Le Polikarpov, son avion : Gabriel a une seule passion, son avion, qu'il a racheté à la casse et qu'il a remonté dans un hangar de l'aérodrome de Moiselles (Val d'Oise). Il n'a pas son permis de pilote, mais pense toujours le passer. Néanmoins, il pilote quand même. Ce zinc est un Polikarpov (avion russe servant aux Républicains de la guerre d'Espagne, surnommé la Mosca par les républicains et la Rata par les fascistes), que le Poulpe tente, tant bien que mal, de réparer entre chaque aventure. N'étant logiquement pas rémunéré, le peu d'argent (ou quelques biens) qu'il réussira, dans chaque nouvel épisode, à taxer, lui servira bien sûr à continuer à vivre tranquille, mais essentiellement à faire refaire des pièces compliquées ou introuvables pour son avion (on peut prévoir une scène, quasi finale, avec discussions avec le mécano en chef local, Raymond, 55 ans, bourru, jamais d'accord, n'aimant que le matériel moderne, et ayant une fâcheuse tendance à se moquer de Gabriel le « rampant »).
3. Les lieux
Plan du chapitre
Le Polikarpov
Café-restaurant Au pied de porc à la Sainte-Scolasse
Café-restaurant Au pied de porc à la Sainte-Scolasse : Avenue Ledru-Rollin, entre la rue de Charonne et la place Léon-Blum. C'est un café-restaurant assez typique, mais pas vraiment ancien, à la décoration plutôt années soixante : lampes orange, tables vernies, chaises paillées plastique, zinc traditionnel, papier peint marron clair à motifs, plantes et fleurs en pots (la patronne a la main verte). D'un côté, le bar, assez petit (où règnent Gérard et les habitués), avec quelques tables devant la vitrine, dont celle où s'installe Le Poulpe. De l'autre côté, une salle à manger où le Tout-Paris vient simplement déguster le plat local, unique dans la capitale. Aux murs, un agrandissement d'une ancienne carte postale représentant la place de la Mairie de Sainte-Scolasse. Et un panneau, décoré à l'ancienne, rappelant « l'histoire du pied de cochon ». Gérard tient le bar et, à midi, fait la cuisine (à part le fameux pied de porc, il concocte d'excellents plats du jour).
Salon de coiffure et appartement de Cheryl
Salon de coiffure et appartement de Cheryl (accessoire) : Rue Popincourt, Cheryl Coiffures est un petit salon de quartier à la clientèle en tous genres, nombreuse et fidèle : mémères et jeunes filles à la mode. Le décor est moderne : glaces, matériel, photos, plantes vertes, tendance gris-jaune chic. Cheryl a toujours deux aides avec elle, de jeunes stagiaires issues de l'école de coiffure, à qui elle apprend le boulot et qu'elle forme magnifiquement. Son appartement, au-dessus du salon, est un trois-pièces élégant avec, surtout, une chambre « à l'américaine » (Cheryl adore Marilyn Monroe, Elsa Martinelli et Michelle Pfeiffer), rose, couvre-lit en fourrure synthétique rose, table de nuit et table de coiffure un peu « poupée Barbie ». D'anciennes peluches (tout une famille kangourou) trônent sur le lit. Gabriel éprouve, pour ce décor, un étrange sentiment d'amour-haine ; il s'y sent bien mais le lurex le fait invariablement éternuer. Dans sa petite cuisine, Cheryl tente de faire la cuisine. Elle se plante, elle n'est pas vraiment cordon bleu (source de conflit temporaire avec Gabriel). Ces deux lieux sont, bien sûr, des lieux « populaires ». Mais en aucun cas les auteurs ne devront faire de discours distancié, moqueur ou « péjoratif » sur eux. Ce sont des lieux où le plaisir du discours peut se tenir, où Gabriel se sent bien, ce sont ses bases en quelque sorte.
Gabriel est grand amateur de bière (il est anti-vin), on pourra en profiter pour venter certaines bières locales ou inconnues. La bière chez Gabriel, c’est tout un poème. Pas besoin d’essayer de lui faire boire du jaja, de la vinasse, ou du gros rouge qui tache. Pour lui, la bière est l’amie de tous les instants.
Alors chez les auteurs du Poulpe c’est un peu la guerre de la roteuse, à qui affublera Gabriel des connaissances les plus érudites : pas moins de 150 marques et sous-marques de bières ont été citées jusqu’à maintenant.
Extrait de la Bible poulpique
Les caractéristiques incontournables
Gabriel (ou, c’est possible, un autre personnage de rencontre, mais à condition qu’il le fasse plusieurs fois) devra citer (sinon abondamment du moins suffisamment un livre culte (réel ou inventé).
« C’est simple j’ai lu ça dans un polar. À l’époque, j’avais le temps de lire [au lycée]. J’achetais des livres quand je prenais le train. Maintenant je me déplace en bagnole, alors je ne lis plus. En général, aussitôt lu, aussitôt oublié ». Voilà ce que Gabriel déclare quand il est prêt à s’embarquer pour le Chili (Chili incarné par Gérard Delteil).
Et pourtant, il lit tout le temps… Jusqu’à présent, plus de soixante bouquins ont été cités dans les épisodes du Poulpe.
Petit, il lisait déjà : Pif Gadjet, Le Grêlé Sept-treize, Tedy Ted, Rahan, Docteur Justice, Corto Maltese…
Extrait de la Bible poulpique
Les caractéristiques incontournables
Gabriel vit à l'hôtel et en change souvent (établissements modestes). C'est en effet plus pratique, et il se refuse à laisser des traces trop prégnantes (impôts, EDF, téléphone). La discrétion est de mise dans toutes ses enquêtes. Recherché par la police, ou plutôt surveillé pour ses agissements trop mystérieux pour être honnêtes, le Poulpe est un personnage étrange qui pique la curiosité des forces de l'ordre.
Gabriel sait se battre, (genre baston de rue) mais, comme disaient les gauchistes de tout poil, l'ennemi court toujours moins vite qu'une balle de revolver. Est plutôt du genre bricolo. À chaque fois, il se démerde.
Extrait de la Bible poulpique
Les caractéristiques incontournables
Elevé par son oncle paternel et sa tante (Tonton Émile et Tata Marie-Claude, commerçants - ils tenaient une quincaillerie, d'où la bonne connaissance de Gabriel en bricolage divers). Décédés eux aussi (Émile de maladie, les poumons, et Marie-Claude de chagrin), il lui ont laissé un pécule suffisant, par héritage, qui a juste permis à Gabriel de survivre et d'échapper au salariat en ne prenant que des petits boulots.
Depuis qu'il a été recueilli par son oncle et sa tante, a vécu longtemps dans le 11e, rue Basfroi. C'est pour cela qu'il fréquente toujours le café-bar « Au pied de porc à la Sainte-Scolasse », avenue Ledru-Rollin dans le 11e, tenu par Gérard, un des plus proches amis du Poulpe.
Celui-ci est d’autant plus important qu’il constitue souvent le point de départ des aventures du Poulpe. En effet, c’est le cafetier qui lui donne le journal, ou qui commence à évoquer telle ou telle affaire. Il est le détonateur de l’action. Il y a quelque chose d’irrésistible dans leurs conversations, qui provient peut-être du contraste entre la finesse d’analyse de Gabriel et la lourdeur pataude de Gérard.
Gérard est un personnage éminemment attachant. On en a la preuve dans Lundi, c’est sodomie, de Romain Goupil, où Maria, sa femme, est atteinte d’un cancer. Lors d’une visite à l’hôpital, on découvre, en demi-teintes, un Gérard beaucoup plus tendre qu’à l’accoutumée, qui, après un « rapide baiser, s’affairait dans la chambre comme un gamin ».
Extrait de la Bible poulpique
Par leur cadrage, leur éclairage, les contrastes entre la couleur et le noir et blanc, le choix des personnages et des décors, les dessins de Miles Hyman renvoient inéluctablement à l’univers du roman et du film noir. Ne dirait-on pas le Chicago du Petit César, La Floride d’Elmore Leonard, la Californie des frères Coen, le désert de Red Rock West ?
On y retrouve aussi des ambiances européennes, tel cet escalier à ciel ouvert montant vers un immeuble à l’angle de deux rues qui évoque Strasbourg-Saint-Denis, ou cette rue encaissée sous des passerelles qu’on croirait sortie de Doulos de Meleville.
En fait, les lieux se confondent, se mélangent – cette piscine d’hôtel, Californie ou Côte d’Azur ? Ce pont de métro aérien, Chicago ou Grenelle ? –, les personnages se croisent et se répondent dans un monde où rôdent danger, érotisme et mort, qui nous semble familier tout en étant très différent, et qui est tout simplement le monde noir de Miles Hyman : un regard singulier sur le polar, qui se nourrit des mythologies de genre pour mieux créer la sienne propre. Un univers graphique qui frappe par son pouvoir de suggestion et sa beauté picturale.
François Guérif
