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Histoire du droit pénal au Japon (18e-début du 20e siècle)

Les lieux de l'exécution

Maki Fukuda, Seishi Shirota

Suzugamori

Contrairement à la France d’Ancien Régime, où le site d’exécution de la peine était indiqué lors de la prononciation de chaque jugement, les lieux d’exécution à Edo étaient fixés de manière permanente. Les peines de mort les plus graves comme, par exemple, le harituke et le kazai, étaient exécutées à Suzugamori (鈴ヶ森) ou à Kozukappara (小塚原), situés à l’entrée d’Edo. Les décapitations se déroulaient dans la prison de Kodemmacho (小伝馬町), au centre de la ville. Cette prison servait aussi de point de départ pour la parade du hikimawashi.

Suzugamori se trouve aujourd’hui à proximité de la gare de Shinagawa, à l’extrême sud-ouest d’Edo, au début de la route Tōkaidō (東海道) qui mène à Kyoto. Ce lieu d’exécution, construit en 1651, est depuis devenu emblématique de la scène du kabuki. Aujourd’hui, le temple Daikeiji se trouve à cet endroit pour pouvoir prier pour la paix des âmes des personnes exécutées. 

Suzugamori

Kubiarai no ido

Au temple Daikeiji se trouve aussi le Kubiarai no ido (首洗いの井戸), ou puits pour laver la tête. Après les décapitations, des têtes des morts y étaient lavées, sans doute pour accomplir la peine de gokumon.

Kubiarai no ido

Kozukappara

Kozukappara était le lieu où les cadavres des exécutés étaient jetés. Il se situe aujourd’hui en face de la gare de Minami Senju, à l’extrême nord d’Edo, au début de la route Mitokaidō (水戸街道), vers Mito, la ville légendaire d’un des princes de sang du shôgun. Aujourd’hui, il reste peu de traces de cet ancien lieu d’exécution.

Kozukappara

Source : Sugita, Gempaku, et al. (trad.) Katai Shinso, 1774, p. 14

Kozukappara est aussi devenu le lieu où s'est développée la science médicale au Japon. Car c'est à cet endroit qu'était régulièrement effectuée l’autopsie des condamnés. En 1771, Genpaku Sugita (杉田玄白) avec deux de ses camarades ont comparé leurs autopsies avec les gravures contenues dans un livre hollandais d’anatomie. Surpris par l’exactitude de cet ouvrage occidental, ils ont commencé à le traduire et, en 1774, la première publication moderne sur l’anatomie eut lieu au Japon. Une stèle a même été érigée au XXe siècle pour célébrer cet évènement.

Prison de Kodemmachō

Source : Naikaku kirokukyoku (éd.) Hōki bunrui taizen 28 Tsizaimon, t. 3, Naikaku kirokukyoku, Tokyo, 1891, pp. 552-553

Bâtie vers 1618, la prison de Kodemmachō accueillait tous les individus qui avaient été arrêtés. Comme en France à cette époque, la privation de liberté n’était pas une peine en soi. Cependant, la prison pouvait aussi être un lieu d’exécution de la peine. Ainsi à Kodemmachō, la décapitation était pratiquée. Après la Restauration, en 1875, la prison d’Ichigaya a été construite pour remplacer Kodemmachō qui fut détruite. À son emplacement, deux temples bouddhistes, Minobu betsuin (http://minobu-betsuin.jp/) et Dai anrakuji ont été construits pour assurer la paix de l’âme des morts, aussi bien ceux qui furent condamnés à mort que ceux qui moururent pendant leur incarcération.

Dans la prison

Source : Kantei tokugawa rippō, t. 2、Ebara Sokitsi, Tokyo, 1880, conservé à la bibliothéque de l'université Waseda

La prison de Kodemmacho se composait de dix pièces, dont huit étaient situées dans un même bâtiment. Les suspects y étaient enfermés selon leur rang. Le peuple s’entassait dans les pièces appelées tairō(大牢), ou grande prison. Les petites pièces à côté des tairō étaient appelés nikenrō (二間牢) et accueillaient ceux qui n’avaient pas d’état civil. Entre ces pièces, à l’est et à l’ouest du bâtiment, se situaient quatre pièces appelées agariya (揚屋) qui recevaient les femmes et les samouraïs. En plus de ces pièces formant un seul bâtiment, il y avait deux autres bâtiments, l’agari-zashiki (揚座敷) réservés aux hauts samouraïs et aux bonzes et le hyakushō rō (百姓牢), réservé aux paysans. Bien sûr, le confort diminuait avec le rang. De plus, dans chaque pièce, une hiérarchie propre était instituée par les prisonniers avec à leur tête le rōnanushi (牢名主), nommé par le surveillant et reconnu par le shogunat. Malheur alors au nouveau prisonnier qui ne payait  pas de pot-de-vin au rōnanushi !

Lieu de la décapitation

Le lieu de la décapitation se trouvait au coin de la prison. À l’échelle de la prison, il apparaît particulièrement vaste comparé aux autres bâtiments extrêmement surpeuplés. À côté se trouvait l’endroit où l’on évaluait le tranchant des sabres (situé à droite de l’image). Cette évaluation avait lieu sur les cadavres décapités immédiatement après le shizai.

Lieu de la décapitation

Nihonbashi

Source : Itsiryūsai, Hiroshige,Tōto meisho. Nihonbashi shiyu utsushi narabini uoitsi no mattaki zu, Bibliothèque nationale du Japon

Nihonbashi, ce pont en pierre si connu du centre-ville de Tokyo, était à l’époque en bois. Mais il était surtout le lieu de l’exposition. Du côté sud du pont se trouvait le lieu réservé au panneau explicatif de la loi, le kōsatsu (rive droite) et l’exposition (rive gauche). Le lieu était entouré d’un double rideau de corde et l’exposé était placé sous un auvent. Devant lui était affiché sur un panneau son nom, son crime et sa peine. La boîte du nokogiribiki était également placée sous l’auvent.

Nihonbashi

Source : Itsiryūsai, Hiroshige,Tōto meisho. Nihonbashi shiyu utsushi narabini uoitsi no mattaki zu, Bibliothèque nationale du Japon

Nihonbashi

Source : Itsiryūsai, Hiroshige,Tōto meisho. Nihonbashi shiyu utsushi narabini uoitsi no mattaki zu, Bibliothèque nationale du Japon

Parcours du hikimawashi

Source : Edo ezu, 1849, Bibliothäque nationale du Japon

En cas de crimes particulièrement graves, le hikimawashi accompagnait la peine principale. Contrairement au chemin suivi par le condamné à mort français, le parcours du hikimawashi est toujours envisageable aujourd’hui au Japon. Le condamné quittait la prison de Kodemmachō, située au centre d’Edo, et tournait dans la ville, autour de château du shogun, notamment dans les lieux les plus peuplés. Au Japon, à l’époque Edo, le concept de « place publique » au sens occidental du terme n’existait pas. Le centre de l’animation était le « hirokōji (広小路・grande rue) ». Le défilé passait notamment par le Nihonbashi et le Ryōgokubashi qui comptaient parmi les parties de l’hirokōji les plus animées.