La Corse illustre particulièrement bien cet activisme de la dérision ou de la fronde haineuse à travers quatre registres. Celui d’abord du racisme et de la xénophobie primaires qui use des murs comme des relais sans sigle d’un flot de haine à l’encontre des étrangers, marocains installés dans l’île en nombre depuis plus de quarante ans. Le sigle IFF (I Francesi Fora) se voit désormais massivement concurrencé par un absurde IAF (I Arabi Fora - grammaticalement incorrect en langue corse) qui représente selon une étude de terrain récente plus de 15% des inscriptions iconographiques dans l’île. Le rejet de la drogue, parfois voile facile pour prolonger un discours anti-immigrés, est également visible en Corse, offrant aux formations militaristes la place enviable de vigie d’une jeunesse en perdition. L’humour peut également constituer l’envers de ce texte caché dont parle Scott. La magagne en Corse, cet art de la moquerie publique, se retrouve sur les murs, largement inspirée par l’actualité politique et des sous-entendus grivois. Enfin, les détournements et travestissements viennent illustrer la fragilité du statut de contestataire officiel, prenant le risque de se voir à son tour moqué en lien avec une logique du fait divers (l’allusion au PNC dont le dirigeant fut inquiété pour une histoire de faux passeport) ou en raison du trop faible activisme de certaines organisations armées.
9. Dérives et travestissements
Plan du chapitre
Ce que le sociologue américain James Scott appelle le « discours caché », ce programme incertain de résistance aux pratiques et mots d’ordre des dominants, affleure sur les murs bavards des trois régions. Mais derrière les belles paroles et symboles du nationalisme triomphant existe aussi un discours de l’ombre, parfois moqueur, parfois insultant, parfois destiné à travestir le récit héroïsé des bombeurs anonymes. Discours doublement subversif, à l’encontre de la morale dominante mais aussi des contestataires officiels nationalistes.
C’est finalement toute la thématique du nationalisme banal (banal nationalism) qui se dévoile ici : sur les murs, les sigles et images clandestins naturalisés dans l’espace public s’accompagnent de représentations plus anodines, mais non moins efficaces politiquement, de diffusion de la parole identitaire…
Corse
Pays-Basque
Plus directement idéologique, la dénonciation du « mensonge médiatique » sur la situation basque ou le rejet d’une culture élitiste illustrée par le musée Guggenheim à Bilbao, témoignent des extensions possibles de la contestation nationaliste qui se pare ici de reflets populistes.
Irlande du Nord
En Irlande du Nord, ce sont les références sportives qui viennent assoir la singularité communautaire, instrumentalisant le football, le hurling ou la boxe. Les frontières du nationalisme sont poreuses et les exploits sportifs s’adossent complaisamment aux discours partisans ou radicaux sur l’exceptionnalisme local.
