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L’influence des réformes de l’administration pénitentiaire sur la vie quotidienne des colons. L’exemple de Saint-Hilaire (1930-1960)

Élise Yvorel

Nota : La première version de cet article et de l’exposition liée est parue sous forme de dossier image dans la revue Histoire et sociétés, Revue européenne d’histoire sociale, n° 25-28, avril 2008, pp. 98-117 (lien)


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La colonie agricole de Saint-Hilaire

Sur ce dessin au trait (cliquer pour une vue élargie), l’évêque Saint-Hilaire de Poitiers qui a donné son nom à la colonie pénitentiaire, semble présenter l’institution, ses équipements et ses activités. Figurent ainsi, dans 11 petites vignettes entourant un médaillon principal qui représente l’ensemble de la colonie dominé par la chapelle :

  • en haut : les fermes de Bellevue et de Chanteloup (attenantes à la ferme principale de Boulard) 
  • à gauche : « l’atelier de travail » dans les champs, « la vacherie » et ses bêtes, « le dortoir » en commun 
  • en bas : la « tenue de travail » du colon et du gardien, « la cave » et la « tenue des jours en fête » de l’adulte comme du mineur 
  • à droite : « la revue » pendant laquelle les gardiens comptabilisent les colons, « l’étang » tout proche et « le réfectoire » 

L’idée de sortir les mineurs pénaux pris en charge par la justice des prisons et de les séparer des adultes en cas de détention est ancienne1. C’est de cette problématique philanthropique que naissent, entre autres, les colonies agricoles et industrielles privées (dont Mettray est le modèle emblématique2 puis, avec la loi du 5 août 1850 sur l’éducation et le patronage des jeunes détenus (lire le texte), les colonies correctionnelles et pénitentiaires publiques3. Ces dernières sont régulièrement rebaptisées : écoles de réforme à la fin du XIXe siècle4, maison d’éducation surveillée (MES) en vertu d’un décret du 31 décembre 19275 puis, enfin, institution publique d’éducation surveillée (IPES) au cours de la Seconde guerre mondiale6.
Si ces modifications successives d’appellations sont l’expression manifeste d’un désir d’améliorer le sort des pupilles des « maisons de correction », les textes généreux mettent bien du temps à se concrétiser dans la vie quotidienne des enfants des colonies pénitentiaires. La preuve en image à partir de l’exemple de la colonie pénitentiaire de Saint-Hilaire7.


1. Un état des lieux en 1930 : le reportage du studio Henri Manuel

La « Colonie de Boulard », petite section agricole pour jeunes détenus créée en 1853 et jusque là dépendante de la maison centrale de Fontevrault, devient autonome et est rebaptisée « Colonie agricole et pénitentiaire de Saint-Hilaire » par décision de Son Excellence en date du 18 janvier 18608. Premier établissement public de ce type, il est constitué de trois fermes distinctes (Chanteloup, Bellevue et Boulard) qui permettent les premiers essais de sélection par âge des mineurs9. La colonie pénitentiaire de Saint-Hilaire comporte trois unités distinctes aux spécialisations bien établies. Aux côtés de la ferme principale de Boulard, la colonie proprement dite, qui accueille les mineurs de justice à partir de 13 ans et jusqu’à leurs 21 ans révolus (sujet de cet article) il existe deux autres institutions dépendantes du même directeur. D’une part, l’Internat approprié de Chanteloup réservés aux enfants d’âge scolaire (de 7 à 13 ans) dont le principe de rééducation est basé essentiellement sur la scolarité et, d’autre part, le sanatorium de Bellevue qui reçoit un petit nombre de jeunes malades (principalement des tuberculeux) qui disposent de moyens supplémentaires quant à leur encadrement et sont dispensés des travaux des champs, trop éprouvants. 
Les effets conjugués de la loi du 12 avril 1906 sur la minorité pénale10, de la loi du 22 juillet 1912 sur les tribunaux pour enfants et la liberté surveillée11 (lire le texte sur criminocorpus), de la spécialisation des sites de Chanteloup et de Bellevue12 ainsi que de la campagne du journaliste Louis Roubaud contre les « maisons de correction » en 192413 font de Boulard/Saint-Hilaire une Maison d’Education surveillée dont le régime est censé être adoucie. Celle-ci accueille, au début des années trente, entre deux cent et trois cent adolescents âgés en moyenne de 14 à 16 ans, placés majoritairement en vertu de l’article 66 du Code pénal14, rarement par voie de correction paternelle, parfois pour incident à la liberté surveillée.
La rééducation des enfants, les méthodes éducatives, sont basées sur deux principes : la discipline et le régime progressif qui fait évoluer le colon de la section « épreuve » à la section « mérite » en passant par celle dite « d’amendement ». Les journées sont occupées par le travail de la terre, l’école et quelques loisirs ludiques, activités systématiquement encadrées par des surveillants. Le studio Henri Manuel, chargé en 1930 par l’Administration pénitentiaire de faire un reportage sur ses prisons et colonies afin d’en donner une image plus positive, a immortalisé ces scènes de la vie quotidienne des adolescents de Saint-Hilaire15.


2. À Saint-Hilaire, la réforme de 1937 n’a pas vraiment lieu.

A la suite de l’échec de 1927, « réforme sur le papier »16, et d’une nouvelle campagne de presse virulente contre ces « bagnes pour enfants » lancé par Alexis Danan (1890-1979)17) en 1934-37, une nouvelle tentative de transformation est envisagée. Par la loi spéciale du 12 juillet 1937, la réforme appliquée un an auparavant à la colonie de Saint-Maurice est étendue à celle de Saint-Hilaire : l’objectif est de faire de Saint-Hilaire un centre d’apprentissage agricole et d’artisanat rural avec l’aide d’un personnel spécialement formé au rôle moral et éducatif, les « moniteurs-éducateurs ». 
Faute du cautionnement de la direction de l’établissement, c’est un échec. Aussi, à la fin de l’année 1938 le ministre de la justice, Paul Reynaud, prend des mesures radicales, du changement complet de la direction et du personnel à la restauration des bâtiments vétustes (arrêté du 22 septembre 1938) : la primauté de la discipline fait place à celle de l’éducation des jeunes pupilles et à la formation professionnelle. Ces efforts sont brutalement interrompus par la guerre qui mobilise le personnel18 et met la colonie, située en territoire occupé, en état de siège19. Les progrès n’ont eu que le temps de s’amorcer sans encore offrir de résultats probants... 


3. Saint-Hilaire, institution publique d’éducation surveillée dès 1940.

Malgré le retard dû à la guerre, la réforme est lancée et le nouveau directeur, François Dhallenne, trouve bientôt dans les étudiants réfractaires au Service de travail obligatoire (STO) des « éducateurs » aux sensibilités sociales nouvelles. Ensemble, ils vont contribuer à faire de la maison de correction une « Institution publique d’Education surveillée », terme introduit par l’arrêté du 25 février 1940 et rappelée par le régime de Vichy avec la loi du 27 juillet 1942 sur l’enfance inadaptée20 (lire le texte sur criminocorpus).

A Saint-Hilaire, les techniques d’observation les plus récentes sont appliquées. L’évaluation de l’enfant est quotidienne et se fait au cours de toutes les activités. Elle permet, en théorie, de mesurer le degré d’amendement possible du jeune afin de proposer la mesure éducative la plus adaptée à chaque personnalité. 
La vie quotidienne des garçons connaît certaines améliorations dont l’introduction de nouvelles formes de récompenses (inscription à des clubs de loisirs internes, participation aux activités de groupes de scouts extérieurs, semi-liberté…) – qui font pendant aux traditionnelles punitions (privations alimentaires, suppression des activités de loisirs, isolement au « mitard »…). Le personnel est désormais spécialisé et les instituteurs, déchargé des lourdes tâches administrative, remplacent les surveillants dans l’accompagnement quotidien des adolescents. L’accent est mis sur la formation professionnelle et les activités de loisir.

L’expérience de Saint Hilaire inspire les législateurs qui s’appuient sur les effets bénéfiques des réformes successives lors de la production de l’ordonnance du 2 février 1945. Cette dernière fait primer l’éducatif sur le répressif et promeut l’apprentissage professionnel dans les établissements d’Education surveillée21. Ces grandes institutions publiques, après leur heure de gloire, fermeront à leur tour à la suite de violences exercées contre les élèves22. Mais cela est une autre histoire…

Notes

1.

Un merci tout particulier à David Niget à l’origine du projet de cette exposition et à Marc Renneville pour ses conseils avisés en matière d’adaptation de cet article à Internet. Merci également à la Revue européenne d’histoire sociale Histoire et sociétés qui a publié la première version de cet article et à l’ENPJJ pour le prêt de son fond iconographique

2.

Plusieurs mémoires de maîtrise ont été soutenus sur cette colonie privée emblématique mais quelques articles plus scientifiques sont également disponibles comme par exemple : Chauvaud (Frédéric), « Les jeunes délinquants de Seine-et-Oise et la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray », Répression et prison politiques en France et en Europe au XIXe siècle, Société d’Histoire de la révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe, Paris, Créaphis, 1990, pp. 253-269. Bourquin (Jacques), Pierre (Eric), « La colonie agricole de Mettray », Sociétés & représentations, n° 3, 1996, pp. 205-217. Le témoignage d’un ancien colon complète l’histoire de cette institution : Léger (Raoul), La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Souvenirs d’un colon, 1922-1927. Punir pour éduquer ?, Paris, L’Harmattan, 1998, 176 p.

3.

Pour une histoire générale des colonies pénitentiaires, ce reporter à Gaillac (Henri), Les maisons de correction, 1830-1945, Paris, Cujas, 1971, 379 p., 2e éd., 1991, 464 p. Carlier (Christian), La prison aux champs. Les colonies d’enfants délinquants au Nord de la France au XIXe siècle, Les éditions de l’atelier, Paris, 1994, 734 p.

4.

Conséquence indirecte de la loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants maltraités et moralement abandonnés (dite loi Théophile Roussel), JO 25-7-1889, p. 3 653.

5.

Décret du 31 décembre 1927, JO 13-01-1928, p. 506. Ce décret change l’appellation « colonies pénitentiaire » en « maisons d’éducation surveillée » et celle de « gardiens » en « moniteurs ». On a appelé cette réforme « la réforme sur le papier ». L’étiquette change mais le contenu reste le même.

6.

Circulaire du 25 février 1940 sur la terminologie des Maisons d’éducation surveillée qui deviennent des IPES.

7.

Sur l’histoire de Saint-Hilaire cf. notamment les maîtrises de Niget David, L’enfant redressé. La colonie agricole pénitentiaire de Saint-Hilaire (1860-1890), Université d’Angers, octobre 1994, 151 p. et de Michelet Véronique, La colonie agricole et pénitentiaire de Saint-Hilaire : entre « bagne d’enfants » et réformes de 1919 à 1944, Université de Poitiers, 2001-2002, 200 p.

8.

Le nouveau directeur de la colonie agricole se voit confirmer cette décision par lettre du préfet de la Vienne le 21 janvier 1860. Saint-Hilaire est le nom de l’un des évêques les plus important de Poitiers.

9.

Sur la sélection par âge des mineurs, cf. Pierre (Eric), « Les colonies pénitentiaires pour jeunes détenus : des établissements irréformables (1850-1914) », dans Le temps de l’histoire, n° 5, septembre 2003, Ministère de la justice, pp. 43-60.http://rhei.revues.org/document891.html.

10.

Loi du 12 avril 1906 modifiant les articles 66 et 67 du code pénal, 340 du code d’instruction criminelle, et fixant la majorité pénale à l’âge de 18 ans, Code pénitentiaire, tome XVII, p. 25. L’âge de la majorité pénale passe de16 à 18 ans. La majorité civile reste, elle, fixée à 21 ans (jusqu’à la loi du 5 juillet 1974).

11.

Loi du 22 juillet 1912 sur les tribunaux pour enfants et adolescents et sur la Liberté surveillée. Elle crée les premiers tribunaux pour enfants et adolescents et le régime de la liberté surveillée, régime selon lequel certains mineurs condamnés sont laissés dans leur famille et suivis par des bénévoles sous l’autorité du tribunal pour enfant. Cependant, l’institution est créée sans l’organe et le système se développe peu.

12.

Le 14 janvier 1891, le ministère de l’Intérieur isole la ferme de Bellevue pour en faire un sanatorium et celle de Chanteloup pour y créer une école de réforme affectée exclusivement à la prise en charge des enfants de moins de 12 ans. Un décret du 9 octobre 1917, rendu en application de la loi du 22 juillet 1912, transforme l’établissement en internat approprié (IA).

13.

Cf. notamment Roubaud (Louis), Les enfants de Caïn, Paris, Grasset, 1925, 243 p.

14.

La première version de l’article 66 est la suivante : « Lorsque l’accusé aura moins de seize ans, s’il est décidé qu’il a agi sans discernement, il sera acquitté ; mais il sera, selon les circonstances, remis à ses parents, ou conduit dans une maison de correction, pour y être élevé et détenu pendant tel nombre d’années que le jugement déterminera, et qui toutefois ne pourra excéder l’époque où il aura accompli sa vingtième année ». Cet article fut ensuite modifié par la loi du 22 juillet 1912 (Voir l’article 21 de cette loi sur criminocorpus).

15.

Pour en savoir plus sur cette commande, voir l’article de Françoise Denoyelle, « Le studio Henri Manuel et le ministère de la Justice : une commande non élucidée », Revue d’histoire de l’enfance irrégulière, Numéro 4, 2002, http://rhei.revues.org/document56.html.

16.

Décret du 31 décembre 1927, JO 13-01-1928, p. 506.

17.

De cet auteur : Danan (Alexis), Mauvaise graine, Paris, Edition des portiques, 1931, 251 p. Danan (Alexis), L’épée du scandale, Paris, R. Laffont, 1961, 311 p. Une exposition consacrée aux campagnes de presse contre les « bagnes pour enfants » est en préparation au Centre d’exposition « Enfants en justice, XIXe-XXe siècle » de Savigny-sur-Orge : « "Bandits ! Voyou !Voleur ! Chenapan !". Protestations médiatiques et bagnes d’enfants, XIX/XXe ». L’exposition présentera durant trois mois : articles de presse originaux, caricatures, portraits des personnalités ayant portées ces protestations, extraits de films… Cette campagne de presse de 1934-1937 à inspiré à Jacques Prévert son poème La chasse à l’enfant dont les paroles sont disponible sur www.espiegle.org/agence/archives/ile/prevert.htm.

18.

Dont le nouveau directeur, François Dhallenne, et nombre des membres de son équipe.

19.

La bataille de la Loire de juin 1940 se déroule à quelques kilomètre seulement de la Maison d’éducation surveillée de Saint-Hilaire. Des pupilles en profiteront pour se mutiner et s’évader. Sur les réformes des années 1937-38 et le début de la guerre à Saint-Hilaire cf. Michelet Véronique, La colonie agricole et pénitentiaire de Saint-Hilaire : entre « bagne d’enfants » et réformes de 1919 à 1944, Université de Poitiers, 2001-2002, 200 p et Gaillac (Henri), Les maisons de correction, 1830-1945, Paris, Cujas, 1971, 379 p., 2e éd., 1991, pp. 312-315.

20.

Circulaire du 25 février 1940 sur la terminologie des Maisons d’éducation surveillée qui deviennent des IPES. Circulaire qui précède la Loi du 27 juillet 1942 relative à l’enfance délinquante sur les tribunaux pour enfants, les centres d’accueil et d’observation, Code pénitentiaire, tome XXIX. Pour l’analyse scientifique de cette loi se reporter entre autres à : Costa (Jean-Louis), « La réforme des établissements d’Education surveillée », Revue de Science criminelle et de droit pénal comparé, n°2-3, avril septembre 1946, pp. 179-201. Chauvière (Michel), « L’émergence de l’Education surveillée en France vers 1945 », in Chauvière (Michel), Lenoël (Pierre), Pierre (Eric), Protéger l’enfant. Raison juridique et pratique socio-judiciaires XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1996, pp. 149-164.

21.

Ordonnance n°45-174 relative à l’enfance délinquante, JO 4-2-1945, Rect. 6-3-1945, p. 1 162, 21-3-1945, p. 1 530.

22.

L’IPES de Saint-Hilaire ferme à la fin de l’année 1975.