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Les exécutions publiques dans la France d'Ancien Régime

Le portrait du criminel

Pascal Bastien, Normand Renaud-Joly

Le portrait du criminel

Plus on avance dans le XVIIIe siècle et plus on assiste à l’effacement de la violence judiciaire dans les représentations de la justice pénale. Le portrait tend à remplacer l’image du supplice ; et dans l’image du supplice, le visage tend à disparaître de la représentation.

L’exécution de la veuve Derues, flétrie et condamnée à la maison de force en 1779

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, Hennin 9734.

Lorsque le supplice était représenté, le corps était humilié, mais non souffrant, la violence étant sobre, insidieuse peut-être parce que sans expression. L’exécution de la veuve Derues, flétrie sur les deux épaules et fouettée pour complicité d’empoisonnement, nous est rendue par une estampe où le supplice est bel et bien représenté, mais où la condamnée a le visage voilé, masquant la douleur provoquée par un bourreau élégant, à la posture noble, et dont le sourire cachait toute agressivité. Il n’est pas si sûr, comme on a pu le suggérer ailleurs, que ce type d’image visait à dénoncer la justice criminelle de l’époque.

L’exécution de Lally-Tollendall, 1766

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, Hennin 9251.

L’image bien connue du supplice de Lally-Tollendal confirme d’une certaine façon ce procédé d’effacement de la violence judiciaire : il s’agit d’une décapitation, supplice sans douleur (en théorie) où le condamné, qui fait dos à celui qui observe la gravure, attend le coup fatal, sans qu’il soit donné.

« Arrivé dans la Grève au coin de l'échaffaut du côté de l'Hôtel de Ville, il resta quelques minuttes dans le tombereau. Pendant ce tems le confesseur lui faisoit baiser le crucifix, mais il ne témoignoit aucun repentir de ses crimes et regardoit à droite et à gauche la multitude immense qui s'étoit rassemblée de tous les quartiers de Paris pour assister à son exécution. Lorsqu'on vint l'avertir de descendre, quand il se fut levé, il jeta encore un coup d'œil général sur le peuple, il marcha ensuite avec fermeté jusqu'à l'échaffaut, y monta seul, précédé d'un bourreau qui le conduisoit par la corde dont il avoit les mains liées. Le confesseur l'y suivoit. Lorsqu'il fut arrivé au milieu de l'échaffaut, on le fit placer de manière qu'il tournoit le dos à l'Hôtel de Ville. Le père des jeunes bourreaux lui coupa les cheveux sur la nuque du col, le fit mettre à genouils après lui avoir attaché les deux mains derrière le dos ; le confesseur lui donna l'absolution, on lui banda les yeux et on lui ôta sa perruque. Le confesseur lui fit ensuite baiser le crucifix et se retira à un coin de l'échaffaut. Le fils aîné de l'ancien bourreau qui étoit placé du côté gauche en face de son père qui le regardoit, prit le damas qu'on lui tendoit du bas de l'échaffaut, et du même moment sans mesurer son coup, le frappa au-dessous du crâne, beaucoup plus haut qu'il ne falloit. Le père sur le champ prit le damas des mains de son fils, frappa le second coup et acheva de couper les chairs, ce qui fut fait en un instant. Il n'y avoit point de billot et le corps étoit pour lors à terre ; le confesseur dit un de profundis et se retira ; on n'aperçut aucun mouvement dans le corps après le premier coup. Les exécuteurs placèrent la tête auprès du col, la face tournée vers le ciel de manière que tout le monde pouvoit la voir. Il étoit vêtu d'un habit de drap de Silésie couleur de lilas, doublé d'étoffe de soie blanche, à boutons d'or, la veste et la culotte pareille et des bas de soie blancs ».

Siméon Prosper Hardy, Journal, 9 mai 1766.

 

 

Portrait de La Brinvilliers, 1676

Source : Louvre, cabinet des dessins, Inventaire 27668.

Exécuté peu avant le supplice par Charles Le Brun, ce portrait de la Brinvilliers dans le tombereau (ou aperçoit l’esquisse de la torche ardente et la silhouette du père Pirot) révèle l’obsession de l’artiste pour l’expression des passions. Le double mouvement du sourcil, physiquement impossible, est celui que donne Le Brun à la Douleur aiguë du corps et de l’esprit. Pour nombre de peintres, l’exécution publique fut le théâtre privilégié pour étudier l’expression d’une « passion » poussée à son paroxysme.

Le portrait de Mandrin tiré d’après nature dans les prisons de Valence et a été exécuté le 26 may 1755

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, collection Hennin, 8776.

Sur cette estampe du milieu du XVIIIe siècle, le supplice de la roue, infligé au brigand Mandrin, est toujours présent, mais il est relégué à l’arrière-plan tandis que le portrait du condamné occupe le devant de la scène.

Le véritable portrait de Cartouche tiré d’après nature étant dans les cachots

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, D 105 341.

Le portrait du criminel apparaît comme l’aboutissement de cette distanciation du corps violenté, en opérant un effacement des corps, celui du bourreau comme celui du supplicié, masquant la violence judiciaire et ne conservant que le corps du criminel, seul ou en pleine action criminelle. Cartouche (1722) et Mandrin (1755) ont magistralement ouvert cette voie. Le double portrait de Ravaillac et Damiens au début de cette exposition est évidemment tiré de ces modèles.

Voicy Mandrin, le chef d’une troupe brigande, dans Bourg, Autun et Baune porte la terreur, ce téméraire fait valoir sa contrebande, aux yeux du Partisan, Commis et Contrôleur

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes,collection Hennin 8768.

Portrait de la veuve Lescombat dans son négligé galant, 1755

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, D 190 263.

Les portraits de la veuve Lescombat, du régicide Robert-François Damiens et d’Antoine-François Derues circulèrent abondamment dans l’espace urbain, beaucoup plus que la représentation de leur supplice.

Portrait du régicide Robert-François Damiens, 1757

Source : Paris, Archives nationales, AD III 8.

Portrait d’Antoine-François Derues, 1777

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, De Vinck 1246.

À la fin du XVIIIe siècle, commence à percer l’idée que le criminel est révélé par les déformations de son apparence, preuves physiques de sa méchanceté. La physiognomonie ouvrait la voie à l’anthropométrie criminelle. « Pour avoir une idée de ce monstre exécrable, que l’on se représente la plus faible constitution, une très petite taille (quatre pieds dix pouces), un visage allongé, pâle, délicat et maigre ; presque point de barbe, le rire d’un satyre, la bouche enfoncée, le regard perfide ; en un mot, tout ce qui annonce un scélérat. Ses yeux ronds, creux et perçants trahissoient, en quelque sorte, la perversité de son âme » (Vie privée et criminelle d’Antoine-François Derues, 1777).

Derues fit l’objet d’une analyse par Cesare Lombroso dans L’uomo delinquente (1876).

Portrait de l’assassin Louis-Michel Houlier, 1765

Source : Paris, Archives nationales, AD III 11 (56).

L’imagerie judiciaire volante a progressivement abandonné le supplice au cours du XVIIIe siècle pour se concentrer sur le criminel, individu personnalisé, déterminé, figé ou mis en action dans le crime. L’estampe judiciaire semble ainsi pleinement s’inscrire dans la fascination de l’homo criminalis qui devait tant préoccuper l’État libéral du XIXe siècle et que la grande presse populaire allait exposer, notamment à travers les unes du Petit Journal.