipe, sœur cadette d’Israël, les rejoignent à New York en juin 1905. Israël alias Jacob a vingt ans quand il arrive à New York avec sa famille et ne travaille pas ou, sans conviction, et épisodiquement. Il est peintre décorateur et ouvrier tailleur. Il se sent alors plongé à nouveau dans cette profonde neurasthénie qui le tient depuis l’enfance : « … je suis devenu un peu fou et j’ai voulu quitter New York pour rentrer en Russie ». Un cousin témoignera d’une tentative de suicide avortée et lui-même dira[2] : « quelques temps après mon arrivée à New York, souffrant de la solitude, j’eus l’idée de me noyer ; je préparais une lettre pour mes parents dans laquelle je leur expliquais que je ne pouvais ni ne voulais pas vivre dans ce monde où l’hypocrisie est souveraine, mais le désir de vivre quand même me fit déchirer cette lettre et réduire à néant l’acte que je me préparais à accomplir. Quelques temps après, je partis pour Philadelphie et, n’ayant pas trouvé de travail, je me rendis à pied à une colonie nommée Wodbyne ; là, je trouvais du travail dans une fabrique de chapeaux. Je travaillai dans cette fabrique pendant quelques jours. J’abandonnai le travail et m’en allai en suivant la ligne de chemin de fer avec l’intention de me noyer, mais n’ayant pas trouvé de rivière, je revins au logis épuisé par ma longue marche (…) Le lendemain de cette velléité de suicide, je rentrai chez mes parents à New York. Que devais-je faire ? Je ne savais. Enfin sans rien dire à personne je partis de Portland pour Liverpool à bord d’un vapeur comme ouvrier. Je restai quelques semaines à Liverpool ; je reçus de l’argent de mon père qui me priait de retourner à New York. De Liverpool, je me rendis à Londres et de Londres je partis le jour même pour Paris, ayant l’adresse de ma tante Croupenine ».

Il arrive à Paris le 8 août 1906 chez sa tante maternelle, Madame veuve Krubening[3], brocanteuse au carreau des Halles. Il y reste jusqu’au 20 septembre, puis la quitte. Cette tante dont les revenus trop modestes ne lui permettent pas d’entretenir son neveu semble vouloir réclamer de l’argent au père de Law, ce qui agace ce dernier. Elle se plaint également de meubles empruntés et qu’il ne lui a toujours pas rendus. Pour sa part, Law prétend quitter sa tante car cette dernière l’empêchait de découcher et maintenait sur lui une trop grande pression. Law rencontre un coreligionnaire roumain du nom de Goldstein qui l’accueille chez lui, pour autant, il continue encore souvent à prendre ses repas chez sa tante.

Sur les recommandations de Goldstein, il travaille chez un patron tailleur, Monsieur Tachenoff. Mais le travail venant à manquer, il est sans ressources et c’est à nouveau la chute dans la dépression. Law reconnait lui-même lors de son procès [4]qu’il se sent à nouveau sombrer dans la folie, mais un de ses petits cousins, Mr Retniff, le récupère jusqu’en février où « une incompatibilité d’humeur » les sépare. A nouveau sur le carreau, il parvient à retrouver du travail, toujours chez Tachenoff qui l’a déjà embauché précédemment et le reprend « par pitié »,il l’emploie essentiellement comme coursier (l’intransigeant, 9 octobre 1907). Il va loger alors chez un de ses compatriotes, Kodorowski, pour 2.50 francs par semaine.

C’est là qu’il demeure du 1er mars au premier mai 1907 !

Law et le travail … ?!

Law a un problème avec le travail. Tout au long de son parcours, de la Pologne à la Guyane, c’est une constante : il ne peut ou ne veut pas exercer un emploi. C’est la raison qui le pousse à quitter précocement l’école quand il vit encore à Odessa, ainsi que sa famille durant le séjour Newyorkais. Law qui ne travaille que lorsqu’il n’a plus le choix ne supporte pas pour autant de vivre au crochet des siens. Ce rapport au travail s’explique par un état dépressif intense, une neurasthénie chronique : Law est un solitaire, un taiseux, il peut rester seul, enfermé dans une chambre des jours entiers, on le décrit comme un misanthrope. Dans un premier temps, son refus ou du moins sa difficulté à subvenir à ses besoins, par le travail, est probablement le corolaire d’une incapacité à fréquenter l’«autre » plus qu’une revendication politique ou une allergie au labeur.

S’il travaille, c’est uniquement lorsque cela devient incontournable, pour manger ou se loger. Sa famille, qui le soutiendra toujours, lui envoie souvent de l’argent quand il est proche du fond. Quelles que soient ses motivations à commettre cet attentat celui-ci a marqué un tournant psychique. Si l’absence d’activité professionnelle pouvait dans un premier temps être le signe d’un mal être profond, après sa condamnation, le refus de donner son travail à l’administration pénitentiaire deviendra une revendication politique clairement annoncée.


[1] Pogroms de Kichinev en 1903 et 1905.

[2] Voir préface de « Dix-huit ans au bagne » par Claire Auzias aux éditions de la Pigne. Lettre écrite par Jacob Law à son avocat en mars 1911.

[3] Mais également Croupenine ou Kroupenine en fonction des sources, l’orthographe est ici très variable.

[4] « l’Humanité », 9 octobre 1907.

Jacob Law portrait réalisé durant le procès. « Le Petit Journal », 9 octobre 1907

Source : Gallica

9-10 octobre 1907 : le procès … ?!

Le procès de l’assassin pédophile Albert Soleilland[1] qui se tient en août 1907 s’est déroulé dans une ambiance survoltée, un chaos indescriptible. La justice qui ne tient pas à renouveler l’expérience a pris des mesures de sécurité importantes autour de ce nouveau procès. Les assoiffés de guillotine seront au rendez-vous pour Law. Par ailleurs un vent antimilitariste[2] souffle sur la France, comme un signe avant-coureur de la Grande Guerre. Tout semble réuni pour faire du procès Law un procès hors norme, mais ce ne fut pas le cas. L’audience est ouverte à 12h10 le 9 octobre 1907 dans « La Presse » on peut lire : « en dehors des témoins, il n’y a, dans la salle, que quatre dames, quelques agents de la sûreté, et dans la partie réservée au public, une vingtaine de curieux… »

 L’Intransigeant à la même date : « Oh ! La frigorifique audience, et l’extraordinaire désert !… À midi, quand la cour entre en séance, il y a environ vingt personnes dans la salle, tous des témoins, d’ailleurs. Autour, le vide, le vide froid et morne. Que nous voilà loin des apothéoses antimilitaristes de jadis ! (…) L’accusé reste seul en face des jurés pour répondre d’un crime qui n’est pourtant que la mise en action des théories si bruyamment clamées ces derniers temps ».

Mais l’Humanité (9 octobre 1907) n’est pas dupe : «… on a baptisé Jacob Law d’antimilitariste on a essayé de l’affilier à la confédération[3] voire même au parti socialiste, et quelle aubaine pour le gouvernement, si le jury pouvait rendre un verdict sévère (…) le jury comprendra-t-il la manœuvre, saura-t-il juger avec sang-froid et humanité ? Attendons ! ».

Alors que Law se revendique anarchiste individualiste, la presse semble vouloir lui coller l’étiquette d’antimilitariste mais, sans succès toutefois. Toujours est-il que la salle est bien vide, la « propagande par le fait », de la fin du XIXe siècle et ses bombes sont loin et les anarchistes se sont tournés depuis plus de dix ans déjà vers d’autres techniques de lutte. Arrivé depuis peu en France, ne maîtrisant pas le français, misanthrope et peu tourné vers les autres, il n’a pas fréquenté les libertaires parisiens. Bien qu’on lui suppose quelques mentors au cours de sa jeunesse à Odessa, il semble avoir continué seul à se forger ses propres convictions politiques. En Russie il a certainement croisé des penseurs qui ont amorcé sa culture anarchiste mais il reste avant tout un autodidacte. Par ailleurs, rien ne permet de penser qu’il a en Amérique fréquenté les milieux anarchistes. Au procès, aucun représentant d’un mouvement anarchiste n’est présent dans la salle.

Le 9 octobre aux assises de la Seine on commence par l’interrogatoire et le procès s’engage mal : l’interprète ne parle que l’allemand, langue que Law ne maitrise pratiquement pas. L’Humanité (9 octobre 1907) indique : « Law qui parle un dialecte Judéo–russo–allemand n’arrive pas à se faire comprendre par le traducteur du parquet». La cour réalise alors que sa langue maternelle est le yiddish. Mais Law sait parler et comprend également le Russe. L’audience est suspendue et on part à la recherche d’un interprète.

Maitre Elbrich qui assiste Maitre Landowski, l’avocat de Law, maîtrise parfaitement le Russe. C’est lui qui a assisté Law durant l’instruction, cette dernière s’étant curieusement effectuée... en allemand ![4] Il est demandé à Maître Elbrich de réaliser les traductions nécessaires, mais ce dernier refuse, argumentant qu’il ne peut à la fois défendre son client et traduire, et qu’il porte la robe ce qui est incompatible avec le rôle de traducteur. Il faut une bonne demi-heure pour dénicher un traducteur russe afin que le procès puisse reprendre.

L’interrogatoire peut commencer. On évoque l’enfance et le parcours de l’accusé, puis les faits qui lui sont reprochés. Maître Landowski qui ne défend rien de moins que la tête de son client a réussi à persuader ce dernier de plaider la folie. Le président Bombay souligne que dès les premiers interrogatoires Law a reconnu avoir cherché à tuer un officier... D’une manière assez chaotique et que ne facilite pas la traduction, la défense de Law se met en place : « j’ai agi dans un moment de folie. Je sais ce qui se passait dans mon cerveau et moi seul je puis le savoir. Je n’ai pas prémédité mon acte ».

Law prétend alors avoir voulu se suicider et avoir à cet effet acheté un revolver. Il voulait avant de mourir voir les manifestations du 1er mai. Et peut-être a-t-il voulu, dit-il, soulever la foule et l’entraîner à la révolte en tirant quelques coups en l’air. Mais en aucun cas il n’avait l’intention d’attenter à la vie des militaires : « je me suis simplement borné à tirer en l’air, espérant de la sorte pouvoir soulever les masses contre les représentants de la force armée… » (Le Journal, 9 octobre 1907).

Arrivé sur la place de la République il se dit envahi d’une force « invisible » : « c’est une force invisible qui m’a poussé… le président fait remarquer à Law qu’il s’est levé calmement, à viser et tirer méthodiquement sur les cuirassiers. Law répond : si cela avait été mon père j’aurais tiré aussi sur mon père (…) j’étais tourmenté par la folie. Mon acte est celui d’un cerveau de fou ». (L’Intransigeant, 9 octobre 1907)

L’accusation sort un carnet (perdu depuis) écrit par Law durant son séjour à Paris dans lequel il développe ses propres visions anarchistes, déclinées de ses lectures. Il admet être anarchiste individualiste mais élargit son système de défense à l’écriture de ce cahier : « oui, j’ai lu beaucoup. Je suis anarchiste individualiste et j’ai résumé mes opinions en ces matières dans un manuscrit qu’on a saisi chez moi. D’ailleurs au moment où j’ai écrit ces lignes, j’étais fou ». ( Le Petit journal,  9 octobre  1907)

Au procès, le président résume le contenu du carnet saisi chez Law : « vous avez d’ailleurs rédigé des notes pour exposer votre doctrine - à ce moment j’étais un peu fou - le président reprend, j’ai lu ces notes et je n’ai pas eu cette impression. En tout cas, les idées que vous y exposez expliquent votre attentat. Vous dites que tout le mal social vient de l’autorité, que pour arriver au bonheur de l’humanité il faut commencer par détruire tout ce qui est autorité. C’est à l’homme fort, en possession de la vérité à frapper l’autorité pour donner l’exemple  au peuple qui n’aura qu’à le suivre » et Law répond : « c’est exact». (La Lanterne,  9 octobre 1907)

Pour autant durant le procès il campera toujours sur cette position : «… je ne voyais personne devant moi, si j’ai pris un revolver c’était pour me suicider (…) je n’ai jamais voulu tirer, j’étais tourmenté par la folie. Je voulais me suicider, mais avant de mourir je voulais voir une manifestation populaire ». (Le Petit Journal, 9 octobre 1907)

L’image renvoyée par Law à son procès est désastreuse et il semble vouloir surjouer le mépris qu’il ressent envers la cour. Il passe la plupart du temps tourné vers son avocat montrant son dos à la cour. A première vue, c’est du moins l’impression qui se dégage de son comportement, il semble totalement insensible à la souffrance de ses parents, en particulier à celle de sa mère qui pleure sans cesse et fait plusieurs malaises. La presse lui reproche de ricaner même aux larmes de ses parents, un seul journal remarque un petit signe qualifié  « d’amical » à l’adresse de sa mère en tout début de procès. Tous les témoins insistent sur son caractère renfermé, hautain, asocial. Son employeur Monsieur Tachenoff[5] laisse entendre à l’instar de plusieurs témoins  « (…) que Law ne paraissait pas jouir de toutes ses facultés » (le Radical et l’Humanité  du 9 octobre 1907). Sa tante Kroupenine précise : « Il n’est pas bien équilibré (…) ses parents l’aiment comme on aime un enfant malade ». Plus tard  son avocat dira en évoquant l’homme qu’il défend : « j’ai éprouvé une immense pitié… ».  (La Presse, 9 octobre 1907)

Dans  Le Petit Parisien du 9 octobre 1907, le portrait est sans nuance, féroce : « l’impression produite par l’accusé lui est tout à fait défavorable, au moral comme au physique. C’est un petit être rachitique, paraissant être encore, bien qu’il ait atteint sa majorité, dans la période de l’adolescence. Il est malingre et méchant. (…) Ce doit être un garçon d’une prétention exagérée, à en juger par l’attitude ridicule qu’il croit devoir prendre à l’audience. (…) Est-ce cynisme ou manque de sens moral ? Il est difficile de se prononcer à cet égard. Nous avons dit, hier, que le jeune anarchiste allait plaider la folie. En tout état de cause, il est d’une extrême fatuité ».


[1] Soleilland Albert Louis jules. Camelot, employé de commerce. Coupable du viol et du meurtre de la petite Marthe Erbelding, à Paris, le 31 janvier 1907. Condamné à la peine capitale le 23 juillet 1907. Sa grâce le 14 septembre 1907 par le Président Armand Fallières provoque des manifestations qui manquent de faire tomber le gouvernement. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Embarqué à bord de la Loire (où il croise  le docteur Léon Collin) le 20 décembre 1907. Matricule 36712. En 1913, au bagne, il est frappé de plusieurs coups de couteau par un jeune forçat dont il reçoit les faveurs. Méprisé par ses compagnons de chaîne, sans contacts ni relations, Albert Soleilland devient un infirme guetté par la folie. Il meurt de tuberculose, aux îles du Salut, le 28 mai 1920.

[2] Pour les partisans de l’antimilitarisme, le capitalisme et le colonialisme sont les racines même de la guerre. Les antimilitaristes ne sont pas systématiquement pacifistes et ne s’opposent pas forcément à une lutte armée pourvue qu’elle ne génère pas ou ne renforce pas un ordre social inégalitaire. L’antimilitarisme avant 1914 est représenté essentiellement par des syndicalistes révolutionnaires, des anarchistes, des socialistes.

[3] Il s’agit sans doute de l’association internationale antimilitariste (AIA), fondée en 1904. Elle prolonge l’action de la « ligue antimilitariste » de sensibilité anarchiste et fondée en 1902.

[4] Le yiddish appelé aussi judéo-allemand est une langue locale parlée communément au sein de la communauté juive d’Europe centrale en ce début de XXe siècle. Cette langue se métisse considérablement en fonction de l’endroit où elle est pratiquée. Le yiddish de Law qui a vécu sur les bords de la Mer noire incorpore probablement beaucoup de russe et moins d’allemand que le yiddish du centre de l’Europe. Pour autant la justice effectue l’instruction en allemand ce qui en dit long sur le sérieux de l’enquête et le mépris porté à l’accusé. Heureusement on peut imaginer que maître Elbrich qui parle le russe est venu à l’aide de Law durant les interrogatoires du juge d’instruction.

[5] Monsieur Tachenoff qui pour autant est satisfait du travail de Law. Il l’a essentiellement employé comme coursier, et contrairement à ce que rapportent certains journaux, il se défend d’avoir eu des conversations politiques avec le jeune homme.

« Jacob Law – instantané d’audience ». « Le matin », 9 octobre 1907

Source : Gallica

Law est un être tourmenté, psychiquement perturbé, mais pur, c’est un anarchiste convaincu. Il doit pour sauver sa tête effectuer un reniement complet : non, il n’a pas agi par conviction mais sous le coup de la folie ! On peut imaginer ce que ce reniement a pu lui coûter, lui dont le comportement est totalement suicidaire, se soucie maintenant de son avenir !?  Au-delà de la force de persuasion de son avocat, il ne faut pas oublier la présence de ses parents dans la salle. Des parents qui ont toujours été là pour lui, et c’est pour eux, et eux seuls, qu’il accepte de plaider la folie car derrière un détachement affiché se cachent de profonds sentiments filiaux. Non ce n’est pas la folie qui guide son bras mais ses convictions d’anarchiste et toute ambiguïté est levée à la lecture de ce qu’il écrira plus tard dans « Dix-huit ans au bagne » : « Je sentais bien, alors, que je n’étais pas né pour donner ma vie à un patron. Etant bien éduqué, et raisonnant avec moi-même, je me jurai de lever la main contre celui, qui, sans raison, empêche les hommes de se réunir et de combattre pour le droit à la vie et au bien-être. Je jurai de frapper sans hésitation celui qui oserait attenter à la liberté de mes frères les hommes. Voilà pourquoi j’ai attaqué un officier de la garde Républicaine qui commandait à ses cavaliers de piétiner mon frère, l’ouvrier, un jour de premier mai. »

La presse et les différents observateurs ne semblent pas avoir compris la mélancolie, la grande dépression, l’état neurasthénique du jeune homme qui à eux seuls expliquent sans doute son comportement et son attitude. C’est un pauvre gamin perdu qui a cherché à donner un sens à sa vie par un acte fou, suicidaire à travers lequel il a voulu faire passer un message sincère : celui d’une société inique qu’il faut réformer. Landowski avec « sa pitié » a sans doute cerné d’assez près le personnage de Law.

L’accusation va d’abord s’appuyer sur le rapport des « experts » médicaux. C’est le Docteur Legras qui va jouer le spécialiste en qualité de médecin aliéniste. Nous sommes au tout début de la criminologie et les individus les plus farfelus se présentent à la barre des audiences s’appuyant sur des thèses fumeuses comme celle du professeur Lombroso avec son « criminel né ». Quelques années plus tôt, des apprentis graphologues (Alphonse Bertillon, Armand du Paty de Clam) ont participé à la condamnation d’un certain Dreyfus... sur la base de théories bancales et orientées. Freud n’est pas pris au sérieux et ce début de XXe siècle fait la part belle à une escadrille de pseudo criminologues aussi prétentieux que partiaux. Dans ce cadre le Docteur Legras est « le » spécialiste, il a derrière lui toute la puissance de la « science » dans une période fortement hygiéniste et son avis ne peut souffrir aucune contradiction. À aucun moment le Docteur Legras ne prend en compte la souffrance du déracinement de Law. L’horreur des pogroms en Russie, la fragilité, la mélancolie et l’état éminemment dépressif de Law ne semblent pas un instant influencer le diagnostic du médecin. Sa conclusion est simple, sans appel et reprise dans la presse : « le Docteur Legras, conjointement avec le docteur Duprey a examiné Law qui appartient à cette sorte de criminels que la médecine aliéniste appel des régicides. Il y a deux catégories de régicides, les uns sont de véritables aliénés qui échappent à la justice, les autres sont des déséquilibrés, des dégénérés, qui agissent sous l’empire de la passion, de l’enthousiasme, mais sont parfaitement conscients de leurs actes. Leurs responsabilités subsistent, quoiqu’atténuées. C’est le cas de Law. Law est un « déséquilibré constitutionnel » qui doit dans une certaine mesure rendre compte de ses actes à la justice » (la Lanterne,  10 octobre 1907).

Pour fumeux qu’il puisse paraître le rapport des médecins ne contredit pas trop la ligne de défense adopté par Law sur les conseils de son avocat et  L’Humanité  du 9 octobre titre : « L’acte d’un fou ».

L’accusation par la voix de l’avocat général Laurence rejette la folie : « il faut enfermer ces bêtes fauves qui constituent un danger pour la société », au préalable, s’appuyant sur le carnet saisi chez Law, il se laisse aller à philosopher: « Law est un anarchiste. Il a écrit qu’il fallait détruire l’autorité, piller les instruments de travail, il s’est nourri de la lecture des œuvres de philosophes séniles qui s’appellent Schopenhauer, Kropotkine, lectures décevantes qui l’ont fait ce qu’il est, et puisqu’il est anarchiste, il va donc un jour mettre en pratique ce qu’il a lu. Oui, c’est à l’âge où il était plus nécessaire, plus agréable, de suivre le jupon qui passe, qu’il s’est plongé dans la lecture de Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Bakounine, Kropotkine, philosophes qui auraient mieux fait de ne pas naître. »   (L’Humanité,  10 octobre 1907)

L’avocat général qui semble faire autant le procès des philosophes que celui de Law se focalise alors sur la préméditation. Cette dernière est aisée à prouver, car depuis plusieurs semaines déjà Law a donné son congé à son employeur pour cette date du 1er mai. Il est arrivé armé[1] ce même jour sur l’impériale de l’omnibus, il s’est placé de manière à pouvoir faire face à ses cibles, et, tous les témoignages concordent, il a tiré délibérément en pointant méthodiquement sur les officiers à cheval puis dans un second temps sur la troupe avec le résultat que l’on connaît. La préméditation est le seul élément de poids du réquisitoire de l’avocat général.

Évidemment la thèse du suicide telle que Law la revendique dans son système de défense n’est pas convaincante, mais de toute évidence il y a une dimension morbide dans son acte. La volonté de mourir est bien là et Law n’imaginait probablement pas sortir vivant de son geste[2]. Et le procès suit son cours : arrive l’heure de la plaidoirie. Quel que soit la tendance politique des journaux, tous s’accordent à trouver la plaidoirie de Maître Landowski d’une grande tenue. L’Humanité : « avec une éloquence simple et émue, notre ami[3], Maître Landowski prononce sa plaidoirie » Dans le  Gil Blas : « Maître Benjamin Landowski, l’avocat de l’anarchiste russe, a su, en termes et, sans exagération et avec un tact remarquable, solliciter l’indulgence du jury. Sa tâche était fort délicate ; personne n’aurait pu s’en acquitter plus adroitement… » Et pour  Le journal : « De son côté Me Landowski avec autant de tact que d’habilité a plaidé l’irresponsabilité pleine et entière de Law et partant, son acquittement. »

Landowski met en avant les souffrances d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence et qui a encore en tête les images du massacre des siens par les cosaques. Il tente de briser l’idée de préméditation en soulignant que Law aurait pu tirer de l’escalier de l’impériale d’où il aurait pu s’enfuir. Sa folie, consécutive au traumatisme des pogroms se renforce avec la typhoïde, dont il a failli mourir et avec un tableau héréditaire lourd : un grand père alcoolique, une tante folle. L’avocat ne comprend pas que les médecins experts puissent, d’une part reconnaître la fragilité mentale de Law, et d’autre part le considérer comme responsable. Il termine en disant que l’accusé « … dans sa mémoire troublée par la vision des massacres des siens, (il) a confondu les soldats français avec les cosaques et a tiré. Que la France se montre généreuse ! »  (L’Intransigeant,  10 octobre 1907)

Puis Benjamin Landowski dépose trois raisons d’annulation possibles du procès avant que la cour ne se retire pour délibérer :

- un des jurés, lorsqu’on lui a montré la cuirasse portant l’impact de la balle s’est écrié : « voilà un joli coup ! ».

- à la sortie de la première audience, un juré s’adressant à trois journalistes : « Il faut que cet homme soit salé et il le sera. »

- lors du procès, un témoin qui venait de déposer est retourné s’entretenir dans la salle des témoins avec un autre témoin qui n’avait pas encore déposé.

Les possibilités d’annulation ne sont pas retenues et le verdict tombe après une demi-heure de délibération. Effectivement le verdict est salé : 15 ans de travaux forcés et 20 ans d’interdiction de séjour.

Law accueille le verdict avec le même sourire qu’il a arboré durant tout le procès. Sa mère n’est plus dans la salle, prise d’un malaise à la fin de la plaidoirie de Maître Landowski, elle a été évacuée. Maître Elbright veut lui parler du pourvoi en cassation, mais le jeune homme répond : « faites-moi plutôt passer un revolver pour que je me brûle la cervelle ! ».

Le sourire de Law jugé tour à tour de gouailleur, ironique, inquiétant, insolent, par la presse n’est-il pas plutôt le reflet d’un profond malaise. Malaise d’un garçon mélancolique et dépressif, mais aussi malaise de quelqu’un que l’on juge dans une langue qu’il ne comprend pas. Sa langue maternelle le yiddish avec laquelle il aurait proprement probablement l’envie de s’exprimer est totalement absente des débats. C’est en français, traduit en russe, la langue de l’oppresseur, que se déroulent les échanges. On peut imaginer une traduction aléatoire et le ressenti de l’accusé qui mesure bien tout ce qui lui échappe dans ces discours. Il ne peut rien comprendre en direct, tout s’effectue avec le décalage de la traduction, alors il sourit, pour combler ce temps mort de la traduction, pour se donner une contenance et laisser croire peut-être que rien ne lui échappe alors même qu’il est en plein désarroi… ! ?

Il est reconnu coupable de trois tentatives d’homicide volontaire, et la préméditation est retenue. En novembre 1907, Law qui s’est pourvu en cassation est débouté. Peu de commentaires dans la presse, seule  La lanterne  du 11 octobre 1907 titre : « condamnation sévère »L’Humanité  du 10 octobre 1907 conclue : « La société est sauvée une fois de plus. Un déséquilibré de 20 ans ira au bagne ! Vive la civilisation ! »

Le mois suivant il est transféré au pénitencier de Saint-Martin en Ré, point de départ pour la Guyane. Il ne fera pas partie du « voyage d’hiver » du bateau prison « La Loire ». On le garde six mois  en observation. Il n’embarque que le 17 juillet 1908, sous le matricule 37 051. Il est jugé apte à tous les travaux physiques. À la Santé, puis à la forteresse de Saint Martin de Ré, il ne se fait pas particulièrement remarquer des surveillants. L’extrait des registres du dépôt précise :

- conduite assez bonne

- n’a pas travaillé

L’épisode bagne va pouvoir commencer.


[1] On a pensé à une conspiration, car lorsqu’il est monté sur l’impériale de l’omnibus, Law aurait été accompagné d’un autre homme envolé dès les premiers coups de feu. De plus certains se sont demandés avec quel argent Law, si misérable, avait pu s’acheter un revolver. On découvre par la suite, que peu de temps avant l’attentat, le jeune homme a reçu 50 Fr de son père pour l’aider à payer son logeur. L’hypothèse de la conspiration ne semble pas probante, et cela ne ressort pas au procès. Le plus probable est bien que Law ait agi seul.

[2] On retrouve alors un trait commun avec le geste de Berezovski tirant sur le tsar Alexandre II, quarante ans plus tôt.

[3] Landowsky est proche des milieux socialistes.