Quand nous avons, de bric et de broc, créé la collection « Le Poulpe » (en 1995), dans un rade et un état second, nous avons quand même eu une idée pleine de dignité, un désir blindé d’honnêteté qui nous permettait de relever le niveau : proposer de belles couvertures, des illustrations qui ne soient des gourdonnades ou des aslaneries, ces femmes à poil sur des frigos qui avaient fait les beaux jours de cette littérature « populaire » que nous envisagions de rénover radicalement. Comme nous avions alors l’intention de sortir à peine une dizainede romans (et c’était déjà beaucoup), nous avons osé demander à Miles Hyman, un artiste amateur de polars, qui, à l’époque, était un Napoléon qui perçait sous Bonaparte.
À nos immenses surprise et satisfaction, il a tout de suite accepté.
Goodgrief ! Halleluyah !
Avec le recul, je pense qu’il n’est pas étranger au succès immédiat de la collection. L’image inconsciente du Poulpe lui doit sans doute beaucoup. Même s’il avait dû se dire : « allons-y (let’s go), voilà un job qui va me payer mes andouillettes/pommes sautées pendant six mois ». Raté. Bien fait ! Maintenant qu’il y a plus de deux cents romans parus, tous avec une couverture de Miles, on peut dire que son esclavage est aussi de sa faute (en plus, il a dû les lire tous !). Bien fait ! Surtout qu’il n’est pas une espèce d’Uderzo ou de Jeff Koons, avec des contrats en béton armé, et qu’il est tout à fait capable de bosser presque gratos.
Un jour, nous avons fait une expo d’une centaine de ses fameuses couvertures et nous nous sommes rendus brutalement compte de la cohérence de son travail. Comme ses originaux étaient dignement encadrés, ils accédaient tout à coup au niveau supérieur d’illustrations livresques, ça virait Vermeer.
Et puisqu’on en est au name dropping, je me suis rendu compte que Miles Hyman était, pour moi, disons le Cormack McCarthy de l’illustration. Ses travaux récents l’ont prouvé. Le sens du cadrage, la prépondérance du hors champ, la justesse cinéphilique de la couleur, le faux hyperréalisme, la volonté de figer le monde en saynètes souvent mystérieuses (comme Hopper), et surtout, son goût pour la littérature noire, apparaissaient soudain et rendaient évidentes la puissance et la justesse de son travail.
Je rigole à l’avance de la gêne qui va s’emparer de lui quand il va s’apercevoir qu’il est devenu un « maître », car, en plus, le monde est vraiment mal fait, ce type est normal, c’est-à-dire discret, aimable et rétif à l’admiration que l’on peut lui porter. À se demander s’il est vraiment, au départ, américain.
Sans doute que le camembert et le St Joseph y sont pour beaucoup dans sa transfiguration.
Comme quoi, dans ce monde, il y a de l’espoir.
Jean-Bernard Pouy
