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Le camp de la transportation de Saint-Laurent-du-Maroni

Le centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine

Marie Bourdeau, Michel Pierre

Entrée du camp de la transportation, années 1980

Source : Collection privée Michel Pierre

Ouvert en janvier 2015, le Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP) tente de répondre à l’ambition de préserver, de garder témoignage et d’expliquer le passé pénitentiaire de Saint-Laurent. Mais il veut aussi, au sein même de bâtiments construits pour garder et contraindre des condamnés, les transformer en espaces d’expositions permanentes et temporaires décrivant et donnant sens à ce passé et  permettant aux diverses communautés de la ville d’y retrouver les racines de leur implantation et les richesses de leurs apports culturels.

La restauration du site

L’ouverture du CIAP en 2015 clôt une importante campagne de restauration du patrimoine commencée trente ans plus tôt. A la suite du décret-loi de 1938 abolissant la Transportation, les bagnes de Guyane connaissent  une lente agonie. La Seconde Guerre mondiale freine la fermeture des lieux de détention, et il faut attendre la fin du conflit pour que les pénitenciers de Kourou, des Iles du Salut et du territoire du Maroni ferment leurs portes. Le Camp de la Transportation, quant à lui, reste en fonction jusqu’en 1952 comme lieu de regroupement de l’ensemble de la population pénale avant que les derniers forçats ne soient reconduits en métropole et en Afrique du nord, le plus souvent en bénéficiant de grâces et de libérations anticipées.

Case du camp de la transportation, années 1960

Source : Collection privée Roger Pradinaud

A cette date, certains condamnés font le choix de rester en Guyane. Le Camp de la Transportation devient un lieu d’habitation pour ces forçats, mais aussi pour les populations créoles remontant le Haut-Maroni et cherchant du travail dans une ville venant de changer de statut. En effet, fondée à l'origine en tant que « commune pénitentiaire » Saint-Laurent-du- Maroni devient en 1949 une « commune de plein exercice » à l’instar de toutes les communes françaises à l’heure où la Guyane devient également département français.

Vue intérieure du camp de la transportation, années 1980

Source : Collection privée Michel Pierre

Les anciens dortoirs des prisonniers sont réinvestis par une population, chaque case simple contenant deux à trois studios et tout autant de familles. Des potagers poussent sur l’ancienne place où se déroulait quotidiennement l’appel des bagnards, des fruits à pains, manguiers, bananiers sont plantés. Du linge pend aux barreaux, les enfants jouent, des groupes de musique se forment, la vie reprend ses droits au sein de l’ancien bagne. Seul le quartier disciplinaire, lieu tabou,  n’est pas réinvesti.

Case du camp de la transportation, années 1980

Source : Collection privée Michel Pierre

En 1992, le site est classé au titre des Monuments Historiques. Les premiers travaux de restauration commencent, les familles sont relogées dans un nouveau quartier construit sur les lieux des anciennes cultures maraîchères de l’Administration Pénitentiaire, dans le quartier dit « des cultures ». Les premiers travaux de restauration du site concernent la cuisine du Camp de la Transportation, ils sont conduits par l'architecte et conservateur des Monuments Historiques, Etienne de Poncelet. En 1993, le site sert de décor au téléfilm L’affaire Seznec  du réalisateur Yves Boisset :  les cases sont peintes en rose, les barres de justice à nouveau installées dans deux blockhaus du quartier disciplinaire et les bureaux des surveillants  couverts de bardeaux, correspondant au premier état connu, fin XIXème siècle.  Les travaux sont réalisés par l'architecte et conservateur des Monuments Historiques,  Arnaud de Saint-Jouan, avec l'aval de la commission supérieure.

Vue du quartier disciplinaire du camp de la transportation, années 1980

Source : Collection privée Michel Pierre

La seconde phase de travaux concerne les cases simples, destinées auxtransportés de 3ème classe. Les piliers de maçonnerie sont remontés, les toitures de tôles ondulées également. La Commission Régionale du Patrimoine et des Sites choisit de conserver le dernier état connu, soit le badigeon blanc  à soubassement noir afin d’unifier l’ensemble des cases du Camp de la Transportation. Les travaux de restauration du site menés par l’architecte des Monuments Historiques, Arnaud de Saint-Jouan, se poursuivent avec la restauration des cases doubles n° 11 et 12 destinées aux transportés de 1ère et 2nde classes. A partir des années 2000, les travaux de restauration du Camp de la Transportation sont suivis tout d’abord par Bernard Castieau, architecte DPLG établi à Saint-Laurent-du-Maroni qui restaure les cases situées à l’entrée gauche (anciennement bureau des surveillants), puis la case n°10 destinée aux transportés de 3ème classe. Les travaux de restauration de la case entrée droite (anciennement infirmerie), des latrines et du puits, des cases n°2 et 3 (cases destinées aux transportés de 1ère et 2ème classes) sont confiés à l’architecte des Monuments Historiques Pierre Bortolussi depuis 2007.

Décors de la salle anthropométrique réalisés par Emile Desmaret, années 1950

Source : Ingeborg de Beausacq/Archives historiques du CNAM

Un cas particulier : les décors peints.

Une campagne de restauration des décors peints est entreprise entre 2013 et 2015 au sein du Camp de la Transportation. Il s’agit en particulier de préserver les fresques de la salle anthropométrique.

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Réalisées par Emile Demaret, alors surveillant militaire dans les dernières années du bagne (de mai 1945 à mars 1947 puis de mars 1950 à mai 1952) dans ce qui était devenu le mess des surveillants. Elles représentent deux paysages – l’un métropolitain, l’autre tropical – qui  encadrent les armoiries des Services Pénitenciers Coloniaux.

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

L’autre campagne de restauration de décors peints a concerné les cellules individuelles des cases 2 et 3, destinées aux transportés de 1ère classe et réalisés par des forçats admis à occuper des cellules individuelles à partir de 1938 et qui avaient une certaine latitude pour les décorer à leur goût. Ces décors et fresques reprennent des modèles floraux mais font également apparaître des thématiques chères aux transportés : jeux de cartes, visages et corps de femmes, silhouettes de navires en symboles de départ...

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Décors restaurés, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

L’une des cellules est entièrement décorée de rayures rappelant les uniformes des condamnés, sur lesquelles sont représentées deux cadres pouvant accueillir photos ou couvertures de magazines.

Quartier disciplinaire du camp de la transportation, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

A ce jour, les travaux de la case 1 restent à réaliser. Une importante réflexion est engagée sur la restauration de la case oscillant entre la volonté de restituer une vue d’ensemble du site à l’identique, un ensemble architectural pensé et organisé, ou de la conserver à l’état de vestige comme le témoignage ultime d’un passé lourd de drames. La même problématique se pose au sein du quartier disciplinaire, constitué d’une série de cellules individuelles et de blockhaus. Cet ensemble  pose la question de la sauvegarde des galeries et cellules individuelles, qui, dépourvues de couverture, sont soumises, tout comme les dessins et graffitis ornant les murs,  aux aléas du temps...

Graffitis dans une cellule du camp de la transportation, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

L’ensemble dit « chapelle/cuisine/salle d’anthropométrie », années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Quelle scénographie pour quel récit ?

 « S’insérer dans le lieu », ne toucher ni à son enveloppe, ni à aucun des éléments patrimoniaux, tel a été le choix de l’architecte scénographe Florence Le Gall pour la mise en scène des éléments d’explication de l’histoire du bagne dans le bâtiment correspondant autrefois à l’ensemble dit « chapelle/cuisine/salle d’anthropométrie ».

L’ensemble dit « chapelle/cuisine/salle d’anthropométrie », années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Le choix des matériaux : tables et cimaises en corten, chemins de câbles apparents, bois, rappellent le caractère industriel du site : structure métallique, remplissage de briques. Des visages, des sons, des matériaux convoquent le parcours des bagnards. Cartes, plans et maquettes rappellent le travail des ingénieurs des travaux publics ayant pensé la ville. Portraits photographiques, objets de la vie quotidienne, entretiens sonores et vidéos donnent une large place aux Saint-Laurentais témoins de cette époque.

La salle anthropométrique avant les travaux, années 2000

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Ainsi, les choix muséographiques et scénographiques amènent le visiteur à découvrir l’histoire du Bagne, mais aussi l’histoire de la Ville de Saint-Laurent-du-Maroni à travers des expositions dédiées à des parcours et des histoires individuelles, que ce soient des parcours de condamnés ou des parcours d’habitants. A terme, les parcours d’exposition doivent s’enrichir de deux nouveaux espaces, l’un lié à la vie au bagne, donnant à restituer sans ameublement une ambiance de case,  l’autre lié à la vie « Okan », correspondant  à l'installation créole et au dernier état mobilier connu.

Parcours d’exposition dédié au bagne, années 2010

Source : David Foessel

Le  parcours est d’abord dédié au voyage de Saint-Martin-de-Ré à la Guyane, se poursuit par la vie quotidienne au bagne en ses multiples aspects, avant que ne soit chronologiquement abordé la situation des libérés astreints à demeurer en Guyane, la fin de la Transportation et le destin des derniers bagnards. Ecrit et pensé par Marie Bourdeau, responsable du service patrimoine et mis en espace par Florence Le Gall, architecte scénographe,  avec le concours scientifique d’historiens du bagne dont Michel Pierre, co-commissaire de l’exposition permanente,  Danielle Donet-Vincent, Jean-Lucien Sanchez et Marine Coquet, le parcours d’exposition présente des fonds iconographiques inédits, issus d’un travail de recherche et d’inventaire iconographique au sein des musées et centres d’archives métropolitains.

Parcours d’exposition dédié au bagne, années 2010

Source : David Foessel

Parcours d’exposition dédié au bagne, années 2010

Source : David Foessel

Parcours d’exposition dédié au bagne, années 2010

Source : David Foessel

Parcours d’exposition dédié au bagne, années 2010

Source : David Foessel

Un début de collection

« Camelote », « débrouille », ainsi se nommait le petit artisanat des transportés et relégués confectionnant de menus objets fabriqués, vendus comme souvenirs aux rares visiteurs du bagne et aux agents de l’Administration Pénitentiaire. Cet art du bagne (qui existait déjà au temps des galères et des bagnes portuaires) est composé d’huiles sur toile - parfois peintes sur des uniformes de forçats - de noix de cocos gravées, de bouteilles peintes représentant des scènes guyanaises de fleuve, de forêt, de liberté. Si cet art du bagne est parfois présent chez les particuliers guyanais qui ont en fait l’acquisition auprès de libérés restés de gré ou de force en Guyane, les collections les plus importantes sont présentes au sein des musées métropolitains – Musée Ernest Cognacq à Saint-Martin-de-Ré, Musée du fort de Balaguier à la Seyne-sur-Mer et MuCEM à Marseille, ou chez les collectionneurs et particuliers. Ainsi, la collection « Franck Sénateur » a trouvé une place conséquente au sein du parcours d’exposition permanent du CIAP. La localisation du CIAP au sein du Camp de la Transportation site majeur en Guyane, et Monument Historique classé, lui a permis d'engager la constitution d'une collection dédiée au bagne.  Seule aujourd’hui la guillotine du bagne de Saint-Laurent-du-Maroni ou de Cayenne (sa provenance n’est pas attestée) est conservée en caisses dans l’attente d’une présentation dont il reste à définir les modalités. 

Cases du camp de la transportation, années 2010

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

 Préserver des archives

Embarquées lors des derniers voyages de l’Administration Pénitentiaire vers la métropole, les archives de la commune pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni intègrent le fonds d’Archives Nationales d’Outre-Mer désormais conservé à Aix en Provence. Fonds majeur pour la compréhension des étapes de construction de la Ville, il a été numérisé en partie et a permis d’illustrer le propos de l’exposition permanente « Histoires de quartiers ». Parallèlement, plusieurs cartons « oubliés » dans un bâtiment de la municipalité redécouverts lors du Soixantenaire de la commune de plein exercice (1949-2009), ont permis de documenter les relations entre Saint-Laurentais libres, commerçants, orpailleurs, logeuses en garnis, catégorie pénale et administration coloniale. Ce fonds devrait intégrer en 2017, après deux campagnes d'inventaire et de classement, le Centre de Ressources et de Documentation des Bagnes de Guyane, situé dans l’ancienne bibliothèque du Camp de la Transportation. Plusieurs archives de ce fonds sont présentées au sein du parcours d’exposition « Bagnes de Guyane » et ont fait l'objet d'une thèse de doctorat soutenu en 2016 par Marine Coquet à l'EHESS.

Tableau du camp de la transportation

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Les fonds iconographiques

Rares sont les fonds iconographiques liés au bagne. Plusieurs difficultés rendent la tâche de l'iconographe ou de l'historien complexe : d'une part, l'éparpillement des fonds sur le territoire métropolitain ou guyanais, l’absence d’un centre de ressources centralisé, l’insuffisance de croisements et d’échanges d’informations sur ces fonds. D'autre part, leur utilisation non sourcée ou non vérifiée due à un éloignement géographique qui ne permet pas toujours de confronter la photographie au territoire. Pour le parcours d’exposition du CIAP, le Service patrimoine de la Ville de Saint-Laurent-du-Maroni a donc méticuleusement contacté  musées, collectionneurs et fonds d’archives situés en métropole ou en Guyane.

Carte postale

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

On peut distinguer trois grandes périodes pour l’histoire de l'iconographie au sein des bagnes du Maroni. La première, liée au premier temps du bagne (1858–1905), est constituée de deux sources majeures : la première celle des photographies des médecins coloniaux, accompagnant l’Administration Pénitentiaire en Guyane, la seconde celle du fonds Désiré Lanes, bagnard photographe ayant installé à Saint-Laurent-du-Maroni le premier studio de photographie. Ces deux sources constituent un témoignage important de l’installation du bagne en Guyane et de la construction de la Ville de Saint-Laurent-du-Maroni.

Carte postale

Source : Collection CIAP de Saint-Laurent-du-Maroni

Camp de la transportation, années 1950

Source : Ingeborg de Beausacq/Archives historiques du CNAM

La seconde période est liée au reportage d’Albert Londres (accompagné d’un photographe) donnant naissance à l’ouvrage Au bagne (1923). Le journaliste y dénonce les conditions de détention des forçats et l’absurdité du système. Il en résulte le mécontentement des autorités sur place qui interdisent toute nouvelle prise de vues des lieux de détention ou de punition, y compris de la part des surveillants militaires autorisés à garder mémoire de leur vie quotidienne mais pas de celle des bagnards. Des dernières années du bagne demeure cependant un rare fonds d’images filmées et tournées dans le cadre de la préparation d’un film destiné en 1939 à glorifier l’empire colonial français (La France est un empire). Certaines  séquences tournées en Guyane ont ensuite servi pour un long métrage documentaire intitulé Terre d’expiation. Ce document exceptionnel aligne des scènes tournées à Cayenne, aux îles du Salut, à Saint-Jean et Saint-Laurent-du-Maroni. Il a été monté et commenté afin de montrer combien les bagnards coulaient des jours sinon heureux, du moins fort acceptables (et alors que la transportation en Guyane de nouveaux condamnés aux travaux forcés venait d’être supprimée). Ce film a ensuite fait l’objet d’une diffusion dans les salles de cinéma en parfaite adéquation avec la propagande du régime de Vichy. Quelques extraits de ce film sont présentés dans l’exposition.

Enfin la troisième période, celle de la fin du bagne, témoigne d’un patrimoine des ruines, des années 50 : deux reportages majeurs sont réalisés par deux femmes photographes   (Dominique Darbois et Ingeborg de Beausacq) qui se rendent en Guyane à la même période et photographient les lieux du bagne et des libérés restés sur place. Par la suite, ce fonds s’enrichit de prises de vues réalisées par des journalistes, fonctionnaires, voyageurs, médecins (tel le Docteur Roger Pradinaud dans les années 1960) qui photographient ou filment la ville de Saint-Laurent et le Camp de la Transportation. Ils  témoignent de la lente réappropriation du bagne par les Guyanais.

Camp de la transportation, années 1950

Source : Ingeborg de Beausacq/Archives historiques du CNAM

L’ensemble de ces fonds a permis de documenter le parcours d’exposition, de rendre visibles ces hommes condamnés à l’exil, d’associer des visages à des témoignages, de redonner du sens au travail de restauration entamé trente ans plus tôt, de donner au grand public l’occasion de se confronter à ces hommes condamnés à l’exil en Guyane.

Camp de la transportation, années 1950

Source : Ingeborg de Beausacq/Archives historiques du CNAM

Camp de la transportation, années 1950

Source : Ingeborg de Beausacq/Archives historiques du CNAM