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Les exécutions publiques dans la France d'Ancien Régime

Une justice royale

Pascal Bastien, Normand Renaud-Joly

Les exécutions publiques dans la France d’Ancien Régime

À l’exclusion de l’art sacré, l’image des supplices dans l’art médiéval fut principalement l’affaire des miniaturistes des chroniques, des coutumes et des institutes. Or du XVIe au XVIIIe siècle l’iconographie française du crime et de la peine, si elle fut beaucoup moins abondante qu’on a pu le dire (les images de comètes et autres « événements prodigieux », par exemple, furent beaucoup plus nombreuses que celles de pendus et de roués), connut plusieurs modèles de représentations.

L’iconographie présentée dans cette exposition fait, d’abord, une large place à l’estampe. Avec le développement des métiers de l’imprimé, l’estampe volante devint progressivement, à l’époque moderne, le support de l’image le plus répandu dans la société, beaucoup plus que la peinture, réservée à l’élite ou à la décoration des édifices religieux ou publics. Exposées dans les rues, à la porte des églises, sur les places et les carrefours et vendues (et criées) par les colporteurs, les estampes étaient largement diffusées dans l’espace public urbain : accompagnées de légendes quelques fois très développées, elles supposaient la maîtrise de la lecture, même si le message visuel lui-même était souvent immédiatement accessible. D’autre part on trouve aussi, dans les musées et les dépôts d’archives, d’autres véhicules de l’imaginaire pénal.  Les tapisseries de la Renaissance et, surtout, les petits dessins amateurs de spectateurs privilégiés, complètent ainsi l’iconographie de cette exposition.

La justice royale

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, collection Hennin 4117.

L’estampe La justice royalle fut réalisée en 1624 par Ismaël Varloken, puis reproduite en l’état en 1661, à l’ouverture de la Chambre de justice qui allait marquer le début du règne personnel de Louis XIV.  C’est cette seconde impression que l’on retrouve ici, destinée à illustrer et accompagner cette manifestation extraordinaire de la justice retenue du roi.

Les états généraux de 1614 avaient réclamé que se tiennent, à tous les dix ans, une Chambre de justice pour juger des désordres aux matières financières du royaume. Commission extraordinaire, la Chambre de justice de 1624 fut la seule qui respecta la périodicité décennale demandée par les états de 1614. La justice royalle s’inscrit parmi de nombreuses autres gravures saluant l’initiative royale contre les « maltôtiers », c’est-à-dire les officiers des finances « qui exigent des droits qui ne sont point dus ou qui ont été imposés sans autorité légitime ». Ainsi La chasse aux larrons, Le pot aux roses et d’autres gravures circulèrent en 1624. C’est le cadre de la Chambre de 1661 que Nicolas Fouquet sera accusé des crimes de péculat et de lèse-majesté.

La légende de l’image a été perdue, mais on reconnaît clairement les fourches patibulaires au centre de la composition, la foule de bons sujets se réjouissant du triomphe de la justice, et la figure menaçante de la « Mégère », l’une des Erinyes de la mythologie grecque dont la fonction était de punir les coupables et de protéger l’ordre social. Allégorie du roi justicier, l’estampe exprime l’action judiciaire du souverain par la répression à laquelle aucun criminel ne peut échapper. Nous sommes ici loin du prince juge recevant les plaideurs sous le chêne de Vincennes, que le XIXe siècle a imposé à l’imaginaire du roi de justice.

De la justice du roi à la justice sans roi

Source : L’exécution des meurtriers du comte de Flandre en présence de Louis VI, Paris, Bibliothèque nationale de France, mss Français 2609, fol. 158.

 L’exécution capitale fut l’une des expressions les plus spectaculaires de l’exercice de la justice royale. Les miniatures des manuscrits de la fin du Moyen Âge n’hésitaient pas à associer le roi justicier avec la peine corporelle. Au XVIe siècle encore, le goût de Charles IX ou d’Henri III pour le spectacle des supplices était notoire. Mais au XVIIe siècle, qui plus est au XVIIIe, les supplices capitaux réussirent apparemment à mettre en scène la force et la domination du souverain en faisant néanmoins l’économie de sa figure, c’est-à-dire en l’évacuant du spectacle pénal. Il était impératif que le roi devînt un souverain justicier dans la miséricorde plutôt qu’un prince des supplices, le protecteur de ses sujets plutôt qu’un monarque de la terreur. On voit ainsi progressivement disparaître le prince des images des peines infamantes et corporelles : l’iconographie de la répression pénale laissa ainsi toute la place à la représentation des peines et du spectacle pénal. Le bourreau sans le roi, la mandragore sans le lys.

Le comte de Flandre Charles le Bon, fidèle vassal du roi de France Louis VI le Gros, fut assassiné le 2 mars 1127 alors qu’il priait dans à l’église Saint-Donatien de Bruges. La crise politique et la répression qui s’ensuivit marquèrent les mémoires. Cette miniature tirée d’un magnifique exemplaire des Grandes Chroniques de France oppose d’un côté le roi Louis le Gros, et de l’autre les assassins Bouchard et Bertold, meneurs de l’assaut contre le comte : l’un est pendu, l’autre rompu et exposé sur la roue. Au centre de l’image, l’assassinat de Charles le Bon.

Le roi et la potence

Source : Exécution d’Enguerrand de Marigny en présence de Louis X, Paris, Bibliothèque nationale de France, mss Français 2606, fol. 361v.

La fin tragique d’Enguerrand de Marigny est bien connue et les représentations de son supplice sont abondantes. Chambellan, Gardien du Trésor et coadjuteur du royaume sous Philippe le Bel, il fut disgracié par Louis X, condamné à mort et pendu au gibet de Montfaucon en 1315. Il y demeura en chaînes jusqu’en 1317. La dégradation et l’humiliation du condamné sont manifestes dans cette miniature : la pendaison du roturier et la nudité du corps, simplement recouvert d’un sous-vêtement blanc. C’est à la demande d’Enguerrand de Marigny que le grand gibet de Paris, dit « gibet de Montfaucon », aurait été érigé au début du XIVe siècle.

André Basset, dit Basset le Jeune, La vie de l’Homme de bien qui le conduit à sa fin bienheureuse. La vie de l’homme débauché dont la fin est toujours honteuse, Paris, 1730.

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, Estampes, collection Hennin, 8128, G159196.

Les peines et leur exécution publique avaient été établies pour que les criminels qui les subissaient servent d’exemple aux autres et les détournent de commettre des crimes. Cette fonction exemplaire de la peine, déjà déclarée dans les Institutes, était affirmée avec netteté dans le préambule de l’ordonnance criminelle de 1670 : il faut « contenir par la crainte des châtiments ceux qui ne sont pas retenus par la considération de leur devoir ». L’image judiciaire agit ainsi comme vecteur de la moralisation et de la christianisation de la société. Moralité, piété, conformité chrétienne et obéissance n’ont jamais été aussi étroitement associées que pendant la rénovation tridentine et la reconquête catholique du royaume.

Les Basset furent une importante lignée d’éditeurs et de marchands d’estampes de la rue Saint-Jacques à Paris, de la fin du XVIIe jusqu’au début du XIXe siècle. L’essentiel de leur production sous l’Ancien Régime fut consacrée à l’hagiographie et à l’iconographie sacrée.

Les vignettes de cette taille-douce doivent être lues de gauche à droite :

Qui prie Dieu soir et matin / Pour être au rang des libertins

Ne manque jamais de rien / C’est de s’enyvrer soir et matin

Dieu bénit la nourriture / La débauche et les amours

À ceux qui vont en droiture / Ne peuvent jouer qu’un mauvais tour

Bien heureux qui s’occupe / Les cartes et les autres jeux

À rien faire on est la dupe / Rendent les hommes fort malheureux

Prière et méditation / Les vols et les assassins

Détourne de toutes les passions / Rendent l’homme bientôt à sa fin

Ceux qui meurent en bon Chrétien / Qui vont mourir en cet état

Se trouve dans le Ciel au rang des Saints / C’est de vivre en scélérat