9. L'identification anthropométrique des cadavres

Plan du chapitre

La Morgue comme terrain d’expérimentations

En avril 1883, Alphonse Bertillon écrit dans la Revue politique et littéraire de la France et de l’étranger : « La société humaine, qui se déclare solidaire, tient un compte moins exact des existences dont elle est responsable que la Belle-jardinière des pantalons qu’elle vend… ». Un an plus tard, il obtient l’autorisation d’expérimenter dans la capitale le signalement anthropométrique à la Morgue. Cette initiative traduit sa volonté d’identifier rigoureusement les individus tant vivants que morts et d’inciter les pouvoirs publics à organiser une comptabilité précise de toutes les naissances et sorties de la vie.

L’emploi de la photographie à des fins d’identification des cadavres n’est pas alors une pratique inédite. Durant la guerre de Crimée (1853-1856) ou au lendemain de la Commune de Paris en 1871, des expériences d’envergure sont conduites en la matière par les autorités et contribuent à la consolidation d’un savoir tout d’abord empirique. À Paris, après la création du service photographique de la Préfecture au début des années 1870, les agents prennent aussi l’habitude de se rendre régulièrement à la Morgue pour y réaliser des clichés des personnes décédées. La photographie est alors surtout employée comme un moyen de figer le visage des cadavres avant leur décomposition pour faciliter leur éventuelle reconnaissance par des tiers.

Avec Bertillon, une pratique systématique d’identification des cadavres inconnus se développe. Il prend des clichés face/profil de ces défunts, les mesure et les signalise anthropométriquement, relève leurs empreintes digitales. Il entreprend également de redonner une apparence de vie à ces morts à l’aide d’un dispositif photographique adapté et en employant des produits spécifiques : injection de gouttes de glycérine dans les yeux ou encore application de carmin sur leurs lèvres.

De telles découvertes revêtent même parfois un caractère spectaculaire. Ainsi, en mars 1910, Bertillon parvient à identifier une tête de femme décapitée - dont certaines parties du visage ont été coupées - qui a été trouvée dans un terrain vague situé rue Botzaris dans le XIXe arrondissement de la capitale. Sur cette tête, il mesure le diamètre bizygomatique, relève la couleur des yeux et des cheveux, analyse des marques singulières comme un point de tatouage sur la pommette gauche. À l’aide de ces données, Bertillon prouve sans équivoque qu’il s’agit d’une prostituée nommée Elisa Vandamme, laquelle avait été préalablement mise en fiche par son service le 11 juin 1909.

Des recherches complémentaires sont aussi menées par Bertillon dans le but de mettre en évidence des indices infinitésimaux susceptibles de révéler l’identité de cadavres inconnus. Ainsi, il poursuit des études approfondies sur les divers stigmates professionnels qui caractérisent les mains des ouvriers. Dans La Science illustrée, Alexandre Rameau souligne par exemple ainsi l’intérêt de sa démarche dans les investigations policières : « C’est là un fait fort intéressant et fort important, surtout lorsqu’il s’agit de rechercher l’identité d’un cadavre, dont il ne reste que des tronçons. Si l’on découvre la main, à sa simple inspection on peut déjà dire à quelle classe de la société appartenait la victime et quel métier elle exerçait ; ce sont là choses fort importantes puisque le champ des recherches se trouve immédiatement restreint ».