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Les exécutions publiques dans la France d'Ancien Régime

Le rituel de l'exécution

Pascal Bastien, Normand Renaud-Joly

Le rituel de l’exécution

Trois personnages jouaient un rôle-clé dans l’organisation du rituel de l’exécution publique. Le bourreau était chargé de la mise en place et du déroulement convenu de l’exécution publique. Le lieutenant-criminel jouait un rôle peut-être tout aussi important que l’exécuteur dans la préparation du spectacle, en décidant du trajet à parcourir et en réglant, lorsqu’ils survenaient, les imprévus. Quant au greffier, sa présence ne fut pas seulement indispensable pour rédiger le procès-verbal d’exécution et l’éventuel testament de mort du supplicié : véritable moteur du rituel, c’était sa lecture publique de l’arrêt qui déclenchait l’exécution.

A l’évidence, l’exécution ne se réduisait pas à ces acteurs. Le confesseur accompagnait le supplicié, mais seulement dans le cadre d’exécutions capitales. La foule, d’autre part, plus que spectatrice, intégrait aussi le succès et la signification du spectacle par ses haros, ses prières et l’écho que l’exécution pouvait avoir à travers elle.

 Antoine-François Derues dans la prison, condamné à mort le 6 may 1777

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (47).

Une série d’estampes d’une richesse exceptionnelle, vendues à Paris peu après l’exécution de l’empoisonneur Antoine-François Derues en 1777, nous permet de suivre les principales étapes du rituel de l’exécution capitale telle qu’elle était conduite à Paris au XVIIIe siècle.

Diffusée par le libraire parisien André-Charles Cailleau, connu pour ses almanachs, faits divers et autres imprimés populaires, les 39 estampes ont été réalisées par les graveurs normands Jacques Esnault et Michel Rapilly, établis aussi à Paris, rue Saint-Jacques. Annoncées dans Vie privée et criminelle d’Antoine-François Desrues, les images purent être achetées individuellement ou en série pour accompagner le récit de Cailleau, sur le modèle éprouvé en 1761 de La Nouvelle Héloïse illustrée par Gravelot. Une large partie des gravures illustre le parcours vicieux et « perfide » du petit épicier efféminé qui sera le célèbre empoisonneur des années 1770. Nous ne nous attacherons ici qu’à celles qui touchent le rituel de l’exécution, dont Siméon Prosper Hardy, parmi d’autres témoins, s’est fait un remarquable observateur dans son Journal.

Desrues fut reconduit directement aux prisons du Grand Châtelet dès que le Parlement eut confirmé en appel le jugement de mort rendu par le lieutenant criminel. Cette estampe le représente donc dans les prisons du Châtelet, sans doute quelques minutes après la lecture de son jugement.

 

L’appareil du supplice

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (51).

On sait que l’exécution était déclenchée par la lecture de l’arrêt au criminel, dans sa prison. Le criminel devenait en effet condamné par la lecture du jugement définitif que lui faisait le greffier. Ce n’est qu’après cette première lecture que le confesseur, mais seulement dans les cas où une sentence capitale avait été rendue, rejoignait dans les délais les plus brefs le condamné, afin de l’exhorter à la contrition, entendre sa confession et lui donner l’absolution : l’article 24 du titre 25 de l’ordonnance criminelle de 1670 confirmait et prescrivait cette procédure.

La série d’Esnault et Rapilly semble vouloir marquer par le détail le plus fin le rythme de l’exécution. Sur cette estampe, la préparation au supplice se poursuit. Le confesseur continue d’exhorter son patient ; la chemise blanche tendue par le bourreau pour le rituel de l’amende honorable a été mise par-dessus sa « robe de chambre de satin d’Hollande » ; son bonnet de nuit a été retiré, la corde mise à son cou et les écriteaux prêts à être mis sur sa poitrine.

L’entrée en scène du bourreau et le départ des prisons

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (52).

À l’heure dictée par le lieutenant-criminel, l’exécuteur liait les mains du condamné, le préparait à la peine si des accessoires étaient nécessaires, puis le conduisait hors des prisons pour entreprendre le parcours infamant. C’était donc à l’intérieur de la prison, comme le montre cette gravure, que le bourreau revêtait le condamné d’une chemise blanche pour l’amende honorable ou lui suspendait autour du cou les écriteaux identifiant son crime : ici, « empoisonneur de dessein prémédité ». Une série d’accessoires posait déjà, sur le corps du condamné, le décor de sa condamnation.

L’entrée en scène du bourreau et le départ des prisons

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (52).

Le condamné était conduit de la prison au lieu d’exécution en un tombereau « servant à enlever les immondices de la ville ». Le convoi inscrivait ainsi le criminel, souillé et impur, dans une référence à l’infamie pénale. La façon avec laquelle il était déplacé différait selon que la peine fût capitale ou non : le criminel qui évitait la mort était « attaché au cul de la charrette » tandis que le malheureux conduit au dernier supplice était mené dans le tombereau.

Cette estampe n’appartient pas à la série et n’est pas issue des ateliers d’Esnault et Rapilly. Moins travaillée et plus approximative, la gravure illustre aussi, d’une certaine manière, la diversité des représentations d’un des faits divers les plus étonnants de l’époque. Louis-Sébastien Mercier évoque Desrues dans son Tableau de Paris comme la figure dominante de l’horreur criminelle.

Antoine-François Derues faisant amende honorable devant Notre-Dame

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (53).

L’amende honorable pouvait reprendre exactement la narration du crime développée dans la sentence ou s’en distinguer en la résumant ou la complétant. Elle était lue par le greffier au condamné qui, à genoux, le flambeau tenu entre ses mains liées et l’exécuteur derrière lui ou à ses côtés, la répétait pour confirmer, de sa propre parole, sa culpabilité.

A trois heures précises de l'après-midi, on fait partir ledit Sieur Desrues des prisons du Grand Châtelet pour aller au parvis Notre-Dame où, étant enfin arrivé par la rue de Gesvres et le pont Notre-Dame, à travers une multitude prodigieuse de spectateurs, et assisté du Sieur Jean Gilbert Segaud, docteur de la maison et société de Sorbonne, cy-devant curé de Sainte-Marine, et actuellement curé de Saint-Martin, fauxbourg Saint-Marcel, on le descend du tombereau et on le fait mettre à genoux pour l'amende honorable que prononce le greffier suivant l'usage ; avant qu'elle commençât, il proteste encore de son innocence, disant que si la justice disposoit de son corps, il espéroit que Dieu auroit son âme. Sa pâleur étoit extrême, mais sa physionomie froide et muette au point qu'il ne paroissoit pas facile de deviner les divers mouvemens dont son âme pouvoit être agitée dans l'affreuse circonstance où il se trouvoit.

Siméon Prosper Hardy, Journal, 6 mai 1777.

Antoine-François Derues en tombereau après son amende honorable, 1777

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (56).

Le condamné est montré sur cette estampe se dirigeant vers le lieu de son exécution, dans le tombereau, assis, avec autour du cou les écriteaux désignant son crime ainsi qu’une corde tenue par le bourreau, debout, juste derrière lui. La corde n’avait ici aucun rapport direct avec la pendaison, puisque Derues fut condamné à être rompu vif et brûlé. Accessoire nécessaire à l’amende honorable, elle était un « outil infamant » sans constituer pour autant un signe précis rattaché au crime ou à la peine.

 

Antoine-François Derues à l’Hôtel de Ville

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (54).

Les criminels avaient l’habitude, pour retarder leur exécution et profiter d’un dernier repas, de demander à être entendus une dernière fois par le lieutenant-criminel pour avouer leurs crimes et dénoncer leurs complices. Depuis Cartouche (1721), la pratique était devenue courante, presque systématique. L’attente provoquée par cet effacement temporaire du criminel était patiemment acceptée par la foule comme un dernier droit, comme un dernier devoir du criminel qui réglait ses comptes avec la vie avant de la quitter. Ils ont « le secret de vivre 24 heures de plus et de boire et manger malgré l’arrêt du parlement », se plaignait un commentateur du temps (Edmond-Jean-François Barbier, Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV).

C’est à l’Hôtel de Ville que, très souvent, le « testament de mort » était rédigé. Document complémentaire au procès-verbal d’exécution dont il ne reprend pas la même organisation, le testament de mort enregistrait les dernières déclarations du condamné, dictées au greffier sans être orientées par l’interrogatoire des magistrats ou de quelque autre auxiliaire de justice. Il pouvait s’agir d’aveux, de récits de vie, de délations. Prononcées par un infâme, c’est-à-dire par un condamné mort civilement, ces paroles ne pouvaient être utilisées comme preuve dans un procès ; mais voix d’outre-tombe, elle avait la valeur d’une rumeur, d’un indice pouvant nourrir l’information des juges.

Les derniers instants du condamné

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (57).

Les derniers aveux du condamné n’étaient pas adressés à la foule, contrairement à l’usage anglais, mais participaient plutôt à un tête-à-tête entre le condamné et le confesseur. La légende de cette estampe souligne que le jugement final, non pas du corps mais de l’âme du condamné, n’appartenait pas à la justice des hommes mais à celle de Dieu : « Le ciel par un jugement équitable, Sait tôt ou tard punir un cœur pervers ; Chrétiens prions tous le Seigneur aimable, Qu’il sauve ce noir esprit des Enfers »

Monté sur l'échafaud, il se déshabille en partie, aidant ceux qui lui servoient de valets de chambre, et reçoit tous les coups vif, car on entend ses cris très distinctement ; on le pose ensuitte encore vivant sur le bûcher non allumé, mais on couvre tout aussitôt son corps de morceaux de bois, de paille et de fagots, puis on y met le feu. Quelques jours après sa mort, on vendoit non seulement ses os et ses cendres, mais encore son portrait gravé, seul en bonnet de nuit et en robbe de chambre, comme aussi sur une très grande planche représentative des diverses circonstances de son crime et des cruelles épreuves que ce crime l'avoit mis dans le cas de subir.

Siméon-Prosper Hardy, Journal.

 

Exécution d’Antoine François Derues sur la place de Grève

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (58).

À Paris, la place de Grève était, avec la Croix du Trahoir, les Halles et le Châtelet, l’un des lieux reconnus pour les exécutions capitales. Les contemporains les reconnaissaient comme des espaces privilégiés du spectacle pénal.

Cette estampe de Basset propose une vue remarquable de l’Hôtel de Ville et des maisons à piliers sous lesquelles, parmi d’autres marchands, des colporteurs vendaient les arrêts criminels, des chansons d’échafaud ou quelque autre feuille volante. On remarque aussi un accessoire tout à fait inutile, qu’on retrouve également dans les deux estampes suivantes : la roue posée au bout de l’échafaud, qui aurait pu être utilisée si Desrues avait été condamné à être exposé. Son corps fut pourtant immédiatement jeté au bûcher après avoir été rompu. La roue, comme la corde au col, ne sont alors que des accessoires infamants.

 

Antoine François Derues rompu vif, 1777

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (59).

Antoine François Derues sur le bûcher, 1777

Source : Paris, Archives nationales, AD III, 14 (60).

Antoine François Derues après avoir été rompu vif est mis sur un bûcher pour y être réduit en cendres, pour avoir empoisonné Mme de la Motte et son fils dans le dessein de s’approprier la terre de Buisson Souef appartenant aux Sieur et Dame de la Motte. Il a subi la peine due à son crime le 6 mai 1777.

Cette image saisissante insiste sur la foule, beaucoup plus nombreuse que ce que les autres gravures pouvaient suggérer, et sur la proximité du bûcher, que la dernière estampe de la série illustre d’une façon tout aussi crue.

 

Antoine François Derues en cendres

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, Hennin 1299.