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Bagnes

Le bagne de Rochefort (1767-1852)

Abigaëlle Marjarie

Le bagne de Rochefort : histoire et représentations

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Rochefort, entrée de l'Arsenal (détail), C. Louis Mozin, Musée Hèbre de Saint Clément, inv. BA 22-134
Au XVIIIe siècle, à la suite de l’évolution des techniques de constructions navales, le bagne succède aux galères. Ces deux institutions étaient administrées par la Marine suite à l’Ordonnance du 27 septembre 1748 qui a réuni les galères à la Marine Royale.
Depuis sa création et jusqu’à nos jours, le bagne soulève les passions les plus vives dans l’opinion publique. Cette institution n’a cessé d’évoluer en fonction des mentalités. Le système du bagne était très bien perçu de sa création jusqu’au milieu du XIXe siècle, mais fut vivement critiqué par la suite. En effet, ce système punitif, humiliant et extrêmement fatiguant ne se montrait pas digne du pays des Lumières. Les ministres de la Marine, les Préfets Maritimes, les Officiers de Santé ou encore certains commissaires du bagne, n’ont eu de cesse d’essayer d’améliorer les conditions de travail et de vie des forçats : chauffage l’hiver, grâces royales, aménagements de peine, meilleurs soins médicaux, etc. La France était alors partagée en deux parties : ceux pour la conservation du bagne et ceux fermement contre ce système carcéral.

Aujourd’hui, il reste du bagne une vision parfois confuse, alimentée par une iconographie extraite de son contexte, une littérature très romancée et une vision encore fraîche des bagnes coloniaux.  Pourtant, aborder la thématique du bagne, c'est parler autant des forçats et de leur quotidien, que de l’administration du bagne et de toute la liesse populaire qui a entouré cette institution pénitentiaire. Car les forçats, au même titre que les habitants, font partie de l’histoire des villes côtières abritant un arsenal militaire.

Cette exposition aborde une histoire du bagne de Rochefort (1767-1852) à travers son iconographie et ses archives, mettant au cœur de son propos, les hommes qui ont fait la vie et la ville de Rochefort. Ces iconographies multiples sont autant des peintures que l’on peut retrouver dans les musées rochefortais, des aquarelles réalisées par l’un des forçats les plus connus de Rochefort (Jean-Joseph Clemens) ou des gravures extraites des ouvrages du XIXe qui ont voulu porter à la connaissance de tous, le système du bagne et qui ont favorisé à forger le mythe de la « Chiourme ».

Les sources pour l'histoire du bagne de Rochefort

Archives du bagne de Rochefort
Registre des dépêches ministérielles (1828), SHD Rochefort


Pour aborder la thématique du bagne, il faut avant tout dissocier les sources archivistiques et ce que l’on considère comme la « littérature du bagne ».

Les archives permettent de comprendre le fonctionnement du bagne, ses relations avec la ville et les autres institutions de la Marine telles que l’hôpital maritime ou l’arsenal. Elles se trouvent principalement dans les antennes portuaires des Services Historiques de la Défense (SHD) et concernent les échanges entre le commissaire du bagne, le préfet maritime, le cabinet ministériel ou encore le Conseil de Santé du Port. À travers les correspondances et les registres, c’est une partie de la gestion et du quotidien des hommes qui constituaient le bagne que l’on peut lire.
Les services municipaux (archives, bibliothèques) possèdent également des documents intéressants, concernant notamment les relations entre les élus, les habitants et le bagne, ainsi que les protocoles que les villes possédant un bagne devaient respecter.

Représenter graphiquement les bagnes métropolitains n’est pas une mince affaire. Contrairement aux bagnes coloniaux et au développement de l’utilisation de la photographique, les bagnes du XVIIIe et XIXe siècle ne sont représentés que par des peintures, des gravures, des aquarelles, dont le discours était orienté pour plaire à l’administration du bagne ou pour montrer l’horreur de ces établissements et la bestialité humaine. De plus, lorsqu’un auteur décide d’aborder le thème du bagne, force est de constater que l’on retrouve régulièrement les mêmes iconographies liées à un commentaire motivé par un affect fort. Aucune distance ni critique n’est faite et le pouvoir de l’image prend le dessus.

La « littérature du bagne » se décline sur plusieurs siècles, de la création des bagnes jusqu’à aujourd’hui. La littérature est le reflet des idéologies sociales et scientifiques. C’est donc naturellement que les auteurs du XIXe siècle se sont inspirés de la vie du bagne, suscitant l’affect, alimentant l’imaginaire et la fantaisie des lecteurs. Les iconographies aidaient à entretenir les fantasmes en mettant en scène des évasions ou des scènes de bastonnade violentes. Les forçats des romans du XIXe siècle, favorisent une image attachante, rebelle de l’homme condamné, à l’image du Jean Valjean de Victor Hugo. On peut distinguer deux « littératures du bagne » : une intérieure et une extérieure. La littérature « intérieure » est inhérente au bagne et peut être écrite par des gardes-chiourmes ou des forçats. Ces visions orientées, étaient destinées à plaire à l’administration du bagne ; dans le cas où elle était écrite par un forçat, celui-ci pouvait se voir accorder des aménagements spéciaux et être soumis à des grâces royales plus rapidement. On peut noter, au bagne de Rochefort, deux auteurs connus : Anthelme Collet et Jean-Joseph Clemens. Ce dernier est plus connu car ses aquarelles illustrant le bagne de Rochefort sont utilisées dans l’Histoire des bagnes de Pierre Zaccone, et par analogie, dans d’autres travaux sur le bagne.
La littérature « extérieure » est propre à toutes les publications faites sur le bagne et qui ont conduit à la création de certains mythes, pris pour acquis aujourd’hui encore. Trois grandes figures du XIXe siècle sont connues pour avoir largement écrit sur le bagne : Pierre Zaccone, journaliste de romans-feuilletons, Benjamin Appert, fervent militant pour l’amélioration des conditions des forçats et Maurice Alhoy, journaliste et écrivain. Parmi ces trois hommes, Zaconne est celui qui a le plus participé à ces mythes liés aux bagnes. Cependant, cette littérature n’est pas totalement à omettre, car elle permet d'avoir une certaine illustration de la vie du bagne, que l’on ne peut pas avoir aujourd’hui.

Ces sources, quelles soient des archives, de l’iconographie et surtout littéraires, sont à prendre avec réserve. Elles reflètent des avis orientés qui, la plupart du temps, étaient contre le bagne et véhiculaient une image plus violente, plus sombre et moins humaine que ce que pouvait être la réalité. Et quelque part, elles sont un héritage de la vision que l’on a aujourd’hui vis-à-vis des condamnés aux travaux forcés. Mais il n’y a pas que dans ces sources que le bagne est abordé : les musées traitent également de cette thématique. Cependant, ils sont face à de nombreuses problématiques : comment parler du bagne à travers des collections dont on ne sait généralement pas grand-chose et qui comporte peu de pièces ? Fortement lié à l’imaginaire du bagne, les noix de cocos sculptées sont les objets les plus controversés : d’où viennent-elles ? Qui les a taillées ? Pourquoi ? Quand ? Et pourtant, elles sont exposées aujourd’hui pour illustrer un aspect du bagne. En ce qui concerne les musées de la marine de Rochefort, les pièces sont divisées entre celles liées directement à l’arsenal (horloge du forçat Dubois et cloche du bagne, Musée de la Marine, hôtel de Cheusse), et celles liées à l’étude de la phrénologie (26 crânes de forçats, Musée de l’École de médecine navale). Peu de documents administratifs ou d’inventaires permettent d’affirmer à 100 % que ces collections ont un rapport direct avec le bagne. Mais il faut en parler, l’expliquer, et ce de la meilleure des façons possibles.

 

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Cette exposition a été réalisée par Abigaëlle Marjarie dans le cadre du master "Direction de projets ou établissements culturels,
parcours développement culturel de la ville" de l'université de La Rochelle (promotion 2017-2018)

L'auteure tient à remercier les institutions qui ont permis la réalisation de cette exposition : la médiathèque de Rochefort, le Musée Hèbre de Saint-Clément et le Musée de la Marine de Rochefort.

Montage de l'exposition : Marc Renneville