Les Fantômas procèdent d’un imaginaire que l’on pourrait qualifier de « connecté ». L’action se dépayse, bien plus, par exemple, que dans les Mystères de Paris quelques décennies plus tôt. Le personnage de Fantômas puise ses origines mystérieuses au Natal, en Afrique du Sud, où il apparaît sous les traits de Gurn. Avant de couler à pic au milieu de l’Atlantique dans l’ultime épisode, Juve peut dériver sur un radeau dans le détroit de Gibraltar (Le Mariage de Fantômas) ou encore courir l’Europe aux trousses du Maître de l’Effroi. Si Paris est l’épicentre des romans, il n’en est pas le lieu exclusif. Certes, Fantômas est essentiellement urbain et occidental, et coupe la France de ses colonies. Mais la Belgique (Le Magistrat cambrioleur), Monaco (La Main coupée), le Mexique (La Série Rouge), le Royaume-Uni (Le Pendu de Londres) ou encore la Russie (La Cravate de chanvre) occupent une bonne place dans les romans. Dans un récit qui s’apparente souvent à une course-poursuite interminable, les personnages rallient les grands pôles urbains en usant des moyens de communication modernes, en voiture, en bateau, en train.
Franco Moretti a montré la façon dont les romans britanniques du XIXe siècle doivent une part de leur ouverture géographique à l’assignation nationale des « méchants », alors en majorité présentés comme français1. Dans une dynamique complémentaire, Fantômas, héros d’un roman français, diffuse généreusement son génie criminel, il l’offre à une planète marquée par une interconnexion croissante des économies et des imaginaires. D’un point de vue narratif, sans doute faut-il voir dans cette ouverture une façon de renouveler le cadre des intrigues sans bousculer les structures bien rôdées du récit fantômassien. Le personne1 romanesque est à la fois bigarré et prévisible : milliardaires et détectives américains, noblesse d’Europe centrale, aventuriers du bout du monde… Souvestre et Allain sont des lecteurs de leur temps, et font écho aux dime novels que traduit Eichler. Le personnage de Tom Bob s’inspire par exemple de Nick Carter.
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1 Franco MORETTI, Atlas of the European novel, 1800-1900 / Franco Moretti., London, Verso, 1998, p. 30.