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Le service d’anthropométrie au Palais de Justice

Georges Cain

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Une vaste salle éclairée par un plafond vitré et coupée de cloisons (accotées) garnies de casiers (remplis de) bourrés de fiches. Au mur, (des appareils de mensurations) des appareils de mesure, des toises, des compas (de proportion) d’épaisseur, des compas à coulisse, des doubles décimètres ; des formulaires, des collections de photographies documentaires. Aux quatre angles, quatre petites plates-formes munies de barres d’appui ; çà et là des bancs de bois où sont assis, (inquiets et étonnés) craintifs et ahuris, les tristes clients dont le tour va venir d’être (étudiés), examinés, décrits, étiquetés, …

Nous sommes dans la salle de mensuration du service d’anthropométrie de la Préfecture de Police. L’éminent directeur de ce service, M. (le Docteur) Bertillon, veut bien nous faire les honneurs de cette science nouvelle qu’il sut créer à peu près de toutes pièces.

(Cette) La petite porte - qui s’ouvre au haut des 96 marches (de la cour intérieure du Dépôt donne) de la Cour reliant le Dépôt au Palais - bat sans arrêt, donnant accès aux détenus ou simplement aux arrêtés de la nuit : ils arrivent lamentable et, loqueteux, sous la surveillance d’un garde municipal (qui porte avec lui la procédure dressée par le commissaire de police). Ces hommes semblent, pour la plupart, exténués, désagrégés ; leurs vêtements souillés, leur accoutrement bizarre, leur chemise en loques, leurs souliers surtout, ces souliers sans forme, sans couleur, qui semblent sculptés dans la boue de Paris, sont (effrayants) extraordinaires). Une odeur étrange flotte dans l’air, l’odeur de ces vêtements crasseux hâtivement désinfectés (et qui sorte de) dans la chaudière autoclave : « Ça sent le rat brûlé », disent les gens du métier.

En attendant son tour de mensuration l’homme est rencogné dans une (espèce de) stalle de bois ; sans remuer (le corps), il jette à droite, à gauche, (devant lui,) des regards furtifs de bête prise… je ne parle bien entendu pas des inculpés qui, pour la première fois, montent au service d’anthropométrie. Il va de soi que les « chevaux de retour » sont ici comme chez eux, ils la connaissent dans les coins…
(Aujourd’hui) Ce matin, défilent (et vont défiler) les 89 arrêtés de la fournée (d’hier) de cette nuit : tous plus ou moins (inculpés d’outrages, d’escroquerie, d’abus de confiance, d’attaques) convaincus d’attaques nocturnes, de vols à main armée, de vagabondage (spécial) caractérisé de grivèlerie, d’entôlage, (et) de rixes. L’un deux porte encore sur la main gauche, (à la hauteur) au-dessus du pouce, la trace d’un terrible coup de couteau et du bout de ses doigts des gouttes de sang tombent lentement sur le sol. On voit ici des têtes terribles, des yeux féroces. Pour le plus grand nombre c’est une sorte d’abrutissement naturel ou simulé qui semble les avoir envahis. Une (précieuse) seule question leur est posée (à tous) par le brigadier de service : « Comment vous appelez-vous ? Etes-vous déjà venu ici (oui ou non, et c’est tout) ? ». Libre à eux de dire la vérité ou de la cacher. (Le service d’anthropométrie, pour le second cas, aura tôt fait de démêler si le détenu a dit vrai.) Si c’est « oui », un rapide coup d’œil dans les milliers de fiches (automatiquement) phonétiquement classées le long du mur confirme la (vérité) déclaration ; si c’est « non », on procède aux ordinaires formalités.

Ils sont nombreux les inculpés qui, de tout temps, ont tenté (ou tentent encore) de dissimuler leur personnalité. Jadis, beaucoup déclaraient se nommer Martin, Dupont ou Durand. Ces noms, (fort) infiniment répandus, (étaient notés) s’inscrivaient sur des milliers de fiches et c’était (une) besogne (terrible) difficile que (déceler) démêler la vérité parmi tant de documents contradictoires. Un héros des bagnes, l’assassin Lacenaire ne prit-il pas 32 pseudonymes… Mais le progrès n’est pas un vain mot, surtout pour les criminels. (Des inculpés) Nos modernes criminels ont renoncé à cet (ancien système) enfantin stratagème, ils ont trouvé ou cru trouver (un nouveau système) de nouveaux systèmes de « plongée » infiniment préférable. Il y a quelque dix ans, beaucoup se disaient nés avant 1871 dans le 4ème arrondissement dont les archives, comme on sait, avaient brûlées lors de l’incendie de l’Hôtel de ville. Mais une pareille (système) supercherie ne pouvait (convenir) réussir qu’aux détenus âgés (de moins de trente ans) d‘une trentaine d’années… au moins. (Il s’agissait donc pour ceux-là de trouver) Les plus jeunes inventèrent quelque chose de nouveau. Le désastre de la Martinique, l’éruption du Mont Pelé, toute une île détruite, (furent des échappatoires tout indiqués) arrivèrent à point nommé pour fournir d’impénétrable alibis. Beaucoup de nos mensurés assurèrent (alors) avoir vu le jour à la Martinique et le malheur voulait que leur été civil, vierge bien entendu de toute condamnation, (s’en était allé en fumée) eut hélas disparu, avec les archives de la ville de Saint-Pierre… Mais la plupart des comédies qui se (donnent) jouent dans cette pièce lumineuse pourrait s’intituler « l’inutile précaution ». M. Bertillon et ses aides ont tôt fait de (restreindre les tours) rétorquer les mensonges de leurs clients, (mal enserrés) en les enserrant dans (ce) un cercle d’investissement, dont ne saurait s’échapper aucun (cheval de retour) inculpé déjà signalé : jugez-en.

Les hommes sont là pieds nus, en manches de chemise ; regardants de tous leurs yeux, yeux aigus, effrayants, cruels, yeux stupides ou béats, yeux d’alcooliques, reconnaissables (d’une pommette à l’autre) aux efforts du front pour soulever des paupières trop lourdes. Ils passent d’abord sous (la) une toise rigoureuse qui donne leur hauteur à un millimètre près ; puis viennent les mensurations du buste, (du front, la largeur d’épaules,) la mensuration méticuleuse de la tête, sa largeur, sa longueur, (son écart) l’écartement du diamètre bizygomatique, la forme du nez (concave, convexe ou rectiligne) est (ensuite) l’objet d’une sérieuse étude ; le pied est ensuite soigneusement décrit ; puis l’oreille droite et ses moindres particularités. La couleur de l’iris de l’œil gauche est l’objet d’une vérification (méticuleuse) spéciale, (les grains de beauté,) les marques visibles, les irrégularités physiques, les rides, les tares sont minutieusement enregistrées, et aussi les tatouages, si (à la mode) répandus dans le monde des criminels. L’aspect seul de ces tatouages, qui le croirait, (peuvent donner en quelque sorte) donnent au premier coup d’œil à la police une indication précieuse, plus ils sont surchargés, (importants et de couleurs différentes) compliqués, foncés en couleur, plus ils (est prouvé) prouvent que le tatoué a cherché (modifier) dissimuler sa première personnalité, à se mettre dans la peau d’un autre. Au début, ce n’est, pour la plupart du temps, qu’une devise, un nom, (ou) une figure de femme ; au bout d’un certain temps, ces marques fâcheuses et indélébiles deviennent gênantes ; (et doivent être modifiées) il faut les dénaturer. La tête de femme devient une fleur, la devise se mue en feuilles, le nom se transforme en ruban puis une seconde fleur s’ajoute à la première – toujours pour les mêmes raisons – et c’est un bouquet baignant dans un vase qui fleurit alors sur le (biceps) bras du mensuré. (D’autres) Mais certains malfaiteurs ne daignent rien modifier, ils y vont franc jeu et leur corps tout entier – semblable à l’un de ces murs (de plâtres) infâmes surchargés d’inscriptions, d’imprécations, de devises ou de dessins obscènes, rencontrés au hasard de nos flâneries dans les ruelles (désertes) de Montmartre, de Gentilly ou des Gobelins – semble porter, comme un effroyable « curriculum vitae », la trace écrite de toutes les folies, de toutes leurs passions, de toute la haine qu’ils ont vouée à la société. On ne saurait (d’ailleurs) imaginer jusqu’où peut aller la folie du tatouage. Ce ne sont pas seulement des « Pas de chance », des « Mort aux flics », des « Adèle pour la vie », des « Vivent les enfants de Paris », des ancres et des faisceaux de drapeaux, des poignards qui (se rencontrent n.l.) apparaissent piqués en rouge, en vert ou en bleu sur le corps des mensurés, mais on peut voir sur des dos (et) ou des poitrines se développer des tableaux complets (, dont « Adam et Eve dans la Paradis ») , un « assassinat du ??? (n.l.) », un combat équestre « la capture d’un chef touareg par la lieutenant Gouraud » ! , un « cuirassier en bonne posture »… c’est la dame qui porte le casque !, des poitrines (n.l.) de femmes, des chasses aux renards, des (costumes) uniformes de généraux avec décorations et épaulettes, des grands cordons de la Légion d’honneur.

Dernièrement, les employés de M. Bertillon (virent apparaître devant leurs yeux surpris) ne reconnurent pas, sur le thorax d’un mensuré, une tête de Christ, de grandeur nature, et les (mouvements) contractions du diaphragme donnaient, paraît-il, à cette image mystique, une apparence de vie extraordinaire. On comprend aisément combien une telle multiplicité (d’investigations) de recherches précises amène un rapide résultat. En quelques minutes, des états civils ont pu être reconstitués « à la muette » ; sans que l’inculpé ait eu le moindre renseignement à (donner) fournir, la moindre indication à préciser.

Nous montons d’un étage, nous voici sous les combles, en un petit atelier photographique éclairé d’une lumière (très) spéciale, produite par (un éclairage n.l.) des tubes de vapeurs mercurielles. Nous sommes dans la salle de photographie métrique judiciaire, (inventée) organisée par M. Bertillon. Devant cet (objet) objectif méticuleusement ordonnancé, sur cette chaise montée à pivot, ont passé depuis des années tous les inculpés des deux sexes. En moins d’une minute leur photographie signalétique (est) fut prise de face et de profil. Enfin, dernier moyen d’investigation, c’est ici que se (prennent) recueillent les empreintes digitales. Successivement, l’extrémité de chacun des doigts de la main droite est roulée sur un tampon imbibé d’encre d’imprimerie, puis déroulée – si j’ose dire – sur une fiche toute préparée, portant cette indication : « pouce, index, médius, annulaire et auriculaire »… On ne saurait imaginer, avant de les avoir vus, les étonnants stigmates donnés par cette curieuse opération – dont depuis des années déjà les Chinois avaient constaté l’indéniable utilité. Quels étranges graphiques donnent ces stratifications épidermiques, tantôt semblables à des paquets de lacets, tantôt à des cercles concentriques, à des spirales, à des cratères, … Le croirait-on ? Certains criminels, avertis, (ont tentés) tentèrent « de se maquiller les doigts ». Quelques uns (ont passé) passèrent des heures à s’user l’épiderme contre un mur de cellule, contre un carrelage de plancher. De rusés Romanichels, par d’ingénieux coups d’aiguille, ont su modifier d’indiscrètes (particularités) singularités. Mais ces (babillâtes même) précautions se retournent contre le but visé. Ces trucages, ces « polis de glace » ainsi obtenus, désignent tout naturellement les truqueurs à la (juste) méfiance des investigateurs qui, au premier (coup d’œil) examen, les devinent « bons » pour l’instruction.

Ainsi, en quelques minutes, de déductions en déductions, d’éliminations en éliminations, une fiche a pu (être) le retrouver, constatant que le nommé Durand jean Jacques Emile, né à Amiens, le 27 juin 1878, (est passé) fut mensuré tel jour (à la mensuration) ; inculpé de tel crime ou de tel délit. Les deux recherches simultanées : celle du nom donnant le signalement, celle du signalement donnant le nom, ont abouti au même résultat : la preuve est faite. « Enlevé, c’est pesé », s’écriait Chopard (dit l’Aimable) dans ce vieux drame « Le courrier de Lyon »…

Pour terminer (notre curieuse excursion), visitons le musée – encore embryonnaire – de notre aimable service de défense scientifique contre la criminalité envahissante… Ces bouteilles (ont été) furent vidées par des mains encore poissées de sang, et voici – très apparente sous la poudre de céruse dont elles ont été minutieusement saupoudrées – les marques indélébiles laissées par les malfaiteurs. Ces marques constituent la signature (indéniable,) tangible, mathématique des coupables, (c’est en quelque sorte le cachet des assassins,) c’est la preuve de leur (culpabilité) crime, c’est leur condamnation certaine… c’est le fameux « hic » que Fouquier-Tinville, sur ses réquisitoires, jetait d’un coup de crayon rouge, brutal comme un coup de guillotine, en marge de la phrase (marquant) dénonçant le fait précis, l’inculpation décisive qui devaient faire (rouler) tomber la tête du condamné… (Ces) Dossiers, (ces) rapports éclaboussés de cachets de cire rouge et timbrés de ce mot redoutable « greffe », (ces) verres à boires marqués de taches suspectes, (ces) glaces (é)tiquetées d’empreintes sanglantes, (ce petit meuble genre « Louis XVI » encore béant des pesées qu’y pratiquèrent les assassins de M. Rémy, ces) photographies pendues au mur, et aussi ces centaines d’yeux, ces centaines d’oreilles, modèles pour faciliter les recherches, documents classés (rangées) par tableaux synoptiques (et), qui semblent vous (entendre) écouter et vous regarder, (sont) tout cela est impressionnant à un point que je ne (puis) saurais dire. (Et tandis qu’après avoir remercier le personnel érudit et aimable qui m’avait si gracieusement fait les honneurs de cette mystérieuse et troublante officine, je redescendais) Aussi, tout en redescendant l’escalier qui débouche (dans) sur la cour du Mai, (je me remémorais) me remémorais-je une des plus (imprévues) étranges surprises rencontrées au hasard de mes flâneries à travers les vieilles maisons et les vieux quartiers.

(C’était) Un soir d’été, à l’heure du crépuscule, (depuis plus d’une heure) je (me promenais) parcourais seul (dans la vieille) l’antique demeure (truquée de ce) encore mystérieuse qui fut la maison de Cagliostro, rue St-Claude, à l’angle du Bd Beaumarchais ; j’avais monté des escaliers dissimulés dans l’épaisseur des murs, (parcouru) visité des chambres truquées, constaté (ça) ici et là la présence des doubles fonds et des contre-poids qui avaient permis à l’audacieux thaumaturge d’évoquer devant l’ahurissement de ses contemporains les ombres de Mahomet, de Voltaire, de Jeanne d’Arc et de Louis XVI… Au bout d’un corridor, une petite porte mi-close. J’entre… quelle n’est pas ma stupéfaction (de me trouver) en me trouvant dans un étroit cabinet, tapissé de haut en bas de milliers d’yeux en verre de toutes (les) couleurs ; (j’étais entré dans) j’avais envahi la resserre d’un fabricant d’yeux artificiels. Les reflets rouges d’un soleil couchant semblaient illuminer toutes ces prunelles désorbitées, c’était à la fois effrayant, comique et troublant… (et c’est un peu cette impression que j’avais ressenti en passant devant les tableaux dûs à l’ingéniosité du père de l’anthropométrie.) Et voilà l’étrange impression que je retrouvais l’autre matin, devant le mur aux cent yeux et aux cent oreilles ingénieusement édifié par le père de l’anthropométrie !


Transcription du tapuscrit : Musée Carnavalet-Histoire de Paris.