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L'accusé et sa mise en image sous la Troisième République

L'affaire Gouffé : Gabrielle Bompard et Michel Eyraud

Patricia Bass

L'affaire Gouffé : Gabrielle Bompard et Michel Eyraud

En juillet 1889, maître Gouffé, huissier de justice à Paris, disparaît. Peu après, un corps et un coffre utilisé pour le transporter sont retrouvés à Millery, près de Lyon. Avant le mois de décembre, le « cadavre de Millery » est identifié comme le corps de Gouffé et le couple mystérieux qui avait acheté le coffre, Gabrielle Bompard et Michel Eyraud, deviennent les principaux suspects de l'affaire. Après une cavale aux États-Unis, Gabrielle Bompard se rend à la Préfecture de Police de Paris en janvier 1890. Michel Eyraud se fait, quant à lui, arrêté à la Havane, à Cuba, peu après.

Si l’année 1889 correspond au début de l’Affaire Gouffé, elle marque également la naissance de la première presse populaire illustrée en France. En 1889 et 1890, Le Petit Parisien et Le Petit Journal commencent à publier des suppléments illustrés hebdomadaires à petit prix (un sous (cinq centimes) pour une copie; pas d'abonnement obligatoire) dont la première et la dernière page comportent une gravure pleine page.

L’accusé sera désormais représenté en fonction des technologies dont disposent les quatre grands journaux populaires de l’époque : alors que le supplément du Petit Parisien publie des gravures pleine page en noir et blanc, les quotidiens (Le Matin, Le Petit Parisien, Le Petit Journal, Le Journal) ne publient que rarement des petites images en noir et blanc. A partir de décembre 1890, Le Petit Journal publie un supplément illustré comme celui du Petit Parisien, dont la première et la dernière page arborent des gravures pleine page, mais celles-ci sont en couleur.

 

Portraits gravés du chef de la police de la Sûreté, de la victime, et d’un inspecteur de la Sureté, novembre 1889.

Source : Gallica : Le Petit Parisien – Supplément illustré

Avant d’avoir trouvé un accusé, ou même un suspect, le supplément illustré du Petit Parisien donne à voir les héros de notre histoire sous forme de portraits gravés dont le haut niveau de détails provient de la technique dite de bois debout. L’article accompagnant l’image décrit l’enquête menée par M. Goron (à gauche) chef de la police de la Sûreté, et le brigadier Jaume (à droite), inspecteur de la Sûreté, sur la disparition mystérieuse de l’huissier Gouffé (au milieu). L’article raconte comment Goron s’est rendu à Millery espérant trouver des relations entre la disparition de Gouffé et la malle avec l’aide de Jaume, « qui s'est fait une célébrité par son flair de policier émérite » selon l’article.

Ces portraits donnent un visage humain du crime dont les seules traces sont la malle, représentée à la une du même supplément, et le cadavre, quant à lui jamais représenté dans les journaux. Produites par l’atelier de Tony Beltrand pour le Petit Parisien, seul supplément illustré destiné au grand public en 1889, ces gravures étaient faites d’après des clichés photographiques comme la majorité des portraits gravés dans la presse depuis 1850. Par conséquent, elles se conforment aux normes de portraits carte-de-visite populaires au XIXème siècle : « Le modèle, au visage souvent austère et figé, est montré en pied, arborant une pose qui se veut digne mais lui confère une certaine rigidité. » [BnF 2003].Avec les gravures des chefs d’Etat et des Généraux publiées dans ce même supplément, ces « portraits respectueux », comme les appelle Jean-Pierre Bacot, constituent un répertoire d’images particulièrement uniformes et indiquant une appartenance à une classe privilégiée [Bacot 2005].

Eléments bibliographiques :

Anne-Claude Ambroise Rendu, « Du dessin de presse à la photographie (1878-1914) : histoire d’une mutation technique et culturelle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t39e, n°1, 1992 : 6-28.

Exposition Portraits/Visages, 1853-2003 à la Bibliothèque nationale de France: http://expositions.bnf.fr/portraits/reperes/index2.htm

Jean François Tétu, « L’illustration de la presse au XIXème siècle », SEMEN Revue de sémio-linguistique des textes et discours, n°25, 2008 : http://semen.revues.org/8227.

Jean Pierre Bacot, La presse illustrée au XIXe siècle. Une histoire oubliée, Limoges : Presses universitaires de Limoges, 2005 : p. 119.

Portraits gravés des suspects principaux, décembre 1889 – février 1890.

Source : Gallica : Le Matin

Les méchants

La publication des premières images des suspects s’inscrit dans une course entre les journaux populaires pour montrer la physionomie de l’accusé à travers la reproduction dite exacte des clichés provenant de la justice.

Alors que le supplément du Petit Parisien déclare : « nous donnons le portrait de Gabrielle Bompard ; quant à celui d’Eyraud, il est impossible – même pour la police – de se le procurer », Le Matin assure ses lecteurs qu’ils peuvent « d’ailleurs se faire une idée complète de la jeune femme par la reproduction exacte de la photographie que le service de sûreté possède d’elle ». Quant au Petit Journal, qui publie « le portrait de Michel Eyraud…dessiné d’après une photographie assez ancienne », il assure son public du fait que l’image « donne bien encore la physionomie de ce gredin ».

Les suspects sont représentés en noir et blanc, au format carte-de-visite, comme les portraits des protagonistes publiés le 17 novembre dans le Petit Parisien. Ces portraits, bien qu'assez fidèles, varient selon les moyens techniques de chaque journal ainsi qu’en fonction de la place que chacun donne à l’image ; par exemple, la gravure pleine page du Petit Parisien donne plus d’importance au sujet que la gravure moins détaillée en petit format du Matin.

Portraits gravés des suspects principaux, décembre 1889 – février 1890.

Source : Gallica : Le Petit Journal

Portraits gravés des suspects principaux, décembre 1889 – février 1890.

Source : Gallica : Le Petit Parisien

Représentations de l’accusé pendant et après son arrestation, juin 1890 –juillet 1890.

Source : Gallica : Le Petit Parisien

Michel Eyraud, accusé

En juin 1890, le supplément du Petit Parisien pouvait juxtaposer un portrait de la vendeuse à la Havane qui a reconnu Eyraud, une image d’Eyraud dans le magasin lors de son identification, une image de son arrestation dans la rue, et un portrait de l’accusé dans sa cellule, grâce à leur format de gravures superposées sur la même page. Ce format privilégie souvent les portraits grands et détaillés des personnages importants, en l’occurrence la vendeuse et Eyraud, accompagnés d’images moins grandes illustrant des événements de l’histoire.

L’article qui accompagne ce collage met l’accent sur la provenance de ces gravures : « Quant au portrait d’Eyraud fait après son arrestation, c’est à La Lucha (La Lumière), journal havanais, que nous le devons. La direction de ce journal nous l’a obligeamment adressé. Nous l’en remercions vivement. Au portrait d’Eyraud était jointe une photographie représentant l’assassin, blessé, étendu sur un lit de sangle. C’est (le frère de la vendeuse) qui a bien voulu mettre à notre disposition le portrait de sa sœur que celle-ci lui avait récemment envoyé de la Havane. »  Ces détails ont le double objectif de rassurer le lecteur sur l’exactitude des images en tant que fidèles reproductions des photographies, et de reconnaître les sources auxquelles le journal doit ces gravures.

Le supplément du Petit Journal, par contre, n'adoptera la gravure pleine page qu’à partir de décembre 1890, date à laquelle le « supplément littéraire », publiant essais et romans, se transforme en « supplément illustré », comprenant des gravures détaillées en couleur. Bien que les deux dessins provenant du Petit Journal ne soient pas basés sur des clichés photographiques, ils illustrent un article qui détaille la frustration d’Eyraud face au paparazzi : « "Vous voulez mon portrait, hurlait-il, eh bien ! Prenez-le !"… La gare Saint-Lazare était envahie, on eût dit un assaut auquel ajoutaient de la vraisemblance les objectifs de photographes braqués comme des canons ; les agents employèrent la ruse et la force afin de pouvoir emmener leur prisonnier, et la foule se lamentait de n’avoir pu au moins toucher ses vêtements. »

Représentations de l’accusé pendant et après son arrestation, juin 1890 –juillet 1890.

Source : Gallica : Le Petit Journal

 

 

La mise en scène du crime dans les suppléments illustrés, février 1890 – décembre 1890.

Source : Gallica : Le Petit Parisien

Le récit du crime raconté par la presse

Une fois que le Petit Journal a lancé son propre supplément illustré en décembre 1890, il adopte le même format que celui du Petit Parisien : deux gravures pleine page à la première et à la dernière page. Comme dans le Petit Parisien, ces pages sont soit complètement remplies par une seule gravure, soit remplies de plusieurs gravures superposées. La deuxième mise en page se prête plus facilement à la reconstitution d’un récit de crime complexe, comme l’illustrent ces deux exemples. Ici, le Petit Parisien met en scène : les aveux de Bompard, la « maison du crime », l’arrivée de Gouffé juste avant son meurtre, le meurtre, Eyraud (en portrait), et le transport de la malle à Millery. Le Petit Journal, quant à lui, représente : le meurtre, les assassins mettant le cadavre dans la malle, l’abandon de la malle, et la reconstitution du crime en présence des policiers. Dans les deux journaux, l’image du meurtre prime sur les autres images ; elle est plus large et plus mouvementée. Alors que Le Petit Parisien choisit de se focaliser sur les scènes statiques (portrait, paysage, scène urbaine), Le Petit Journal ne publie que des scènes d’action.

Ces différences entre le contenu des deux suppléments peuvent s’expliquer par une différence de moyens technologiques. Grâce à une nouvelle machine d’impression inventée par le chef du Petit Journal, M. Marinoni, le Petit Journal est le seul journal à vendre des gravures en couleur à bas prix, fait que leurs journalistes n’ignorent pas : la veille du premier numéro du supplément illustré, l’un d’entre eux en vante la qualité supérieure : « Il n’était pas digne du passé du Petit Journal de jeter sur une feuille quelque croquis hâtif, dessiné et tiré à la diable. Cela tout le monde peut le faire ». En effet, les quatre scènes d’action publiées dans Le Petit Journal ressemblent à des tableaux en ce qu’elles sont peaufinées et coloriées ; le portrait d’Eyraud et l’image de la maison dans Le Petit Parisien, par contre, sont plus allusifs et l'arrière-plan est à peine esquissé.

La mise en scène du crime dans les suppléments illustrés, février 1890 – décembre 1890.

Source : Gallica : Le Petit Journal

La mise en scène du crime dans les dépliants de complaintes, 1890.

Source : Collection de Philippe Zoummeroff

Le récit de crime raconté dans la rue

Ces chansons populaires ayant pour sujet des faits divers étaient vendues dans la rue sur des dépliants dont la couverture comprenait une gravure pleine page. Ainsi, elles transmettaient le fait divers à la fois au travers des paroles de la chanson et de l’image.

Selon Olivier Chevrier, ces complaintes se trouvent au carrefour d’éléments réels et imaginaires, et remplissent une fonction rassurante et cathartique en ce qu’elles donnent du sens à un fait impensable et inacceptable. En l’occurrence, C’est la Belle Gabrielle, dessinée par Gustave Donjean (qui est également l'artiste du deuxième dépliant), met en scène le passage à l’acte criminel de manière caricaturale ; les personnages principaux sont entourés par les peuples du monde qui parlent du crime, représentant l’étendue de l’affaire. Ce mélange d’éléments réels et imaginaires influence également la représentation du meurtre : ce n’était pas Gabrielle mais Eyraud qui a tiré la corde au bout de laquelle Gouffé est pendu, et la victime n’a pas été assassinée dans le coffre mais par terre; pourtant, la corde, le coffre, et même la robe de Gabrielle sont tous des éléments effectifs et réels du fait divers.

Ces complaintes, comme les suppléments illustrés de l’époque, représentent l’Affaire Gouffé de manière linéaire, compréhensible, et même morale. Par exemple, le gros plan du procès qu’on trouve dans Michel et Gabrielle réapparaîtra plusieurs fois dans la presse populaire : une image rassurante et moralisatrice de la justice rendue. De manière similaire, les petits dessins illustrant les moments clefs du récit de crime qu’on trouve dans Gabrielle Bompetard et Michel et Gabrielle résonnent avec la mise en scène des faits dans les suppléments illustrés. Cette mise en scène permet au lecteur de comprendre un fait inacceptable comme élément d’une suite logique d’événements aboutissant à la victoire de la justice.

Eléments bibliographiques :

Olivier Chevrier, Crime ou folie, un cas de tueur en série au XIXe siècle, Paris : L’Harmattan, 2006 : p22-23.

Dominique Desmons, « Le crime, de la chansons des rues à l’opéra, en France de 1870 à 1914 », dans Crime et Châtiment dans le roman populaire de langue française du XIXe siècle, ed. Ellen Constans et Jean-Claude Vareille, Limoges : Presses Univ. Limoges, 1994 : p. 153-178.

La mise en scène du crime dans les dépliants de complaintes, 1890.

Source : Collection de Philippe Zoummeroff

La mise en scène du crime dans les dépliants de complaintes, 1890.

Source : Collection de Philippe Zoummeroff

La mise en scène du crime dans les dépliants de complaintes, 1890.

Source : Collection de Philippe Zoummeroff

La mise en scène du crime dans les dépliants de complaintes, 1890.

Source : Collection de Philippe Zoummeroff

La représentation de la justice dans la presse populaire, décembre 1890.

Source : Gallica : Le Petit Parisien – supplément illustré

Drame au tribunal

La couverture médiatique des affaires criminelles atteint deux sommets : un premier lors des aveux de l’assassin, et un deuxième lors du procès. Le détail et le grand format accordés à ces deux gravures attestent du désir de voir l’accusé faire face à ses actes. Dans la série d’images proposées par la presse au sujet de l’affaire, l’image du procès symbolise le dénouement de l’histoire. 

L’objectif des journaux n’est pas d’analyser, mais de transmettre la « réalité » de la salle d’audience. Le Petit Parisien, par exemple, alimente l’image avec une légende qui narre, tout simplement, les faits visibles dans la gravure : « Eyraud, comme on le voit, n’a plus toute sa barbe… il se lève pour accuser Gabreille Bompard. Celle-ci, impassible, ne tourne même pas les yeux du côté de son ancien amant. » Le Petit Journal utilise le même type de rhétorique : « Notre première page représente la salle d’audience. (Le dessinateur) a très scrupuleusement dessiné les portraits des deux accusés, ceux de leurs avocats… Devant le tribunal, la table des pièces à conviction, sous laquelle se trouve la malle, et sur laquelle on ne peut sans frémir voir la cordelière détachée, pour accomplir le crime, de la robe de chambre de Gabrielle Bompard. »

La représentation de la justice dans la presse populaire, décembre 1890.

Source : Gallica : Le Petit Journal – supplément illustré

 

 

La dernière image de l’accusé dans la presse populaire, février 1891.

Source : Gallica : Le Petit Parisien – supplément illustré

La justice rendue : l’accusé face au bourreau

Dans un montage de gravures superposées, dont la forme ressemble à celle du récit de crime, Le Petit Parisien met en scène les derniers moments d’Eyraud avant son exécution. Cette fois, pourtant, l’œil du lecteur est attiré par un nouvel acteur dont le portrait, au fond clair, se détache de l’avant-plan. Cet homme, le seul dont le portrait prime sur ceux des accusés, est le bourreau. Tout comme les suppléments publiaient des portraits des accusés sans analyse afin de donner la physionomie « exacte » de ceux-ci au lecteur, Le Petit Parisien conclut son reportage sur l’affaire Gouffé de la manière suivante :

« Il nous a paru intéressant de donner à nos lecteurs le portrait du bourreau… Un seul moyen était à notre disposition : celui de profiter de l'exécution d'Eyraud pour prier notre dessinateur de se rendre place de la Roquette, à l'endroit même où la guillotine allait être dressée, et là, en quelques coups de crayon, de saisir les traits de M. Deibler. Le bourreau a, par le lugubre mystère qui enveloppe sa vie, par la tragique fonction qu'il remplit, le privilège de toujours intéresser le public : on ne tient pas à faire sa connaissance, mais on est curieux de connaître sa physionomie. Voilà donc aujourd'hui nos lecteurs satisfaits. »