Civils massacrés au seuil des églises, trésors emportés au fil des rivières, pèlerines attaquées dans l’épaisseur des forêts : le crime de guerre ne connaît ni frontières, ni sanctuaires. Au contraire, elle se diffuse dans l’ensemble de la société et du territoire. Les effets concrets des conflits n’apparaissent qu’au contact des espaces qu’ils traversent. Ainsi, à l’approche d’un homme armé, un lieu de sécurité se transforme en un espace dangereux. Le crime de guerre devient un révélateur, témoignant de la capacité du conflit à remodeler durablement les usages, les perceptions et les équilibres d’un territoire.
2. Guerre et territoire
Plan du chapitre
Territoire de la guerre, territoire en guerre
Attaquer ou défendre le territoire ?
La guerre ne se limite pas à l'affrontement des hommes. Elle se joue également dans la maîtrise des espaces, qu'il s'agisse de les protéger, de les transformer ou de les détruire. Villes fortifiées, cours d'eau, campagnes ou infrastructures défensives deviennent ainsi des enjeux stratégiques à part entière.
Protégée par ses remparts, la ville occupe une place particulière dans les représentations médiévales. Elle apparaît souvent comme un refuge, un espace de sécurité où les populations peuvent se mettre à l’abri des violences de la guerre. Pourtant, cette protection reste précaire.
En cas de désobéissance, le prince peut la contraindre à défaire ses murailles ou même décider de l’anéantir. C’est le funeste sort que connaissent Dinant (1466), Liège (1468) et Nesle (1472), face à l’implacable politique militaire de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne.
HUGO (Abel), Histoire générale de France depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, vol. 4., Paris, H. I. Delloye, 1841, p. 221
Mais les habitants ne demeurent pas de simples victimes de ces violences. Face à la menace, ils peuvent eux aussi faire du territoire une arme. En 1585, alors que les troupes espagnoles s'apprêtent à assiéger Anvers, les habitants prennent une décision radicale et rompent certaines digues de l’Escaut afin d’inonder les alentours. Cette stratégie ralentit l’avancée de l’ennemi, mais elle entraîne également la submersion des campagnes voisines et la fuite de nombreuses populations.
Le territoire aux prises du droit
Le territoire n’est pas qu’un endroit voué aux violences et au chaos, il est réglementé, contrôlé, dominé par les États afin de permettre d’imposer un ordre sur un territoire particulier.
Détruire une ville, massacrer une partie de sa population et piller ses richesses apparaissent aujourd'hui comme des actes contraires aux principes fondamentaux du droit. Pourtant, à la fin du Moyen Âge, de telles pratiques ne sont pas nécessairement perçues comme illégitimes, mais s'inscrivent parfois dans le cadre du droit de la guerre. La destruction de Liège par Charles le Téméraire en offre un exemple. L'anéantissement de la cité ne constitue pas une décision soudaine, mais l'aboutissement d'un long processus de sanctions : démantèlement des fortifications, exil des opposants, rappels à l'obéissance et mesures coercitives successives. Aux yeux du droit, la destruction de la ville apparaît alors comme la dernière réponse possible à une rébellion persistante.
Cette emprise de la guerre sur les territoires s'exerce dans des espaces déjà encadrés par des règles et des institutions. Les forêts font ainsi l'objet d'une surveillance étroite. Dans le comté du Hainaut, le grand bailli des bois, assisté de plusieurs officiers, est chargé de veiller au respect des usages forestiers et d'y rendre la justice. Les conflits du XVIe siècle viennent toutefois bouleverser cet équilibre. Cherchant à fuir les combats et les exactions, de nombreuses populations trouvent refuge dans les espaces boisés, ce qui entraîne une augmentation des infractions relevées par les agents chargés de leur surveillance. Les cours d'eau, eux, favorisent les échanges, alimentent la croissance économique des villes et structurent les territoires, mais cette importance stratégique en fait aussi des objets de convoitise. Contrôler un fleuve, sécuriser un port ou interrompre une voie fluviale revient souvent à contrôler les ressources et les hommes qui en dépendent.
Territoires en guerre, terres de brigandage
Le territoire révèle également de nombreuses opportunités pour les combattants et brigands. Forêt servant de refuge, ville dans le viseur des pillards ou plaine inondée comme moyens d’évitement, pour tous ces acteurs, le milieu est crucial.
Si la forêt est encadrée et administrée, elle n’en reste pas moins à l’écart de la ville et constitue alors un endroit d’implantation de choix pour des brigands et pour des combattants démobilisés. C’est depuis la forêt que ces hommes armés attaquent les chemins et villages.
Chroniques, éd. O. Jodogne, Bruxelles, Académie royale, 1935, vol. 1, p. 322.) – version en français moderne
La forêt est le lieu de départ des brigands, la ville attire, par son rôle central dans le paysage, les convoitises des armées. Lors de la prise de Liège (1466), avant sa destruction par les flammes, le pillage est soigneusement réparti entre les capitaines. Charles le Téméraire offre même à l’un de ses principaux capitaines, son demi-frère, le Grand Bâtard de Bourgogne, une belle part du trésor de la cathédrale Saint-Lambert.
À l’époque moderne, les plaines inondées par des sièges, comme celui d’Anvers de 1585, peuvent être des opportunités pour les contrebandiers, comme à Anvers où, après le siège, des trafiquants s’infiltrent dans la ville, en passant par ces territoires inondés, passant discrètement sous les yeux des gardes.
