À la fin du XIXe siècle, l’identité judiciaire investit l’espace public et s’impose peu à peu comme un phénomène culturel. Les nouvelles méthodes et techniques employées pour identifier les personnes suscitent en effet tout particulièrement l’intérêt d’une presse à grand tirage qui multiplie les articles et reportages consacrés au « bertillonnage ». Alphonse Bertillon alimente lui-même cette diffusion et entretient des relations directes avec une myriade de journalistes qu’il veille à tenir constamment informés de ses inventions. Au début des années 1890, il fournit même des documents photographiques au Figaro pour que ce journal organise dans sa salle des dépêches, à destination de son large lectorat, une exposition consacrée à l’anthropométrie judiciaire.
13. L'identité judiciaire, un phénomène culturel
Plan du chapitre
La modernisation policière en marche… Et ses dérives
Les services parisiens (d’identification, puis de l’Identité judiciaire) que Bertillon dirige participent aussi à de très nombreuses expositions internationales et universelles dans les espaces réservés aux innovations policières.
À Amsterdam (1883), Paris (1889), Moscou (1891), Chicago (1893), Anvers (1894), Paris (1900), Liège (1905), Londres (1908), Dresde (1909) ou Turin (1911), un public composé de millions d’individus de nationalités différentes est confronté à des planches iconographiques, à des mannequins en cire, à des instruments anthropométriques, à des cartes statistiques, à des vitrines et appareils photographiques, etc.. Ce répertoire visuel empruntant des formes spectaculaires donne à voir le rôle prépondérant joué par Bertillon dans la modernité policière en marche, en même temps qu’il marque l’imagination et suscite l’étonnement des visiteurs.
Toutefois, l’identité judiciaire n’est pas toujours accueillie avec admiration et respect. Nombre de journalistes, caricaturistes et chansonniers de l’époque se plaisent à se moquer des procédés d’identification développés par Bertillon, tournent en dérision ses pratiques jugées excessives et arbitraires, ses erreurs et ses échecs.
Dans certaines chansons grivoises, l’ironie pointe ainsi l’obsession des mensurations.
De même, des polémistes raillent la manie des calculs et la complexité mathématique d’un système parfois impuissant à déjouer les ruses des criminels.
Simultanément, l’identité judiciaire acquiert donc un statut d’icône au service de causes opposées : les mensurations, les photographies de face/profil, les empreintes digitales, la fiche parisienne d’identification, etc. incarnent l’idée d’une nouvelle forme de police devenue rationnelle, experte, technique et scientifique… Mais elles symbolisent aussi progressivement ses potentiels abus.
