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Complaintes criminelles en France, 1870-1940 : présentation

Heintzen (Jean-François "Maxou")

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L’élaboration de cette base de données a été entreprise afin d’étudier les conditions de la disparition des « Complaintes criminelles » – c'est-à-dire des textes chantés racontant dans un but informatif et/ou édifiant les détails d’un authentique fait divers criminel – sur le territoire français. Tout autant que la « fin d’un genre », la mutation de ce media populaire en ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la « chanson réaliste » est au centre de ce chantier, autant historique que musicologique.

Pour ce faire, un inventaire aussi exhaustif que possible des « canards sanglants » de cette période a été entrepris, tant dans des collections privées que publiques. Ensuite, la datation et localisation des faits évoqués par les complaintes a permis d’élaborer la structure de cette base de données, où sont mises en relation :

  • Des faits divers, à travers toute la France métropolitaine. Tous les lieux concernés sont saisis avec leur code INSEE, permettant un développement cartographique informatisé ;
  • Des complaintes recueillies intégralement ou partiellement, ou seulement avérées ;
  • Des « timbres », ou mélodies préexistantes, sur lesquels sont chantées les complaintes ;
  • Une typologie des faits divers chansonnés (crimes crapuleux, parricides, infanticides, etc.) ;

Le corpus

Définition

Il est constitué des complaintes et chansons[1] en langue française traitant de faits divers criminels avérés, commis sur le territoire français, de 1869 (Affaire Troppmann, ou « Le crime de Pantin ») à la seconde guerre mondiale. Les limites chronologiques ont été choisies à la fois avec un repère événementiel – La médiatisation de l’affaire Troppmann marque l’irruption du fait divers dans la presse régionale – et une borne couramment admise pour la disparition des circuits de distribution des complaintes – la fin du colportage.

Le cas des complaintes écrites dans des langues régionales (Breton, Basque, Occitan, Flamand) a pour l’heure été laissé de côté, pour cause de la non-maîtrise de ces idiomes par le concepteur de la base. À terme des connexions – faisant déjà l’objet de discussions informelles – seront établies avec des porteurs de projets similaires sur les terroirs concernés. Le cas de la Bretagne est particulièrement intéressant par la vitalité de la diffusion des chansons « sur feuille volante », déjà l’objet d’une abondante bibliographie.

On ne s’intéresse ici qu’à des crimes, au sens pénal du terme, donc passibles de la cour d’assises ou relevant la justice militaire, que le procès ait eu lieu ou non. Des méfaits assimilables à de telles actions (enlèvement simulé, par exemple) ont également été pris en compte. La production doit pouvoir être qualifiée de « chanson d’actualité », i.e. être contemporaine de l’évènement chansonné : soit lors de la révélation du crime, soit lors de l’arrestation ou identification du criminel, soit lors du procès, voire de l’exécution.

Le recueil d’une complainte peut se faire sous trois modalités :

  • La consultation d’une feuille imprimée, ou de la recopie de celle-ci dans un cahier de chansons ;
  • La collecte orale auprès d’un chanteur, ou l’édition d’une telle collecte ;
  • L’évocation de l’existence d’une complainte (article de presse, souvenir de chanteur, registres du dépôt légal).

Cas particuliers

La première Guerre Mondiale est incluse dans la période étudiée. Se pose donc le cas particulier des complaintes et chansons relatives à des crimes de guerre[2]. Leur appréciation est délicate, car les seuls cas repérés font d’un événement tragique un outil de propagande : la légende de l’enfant fusillé (un enfant abattu car il a mimé un tir avec un fusil de bois sur un soldat allemand), ou encore le cas d’Émile Desprès (pseudonyme attribué à un jeune otage du Nord, fusillé car il a offert de l’eau à un territorial blessé). Néanmoins elles n’ont pas été exclues, car elles satisfont à tous les caractères requis par le corpus.

Quelques complaintes du corpus, relatives à des crimes commis sur le territoire français, ont été éditées à l’étranger (Belgique ou Suisse). C’est le cas en particulier pour les faits-divers du Nord de la France, compte-tenu de la proximité géographique. Certains éditeurs « étrangers » ont semble-t-il des identités factices, et relèvent de la pure fantaisie, dans le cas où le droit d’auteur est en jeu[3]. De nombreuses feuilles de chansons reproduisent des œuvres protégées, ou utilisent des mélodies déposées pour des parodies d’actualité ; afin de se prémunir contre des plaintes, le renvoi à un imprimeur lointain semble être le moyen de défense des colporteurs en cas de contrôle.

Des conventions ont dû être posées, tant géographiquement que chronologiquement :

- La localisation des faits divers multiples (tueurs en série notamment) a été arbitrairement fixée dans le département où les prévenus passent en cours d’Assises, et la commune citée est suivant les cas celle du dernier crime, ou de celui qui a donné le nom à l’affaire.

- La datation des faits divers étalés sur une période est celle de l’arrestation du criminel.

- La datation des complaintes est identique à celle du fait divers, sauf si elle correspond au procès ou à l’exécution. Dans le cas de Vacher une complainte est antérieure, elle date de 1895 (à l’époque il n’est pas identifié), date du crime évoqué.

La base de données

L’organisation des données collectées repose sur plusieurs tables :

La table « faits divers ».

Ses champs sont : la date, un résumé de l’affaire, un lien vers un article de presse relatif (découverte du crime, arrestation de l’assassin, ou passage aux assises), le département, la commune, le type de crime (crapuleux, passionnel, etc.) et l’indication du genre des criminels (homme(s), femme(s), mixte, inconnu).

Le « titre » du fait divers est généralement celui retenu par la presse, avec le flou que cela comporte, car certaines affaires ont eu plusieurs appellations : qui se souvient du « crime de la rue de Madagascar », bien vite devenu « l’affaire Violette Nozière » ? Ou du « Crime de Pantin », devenu « affaire Troppmann ». L’utilisateur est donc invité à se reporter au résumé de l’affaire afin de s’assurer qu’il n’y a pas de confusion en la matière.

La table « Complaintes ».

Pour chaque complainte incluse dans la base, on a relevé : son auteur (s’il est connu), le lieu de conservation du document, le timbre (la mélodie utilisée), le nombre de couplets, la présence éventuelle d’un refrain, la date, des commentaires éventuels, et un lien lorsqu’il existe une image déjà en ligne de cette complainte.

En tête de la page, une image cliquable permet de zoomer sur les paroles de la complainte. À terme, toutes les paroles des complaintes recueillies seront disponibles, au fur et à mesure de leur mise en ligne.

En bas de page, on a directement accès aux autres complaintes éventuellement écrites sur le même crime.

La table « Timbres ».

À partir d’une complainte, on a accès au timbre sur laquelle on la chante. Il est précisé : son titre, son origine (de quel genre musical il relève, pour les mélodies les plus anciennes, ou son auteur et son compositeur pour les mélodies récentes), sa date de création (dans le cas d’une mélodie récente), son type (complainte, chanson avec refrain).

La mise en ligne de ces mélodies pose le cas échéant des problèmes de droits ; au fur et à mesure des négociations, un lien pointera vers une partition permettant de chanter la complainte.

Limites et effets de sources

Les supports

La collecte des complaintes sous forme imprimée est délicate. Leur dépôt légal n’a pas été systématique, loin de là. La conservation et le catalogage des canards – comme tous les « occasionnels », ou ephemera – ne sont pas uniformisés sur le territoire, et la découverte de nouveaux fonds doit parfois à la bonne fortune. Nous ignorons la plupart du temps le volume du tirage, et il est quasi certain que certaines complaintes ont disparu à l’état physique. Il en est de même pour les cahiers de chansons, écrits du for privé, peu conservés dans les archives publiques. Quelques structures dévolues à la valorisation du PCI portent un intérêt à de telles sources, qu’elles éditent, ou dont le catalogue est disponible en ligne.

La collecte ethnographique

Cette entreprise n’est pas homogène sur le territoire français ; conséquemment, il est probable que l’on recueillera une masse de complaintes plus importante dans les zones où l’investissement dans la protection et la sauvegarde du patrimoine oral aura été la plus forte. À condition toutefois que les collecteurs n’aient pas opéré un tri trop sélectif dans la typologie des chansons recueillies : certains complaintes de l’entre-deux-guerres ont pu être délaissées car trop « civilisées », au profit de pièces plus archaïques, relevant de la tradition paysanne.

Les contributeurs

Le groupe des contributeurs mis à l’œuvre pour enrichir le corpus induit bien évidemment lui aussi un biais géographique : constitué à partir d’un réseau de connaissances, il n’a pas prétention à couvrir de façon exhaustive le territoire français. De fait, chacun des collectionneurs associés a fourni une contribution dans laquelle son terroir d’origine est surreprésenté.

Un chantier collaboratif

Les échanges avec les collectionneurs ont permis d’élargir le champ des connaissances sur les canards –format, illustration, lieu d’édition, etc. – tandis que les chanteurs et musicologues ont apporté des informations sur les mélodies portant ces complaintes. Mais ces interlocuteurs proviennent du cercle de connaissances du concepteur de la base. La mise en ligne et la possibilité ainsi offerte à tout un chacun d’apporter sa pierre à l’entreprise devrait élargir le volume et la typologie des contributeurs. Que Criminocorpus et le Clamor soient remerciés pour l’accueil qu’ils ont réservé à cette entreprise initialement individuelle.

 

[1] L’appellation générique de telles productions sera désormais complainte.

[2] Selon la définition posée au procès de Nuremberg : « Assassinat, mauvais traitements ou déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, assassinat ou mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, exécution des otages, pillages de biens publics ou privés, destruction sans motif des villes et des villages, ou dévastation que ne justifient pas les exigences militaires. »

[3] Ce fait est attesté par une feuille prétendument imprimée à Charleroi (Belgique) sur une face, et à Saint-Amand-Montrond (Cher) sur l’autre (coll. particulière).