L’essor des nouvelles méthodes policières d’identification au sein de la police parisienne s’accompagne immédiatement de très nombreuses publications dans la presse. Dès le début des années 1880, l’anthropométrie judiciaire intrigue, et même parfois fascine les journalistes. En effet, l’irruption dans le domaine policier de connaissances, d’instruments et de techniques relevant de la science laisse entrevoir la possibilité d’apporter une réponse étatique efficace à la montée en puissance du phénomène de la récidive qui devient un problème socio-politique d’ampleur.
14. Bertillon au regard de la presse
Plan du chapitre
Un expert autant encensé que décrié
Les titres contribuant dans leurs colonnes à cette diffusion du « bertillonnage » sont de toutes sortes. Il s’agit de journaux de nature juridique qui font état de l’évolution des lois et règlements, des discussions parlementaires ou encore des pratiques de l’administration (Le Journal des débats politiques et littéraires ; Le Journal des débats et des décrets ; Le Constitutionnel) ; de grands quotidiens nationaux de toutes tendances politiques (Figaro, Le Temps, La Presse, Le Gaulois, La Lanterne, Le Matin, L’Aurore, Le Siècle, etc.) ; de journaux spécialisés dans l’actualité parisienne (Le Petit parisien, Le Feuilleton de la Ville de Paris, Le Cri de Paris, etc.) ; de périodiques de la presse locale (Le Progrès de la Côte-D’Or, L’Ouest-Éclair, Le Cri de Marseille, La Charente, etc.) ; de publications illustrées qui connaissent alors une expansion considérable (Le supplément illustré du Petit journal, L’Illustration, Le Grand illustré, La Vie illustrée, La Science illustrée, etc.)
Une grande partie des articles publiés expose les aspects innovants de l’identité judiciaire, met en avant le caractère déterminant de l’action de Bertillon dans la résolution de quantité d’affaires criminelles et n’hésite pas à le présenter comme un véritable « génie » qui incarne l’excellence scientifique.
Toutefois, une tendance critique se développe en parallèle. Ainsi, dans des journaux satiriques, proches du mouvement ouvrier ou anti-militaristes, Bertillon est régulièrement vilipendé. On le présente comme un maniaque de l’identification, comme un obsédé du contrôle et de la surveillance n’agissant que pour défendre les intérêts des partis au pouvoir et des puissants.
En 1897, le journal Le Pilori va même jusqu’à publier à sa une un dessin de l’illustrateur Fertom qui stigmatise l’entreprise policière de fichage massif des populations « déviantes » orchestrée par Bertillon et suggère qu’il serait préférable que celle-ci se focalisent sur les individus constituant véritablement les plus dangereux des récidivistes : les différents ministres du gouvernement de Jules Méline (avril 1896-juin 1898) !
Le rôle joué par Bertillon dans l’expertise du bordereau de l’affaire Dreyfus fait par ailleurs naître une importante campagne de presse alimentée par une multitude d’articles d’une grande virulence à l’encontre du chef du service parisien de l’Identité judiciaire dont les compétences, et même la santé mentale, sont ouvertement contestées.
Des critiques véhémentes sont aussi par la suite formulées après son intervention dans l’affaire du vol de la Joconde commis en août 1911 au sein du musée du Louvre par Vincenzo Perrugia … Ouvrier qu’il de parvient pas à identifier en raison de son refus de classer dactyloscopiquement à Paris ses fiches policières d’identification.
C’est toutefois dans un numéro entier du magazine satirique L’Assiette au beurre datant de 1909 que l’on trouve pour la première fois réunies les caricatures les plus acerbes. Le dessinateur italien Cesare Annibale Musacchio y prend un malin plaisir, à travers une quinzaine d’illustrations réalisées en couleur et en noir et blanc, à tourner en dérision non seulement le bertillonnage, mais aussi la personnalité controversée de son inventeur.
