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Le bagne de Rochefort (1767-1852)

La vie de forçat

Abigaëlle Marjarie

Le classement des forçats

Source : Aquarelle extraite de La légende noire du bagne : le journal du forçat Clemens, 18..., Médiathèque de Rochefort

Les moyens de « classer » les forçats se sont succédé durant toute la vie du bagne. On les classait selon leurs compétences professionnelles ou selon leur chaîne (accouplement).
L’accouplement était la pire punition à laquelle était soumise un condamné. Il ne choisissait pas sa « paire » et pouvait se retrouver avec un homme avec qui il ne s’entendait pas ou avec qui il était impossible de travailler. Précisons que les condamnés appartenant à la même division étaient accouplés ensemble.

Si en 1750, les forçats étaient classés en fonction de la gravité de la peine, avec une tenue propre à leur condamnation, il faudra attendre 1838 et le nouveau classement par le ministre de la Marine et des Colonies, Rosamel. Celui-ci portait sur la santé du forçat et il était établi par le Conseil de Santé, soit lors de l’examen médical qui avait lieu à l’arrivée du forçat au bagne, soit lorsqu’il était admis à l’Hôpital Maritime pendant un certain temps. On distinguait :
- les « valides ». Cette classe comprenait lesforçats dont la santé était compatible avec un travail à l’Arsenal.
- les « incurables ». Cette classe comprenait les forçats perdus pour les travaux du port, à la suite d’un accident, d’une amputation ou parce qu’ils étaient boulimiques ou faméliques. Avant 1838, dans les cas où ils représentaient une charge pour le bagne, ils étaient transférés au bagne de Brest.
Les forçats qui atteignaient l’âge de 70 ans étaient transférés en maison d’arrêt. Là, ils ne portaient qu’une manille légère, ne travaillaient pas et obtenaient une ration alimentaire plus décente.

Le troisième classement officiel apparaît en septembre 1839. Les forçats valides vont désormais être classés en trois divisions au sein du bagne du royaume. Si l’uniforme était différent selon leur division, les bonnets, eux, étaient semblables : les bonnets rouges pour les travaux forcés et les bonnets verts pour les travaux à perpétuité.
L'iconographie ici, extraite du Journal du forçat Clemens, montre un récidiviste condamné à perpétuité appartenant à la seconde division. La rotonde en moui jaune, montre qu'il a changé de division... mais il est impossible de savoir s'il est passé de la première à la seconde, ou de la troisième à la seconde.

Les divisions du bagne

Source : Aquarelle extraite de La légende noire du bagne : le journal du forçat Clemens, 18..., Médiathèque de Rochefort

La Première division comprenait 100 condamnés ayant déjà effectué la moitié de leur peine et qui avaient fait preuve d’un acte de courage, d’humanité ou qui étaient dociles. Certains forçats, du fait de leur métier, pouvaient être directement placés dans cette division ; c’est le cas du forçat Roubignac, ancien prêtre. Les forçats proposés aux grâces royales étaient sélectionnés dans cette division. Beaucoup de faveurs leur étaient accordées, à tel point que le moindre faux-pas ou mensonge n’était pas toléré. Ils étaient vêtus d’une casaque en moui rouge garance, surmontée d’un collet de même couleur, avec une doublure. Les travaux auxquels ils sont soumis sont les moins rudes et appelés « Petite Fatigue ». Ils pouvaient être employés comme infirmiers, servants dans les hôpitaux, travailleurs à l’intérieur du bagne, personnel attitré à des tâches précises dans les directions ou détails du port.

Les forçats de la Deuxième division étaient séparés selon la durée de leur condamnation ; ainsi, les condamnés à temps sont séparés autant que possible des condamnés à perpétuité. C’est la division la plus importante car c’est dans celle-ci que sont placés les nouveaux arrivants et les incurables. Selon les besoins, ils pouvaient servir aux travaux de « grande fatigue », mais d’ordinaire, ils travaillaient à n’importe quel atelier. Ils étaient vêtus d’une casaque en moui rouge garance, sans collet ni doublure. Les incurables, quant à eux, avaient des casaques qui avaient déjà été utilisées.

La Troisième division comportait les récidivistes et les indociles. Lorsqu’ils ne sont pas destinés aux travaux, les condamnés de cette division sont constamment attachés à leurs bancs ou à leurs tolards et ils étaient soumis aux travaux dit de « grande fatigue », tels que la cordelle (halage de navire de l'estuaire de la Charente à Rochefort) ou le transport de lourdes charges. Condamnés à subir la double chaîne, ces forçats pouvaient changer de division s’ils faisaient preuve d’un repentir sincère et donnaient des « garanties certaines d’un retour au bien ». La casaque des récidivistes avait une manche en moui jaune, celle des indociles avaient deux manches en moui jaune.

Soigner au bagne

Source : Chaire de l'ancienne école de médecine navale de Rochefort

Les bagnes étaient des foyers d’infections. Les hommes vivaient dans des conditions difficiles où l’hygiène n’était pas particulièrement au rendez-vous. Travaillant dans les arsenaux, ils étaient en contact avec les marins qui revenaient de l'étranger et qui étaient porteurs de germes ou de virus. La proximité dans laquelle ils vivaient alors, facilitait grandement les épidémies comme l’épidémie de typhus en 1839.
Dans un premier temps, le Conseil de Santé de Rochefort estime qu’il n’est pas réellement utile de construire un hôpital dans le bagne, car l’idéal est de soigner au plus tôt les risques d’infections. De plus, le Conseil renforce la nécessité d’un hôpital spécial pour les forçats pour permettre aux hommes libres d’être exclusivement soignés au sein de l’Hôpital Maritime. Ainsi, le Conseil concède l’établissement d’un « hôpital du bagne », où seront donnés les soins les plus simples. Le bâtiment idéal serait une petite salle haute où il serrait possible de placer les forçats malades en bas, et les gardes-chiourmes malades à l’étage.
Mais le coût considérable que nécessite la construction d’un tel bâtiment abroge la réalisation de ce projet et l'on garde le système actuel à l’Hôpital Maritime : un bâtiment entier était réservé aux forçats atteints de blessures ou maladies graves. Les forçats sont isolés des hommes libres et il n'ont que très peu de contact avec les infirmiers ou les Officiers de Santé. Le Ministre de la Marine Rosamel avait même suggéré de faire garnir de planches les grilles des clôtures du bâtiment réservé aux forçats afin qu'ils ne soient en contact de personne.

En parallèle à cette solution, un bâtiment fut aménagé pour installer au bagne une infirmerie. Placé sous la direction du Conseil de Santé des Hôpitaux Maritimes, on y soignait les maladies légères (gale simple, infections légères, etc.) et les blessures qui n’étaient pas suffisamment graves pour être traitées à l’hôpital. Seuls les condamnés ayant reçus une médication sommaire pouvaient y rester ; ceux qui étaient soumis à une médication composée devaient être transférés à l’Hôpital Maritime.
Un chirurgien-major était attribué à ce service et s’occupait des malades. Les jeunes officiers de santé et les étudiants s’y relayaient, servant d’assistants à ce chirurgien-major, approfondissant l’art de faire un diagnostic exact. De plus, l’aide-chirurgien visitait les forçats à chaque départ et retour au bagne.

Vivre et survivre au bagne

Source : Aquarelle extraite de La légende noire du bagne : le journal du forçat Clemens, 18.., Médiathèque de Rochefort

Rares sont les informations fiables portant sur la vie des forçats au bagne, en dehors de leurs journées de travail.

Benjamin Appert, dans le troisième volume de son travail sur les prisons et les bagnes en France, décrit la journée type d’un forçat. Il y explique la rigueur millimétrée à laquelle doivent se plier les forçats. Le canon de Diane et les cloches du bagne se succèdent pour ferrer, annoncer l’embauche, inspecter les chaînes et fouiller les forçats, puis pour les conduire à leurs travaux. Les forçats sont reconduits au bagne et inspectés avant que ne leur soit donné leur ration de nourriture. Puis ils retournent à leurs travaux jusqu’au soir. Ils débaucheront notamment une demi-heure avant les ouvriers libres. Arrivant au bagne, ils sont de nouveau inspectés, et appelés nominativement. Dès que les forçats entrent dans les salles du bagne, ils sont attachés à leurs "tolards".

Les tolards sont de longues structures en bois installées le long des murs des bagnes et surélevées. Ils servent à la fois de lits, de table, de bancs. Le long de cette structure se trouvait une longue barre de métal ; c'était là que les manilles des forçats étaient attachés, ainsi qu'on le voit sur cette aquarelle extraite du Journal de Clemens.

Cette iconographie permet de montrer une partie des activités qui pouvaient être menées dans les salles : jeux de carte, conversation, repos... Être dans les salles, c'était avoir un peu de temps pour soi.

Le bagne de Rochefort était le plus mortifère de tous les bagnes des arsenaux. La proximité des marais de Rochefort, la forte chaleur de l’été et les hivers rudes de l’hiver faisaient que le condamné partant pour Rochefort savait qu’il avait peu de chance de survivre. De nombreux textes précisent qu’être condamné pour Rochefort était pire qu’être condamné pour Brest ou Toulon.

Si l’on connaît les forçats pour leurs excès de zèle et les punitions qui allaient de pair, il ne faut pas oublier qu’ils pouvaient être récompensés pour leur travail ou leur bon comportement. S’ils n’étaient pas transférés dans la première division, les gardes-chiourmes leur allégeaient un peu la vie, en les dé-couplant, en leur faisant mettre des manilles plus légères ou en leur accordant une plus grande ration de vin.

Mais ce n’était pas parce que les forçats étaient au bagne et devaient observer une certaine conduite, qu’ils ne continuaient pas leurs méfaits une fois condamnés. Certains se sont, par exemple, lancés dans la fabrication de fausses pièces de 10 centimes de Franc et les ont distribués dans la ville.

Le travail dans la peine

Source : Aquarelle extraite de La légende noire du bagne : le journal du forçat Clemens, 18...,, Médiathèque de Rochefort

Ce n’est qu’à partir du début du XIXe siècle, que le Ministre de la Marine conçoit à donner aux forçats, un salaire pour leur travail. Payés beaucoup moins cher que les ouvriers libres, les forçats étaient devenus une source de main d’œuvre importante, qu’elle soit pour les travaux du port, à l’intérieur du bagne, dans la ville ou à l’hôpital maritime. Selon leur catégorie (1, 2 ou 3), ils étaient payés en moyenne entre 0,30 et 0,12 centimes par jours selon leur travail. Seuls les forçats de la troisième division recevaient une gratification ponctuelle, accordée pour bonne conduite, pour les aptitudes montrées aux travaux du port, ou lorsque leur travail permettait à la Marine d’économiser une forte somme d’argent.

Les services intérieurs au bagne permettaient de faire des économies et d’éviter le contact avec l’extérieur. On y retrouvait ceux qui entretenaient le bagne, ceux chargés de la cuisine et du potager, ceux qui ferraient les forçats, les barberots (équivalent des coiffeurs aujourd'hui), le bourreau qui punissait ses camarades, à côté des forgerons qui fabriquaient les manilles ou des tonneliers.

Mais on y retrouvait surtout le « paillot », qui avait le statut le plus favorisé au sein du bagne. Il y avait un forçat "paillot" par salle. Comme le montre l'aquarelle ci-contre, le paillot avait à sa disposition un petit bureau. Il était chargé de lire et d’écrire la correspondance de ses collègues d’infortune qui étaient analphabètes ; cela en faisait un forçat puissant qui connaissait les secrets de ceux qui venaient le consulter. Il pouvait également assister les gardes-chiourmes lors de l’appel du soir, de la distribution de la nourriture à la cantine ou bien pouvaient remplacer des agents administratifs au bagne.

À l’arsenal, les forçats travaillaient sous plusieurs directions. La direction des constructions navales comptait le plus grand nombre de forçats, avec pas moins de 450 forçats en 1845, dont 140 travaillant à la corderie. La direction du port comptait environ 125 forçats qui étaient chargés de la propreté du port, de l'entretien des navires et du halage des bâtiments entre l'estuaire de la Charente et Rochefort (cordelle). La direction des travaux hydrauliques faisait travailler 90 forçats pour dévaser, transporter des pierres ou des pièces de bois. La Direction du magasin général employait 70 forçats qui emmagasinaient le charbon, pesaient et empilaient les cuivres, les fers et tout ce qui était utile aux vaisseaux de Sa Majesté. La Direction de l’artillerie faisait travailler 40 forçats et permettait de fournir les canons et les armes aux navires.

Le service à l'hôpital maritime

Source : P. Zaccone, Histoire des bagnes, depuis leur création..., p. 52

La difficulté de recruter des hommes libres ayant des compétences en tant qu'infirmiers ont amenés les officiers de santé à recruter des forçats. Ces derniers étaient formés par les sœurs de la Charité de Saint-Vincent de Paul et par les médecins dès leur affectation à l’hôpital. Ils étaient dépourvus de chaînes ; le bruit du métal sur le sol de l’hôpital dérangeait le repos des patients ; on disait alors que les forçats avaient été mis « en chaussette ». Il était de coutume que les « anciens » du bagne conseillent aux nouveaux arrivants de se faire embaucher à l'hôpital maritime, car il était plus facile de s'y échapper.
Ceux que l’on appelait les « servants », étaient sous la direction des sœurs hospitalières. Ils s’occupaient de la cuisine, des bains ; avaient des postes à la pharmacie, au laboratoire, au cabinet d’histoire naturelle.
Les garçons d’amphithéâtres étaient aussi dans cette catégorie. Ils servaient d’assistants pour les professeurs de l’École de chirurgie et d’anatomie. Ils s’occupaient de la préparation des cadavres ou encore de la préparation des pièces anatomiques du cabinet d’histoire naturelle pour les cours comme le démontre cette gravure extraite de Zaconne. On y voit un forçat s’occupant d’une pièce issues d’une collection zoologique du Muséum liée à l’École. Cette présentation renvoie à la nature vivante du forçat, exposé à la vue de tous sur l’arsenal et étudié tant par les hommes lettrés que par les médecins pour faire progresser la connaissance du corps humain. On pourrait même y lire une métaphore de l’homme libre lettré qui consulte l’ouvrage et qui se documente sur le bagne.
Trois forçats étaient dépêchés pour travailler à l’hospice des Orphelines. Ici aussi, ils servaient sous les ordres des Sœurs de la Charité de Saint-Vincent de Paul et exécutaient des tâches diverses au sein de l’hospice. Ils étaient les moins dangereux et les plus dociles. Cependant, en 1838, le ministre de la Marine et des Colonies juge que cette présence d’hommes posait problème et ces postes furent supprimés. Cette mesure précéda la destitution des places de forçats-infirmiers à l’hôpital.
D’autres forçats étaient amenés à travailler à l’Hôpital. Ils étaient jardiniers, botanistes, s’occupaient de la buanderie ou étaient affectés à la réparation des bandages herniaires. Ils étaient payés 25 centimes par jour. Les travaux pénibles étaient réservés aux hommes dits de « fatigue » et ils servaient en tant que fossoyeurs, balayeur ou coupeur de bois. Contrairement aux forçats infirmiers, ils étaient toujours ferrés.

Cependant, à partir de 1838, les forçats travaillant à l'hôpital maritime sont amenés à disparaître progressivement des services de santé, notamment parce que certains volaient des médicaments, du linge, ou des collections de l’école de médecine, pour s’offrir du tabac, une nourriture meilleure ou pour l’envoyer à leur famille. De même, certains infirmiers libres répugnaient à travailler avec des condamnés tandis que des patients refusaient de se faire soigner par des forçats.

Les grâces royales

Source : Lancement d'une frégate in P. Zaccone, Histoire des bagnes..., p. 377

Lorsque les forçats se montraient dociles et obéissant, l’administration du bagne pouvait les proposer à la Grâce Royale. Elles n’étaient accordées qu’au bon vouloir du Roi et une seule fois par an, lors de la Fête du Roi. Outre maintenir un espoir chez les forçats et une emprise sur leur comportement, les grâces royales permettaient au commissaire des chiourmes d’exercer une certaine influence. Se voir accorder une grâce royale permettait de voir sa peine s’effacer et ainsi ne pas risquer de mourir au bagne. La proposition à une grâce royale dépendaient également du temps de la peine du condamné. Ainsi, les condamnés à temps devaient avoir subi la moitié au moins de leur peine, les condamnés à perpétuité devaient avoir fait 10 ans de leur peine.
Cependant, en août 1828, plus aucune grâce ne sera formulée en faveur des condamnés aux travaux forcés… Tout du moins pour la majorité des condamnés. Le règlement concernant les grâces s’est en réalité durcit, et seuls les forçats méritants, ayant observés une bonne conduite sur un temps long et ne représentant aucun danger pour l’ordre public, pouvaient être proposés à ce recours.
Mais une légende court quant à des grâces royales accordées lorsqu'un forçat survivait au lancement d'un bâtiment, comme en démontre la gravure extraite de Zaccone.
Cette gravure est divisée en deux par la coque du navire. La coque, immense, pèse sur le forçat comme l'ombre de la mort ou de la délivrance. Seuls les coups de hache sur une cale le rapproche de sa fin. Au fond, les habitants, les notables et les prêtres regardent le forçat faire.
Cette mise en scène de la place misérable du forçat dans la société est devenue une croyance très forte, alors que la réalité d'un lancement de navire était très différent. Pour mettre un navire à l'eau, il était nécessaire de commencer 5 à 6 heures avant que la marée ne soit au plus haut, d'avoir de la patience et suivre de nombreuses étapes. Contrairement à la gravure, ce sont des cordages (saisines), qui retenaient le navire et qui étaient coupés, laissant ainsi le navire glisser jusqu'à la Charente.

L'évasion

Source : Aquarelle in La légende noire du bagne : le journal du forçat Clemens, 18..., Médiathèque de Rochefort

Pour s’évader, les forçats avaient recours à des techniques très ingénieuses. Soit ils aménageaient une cachette sur leur lieu de travail, soient ils se déguisaient après avoir coupé leurs chaînes et partaient comme si de rien n’était dans la ville. Certains arrivaient à connaître le point faible de leur garde-chiourme et l’utilisait pour pouvoir s’évader. Ainsi, si un garde ne savait pas nager, le forçat allait favoriser une évasion par la Charente. C’était pour pouvoir contrer l’ingéniosité des forçats que la police secrète du bagne était nécessaire. Cependant, rare étaient les condamnés arrivant à retrouver leur liberté définitive. Certains étaient rattrapés par les habitants, d’autres mourraient des suites de blessures reçue au cours de leur évasion.

Les scènes d’évasions présentées dans les romans ou l’iconographie, sont souvent spectaculaires et relèvent de l’inédit. Les forçats sont représentés comme les hommes intelligents, tandis que leurs gardes étaient présentés comme des imbéciles. Pour illustrer ces scènes, l'aquarelle de Clemens est régulièrement utilisée dans de nombreux travaux contemporains sur le bagne. Cette aquarelle représente la salle Saint-Gilles. Sur les tolards, des forçats se reposent, un paillot situé à droite remplit sa tâche en écrivant à son bureau, un garde-chiourme fait sa ronde… Une scène normale dans l’une des salles du bagne. Des forçats bavardant ensemble ou avec un garde-chiourme. Ces quatre premiers personnages semblent ignorer ce qu’il se passe au second plan : une évasion. Au fond de l’image, trois forçats : deux condamnés sont en train de regarder le troisième qui est en train de monter à la corde afin de s’évader par le toit de la salle. Tout le monde détourne le regard, les forçats ne regardent pas ceux qui s’évadent : c’est une représentation de la solidarité des autres forçats, ceux qui ne tentent pas de s’évader.

Mais soyons réalistes. Avec les forçats délateurs potentiellement présents dans la salle, le paillot qui ne risquerait pas sa place à les couvrir, ou les gardes-chiourmes présents, il serait difficile de croire que ces hommes puissent s’évader par un tel endroit. De plus, comment regagner l’extérieur du bagne en passant par le toit, sans se faire repérer par d’autres gardes-chiourmes postés à l’extérieur du bâtiment ? Un moyen peut être envisageable, mais il serait coûteux à ces forçats. En effet, certains gardes-chiourmes recevaient des pots de vin de la part des condamnés qui cherchaient à s’enfuir, pour qu’ils tournent la tête au moment de leur évasion. Si l’on prend en compte la posture des gardes-chiourmes représentés sur cette gravure, on peut envisager cette hypothèse, mais le fait est là : cette gravure véhicule une image romancée par rapport à la réalité des évasions qui étaient plus modestes et qui permettaient d’assurer aux forçats plus de chances de recouvrir la liberté. En joignant cette aquarelle à son Journal sur le bagne de Rochefort, Clemens voulait surtout montrer une réalité contre laquelle les administrations des bagnes essayaient de faire face : le manque de moyens humains pour surveiller le bagne.

La libération, et après ?

Source : P. Zaccone, Histoire des bagnes depuis leur création..., p. 381

Lorsqu’un forçat avait terminé sa peine au bagne, il était soit libéré, soit transféré dans une prison où il terminait sa peine.
Une fois libre, l’ancien forçat récupérait ses affaires (objets, correspondance, etc.) et l’argent qu’il avait économisé lors de sa peine et déposé au Pécule des Forçats (fond de réserve prélevé sur le salaire des forçats). Il devait, conjointement avec les autorités, choisir son nouveau lieu de résidence qui était inscrit dans un registre accessible à toutes les administrations judiciaires. Certaines villes ou certains départements étaient interdits aux forçats, car le Roi et la famille royale venaient y séjourner. Les villes possédant un bagne ou un dépôt de forçats, les départements étant de hauts lieux de provenance des condamnés étaient restreintes. Certaines régions étaient interdites parce qu'un trop grand nombre de forçats avaient choisis de s'y installer. C'était le cas en Bretagne, et des villes de Quimper et Landerneau où beaucoup choisissaient de s’y établir. Cependant, ces lieux n’étaient pas totalement interdits ; si le forçat motivait sa demande (famille présente, travail, etc.), celle-ci pouvait être acceptée par le ministre de l’Intérieur.
Il lui était remis, lors de sa sortie, un carnet qu’il devait présenter dès qu’il devait faire affaire avec les administrations civiles. Ce carnet était très restrictif et il n’était pas rare qu’il ne soit pas présenté, notamment lors de recherche d’emploi. Les employeurs n’étaient pas favorables à avoir dans leurs effectifs, un ancien forçat. Ainsi, la plupart du temps, soit les anciens condamnés mentaient et risquaient d’être tôt ou tard démasqués, soit ils optaient pour la facilité et se remettaient à vivre d’actes illégaux. Il arrivait que certains réussissent à se réinsérer dans la société, mais cela était très rare.
La réinsertion du forçat dans la société n'était pas considérée à l’époque, et souvent, le forçat libéré était plus pauvre que s'il travaillait au bagne. C'est cette situation qu'illustre cette gravure extraite de l'Histoire des bagnes de Zaccone. On y voit un forçat libre qui demande l'aumône auprès de ses anciens compagnons. L'opposition entre la liberté, représenté par le forçat déchaussé, habillé de vieilles affaires, pas coiffé ni rasé, et celle des forçats qui sont propres, chaussés et habillés, véhicule le message que la liberté est pire que le bagne lui-même. L'affect du lecteur est touché, car la liberté ne devrait pas être pire que l'enfermement et la difficulté de la peine des fers. On peut noter la présence d'un garde-chiourme, qui indique que peu importe la situation, les citoyens étaient toujours surveillés, pour qu'ils respectent les bonnes mœurs et les lois.

La fin des bagnes métropolitains

Source : Rochefort, entrée de l'Arsenal, Charles Louis Mozin, Musée Hèbre de Saint-Clément, Rochefort

Dès 1840, le bagne et les forçats dérangent. Ils gênent la vue des hommes libres et les choque de par leur nature violente. Progressivement, les directions du port, les mairies, les particuliers ou le Ministère de la Marine n’emploient plus des forçats pour certaines tâches (hôpital maritime, jardinage, etc.). De plus, la progressive utilisation de la machine à vapeur permet une main d’œuvre encore moins coûteuse que les forçats et, surtout, elle ne s’échappe pas.
En 1852, le bagne de Rochefort est le premier à fermer ses portes, rapidement suivit par les autres bagnes (Lorient, Toulon, Cherbourg, Marseille, Lille…). Les condamnés sont transférés à Brest et partent pour la Guyane et la Nouvelle-Calédonie : c’est le début des bagnes coloniaux.

Plusieurs arguments motivent cette fermeture progressive des bagnes. Le forçat coûte cher à la société, il est un poids qui est supporté par la ville, alors que le bagne s’auto-suffit (il y a un potager) et que l’institution paie pour la nourriture telle que la viande ou le poisson. Le forçat, en travaillant et en étant une main d’œuvre peu chère, faisant économiser les administrations civiles et celles de la Marine, « vole » le travail des honnêtes gens… Et il est payé plus cher. Alors que le Ministère de la Marine veillait à ce que, sauf cas exceptionnels, les forçats ne reçoivent pas plus de 0,25 Francs par jour. Mais surtout, sa présence au cœur de la ville, favorise les vices et les crimes chez les gens honnêtes. Le forçat est perçu comme une maladie, comme une gangrène qui peut contaminer toute la ville.

Le départ pour les bagnes coloniaux est vu comme une chance par certains forçats. C’est un nouveau monde, avec de nouvelles opportunités, un peu comme les premiers colons britanniques partis peupler l’Australie. Mais la réalité fut bien différente et les chances de revenir en métropole étaient très minces, si ce n’est quasi inexistantes.