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Chapitre 1. La Guyane. Saint-Laurent-du-Maroni. Sept mois au bagne (1931)

Henri-Marie-Pierre Berryer

Sept mois au bagne

( p. 1) La Guyane française est située au nord-est de l’Amérique du Sud et tout près de l'équateur. Son étendue égale le septième de celle de la France. Des monts Tusnuc-Humac qui la limitent au sud, descendent en terrasses des plateaux puis des plaines qui se terminent par une côte basse. Le pays est presque entièrement couvert d'épaisses forêts vierges, riches en caoutchouc et en bois d’essences rares. Il y a des mines d’or dans les montagnes du sud. Son climat est équatorial, humide et malsain. Elle compte environ 60.000 habitants. Son unique ville principale, c’est Cayenne qui est le chef-lieu. Cette possession française sud américaine dont la conquête remonte au XVIIIe siècle fut abandonnée au siècle suivant par l’insouciant Louis XV en même temps que Québec, Montréal, la Guadeloupe et la Martinique (1759). Ce n’est que plus tard, au début du règne de Louis XVIII après la chute de Napoléon Ier que la Guyane nous fut définitivement restituée.

Cette riche colonie qui n’a jamais été mise en valeur était destinée à devenir un lieu de déportation.

Dès 1797, après la crise du Directoire et le coup d'état de fructidor (4 septembre), elle vit apparaître les premiers déportés politiques : l’amiral de Villaret-Joyeuse, Camille Jordan, Mathieu, Dumas, Pichegru, Boissy-d’Anglas, et d’autres encore dont plusieurs moururent du terrible climat qu’on appelait déjà à cette époque « la guillotine sèche ». En 1804, Pichegru s'évada. Il quitta ce sol inhospitalier pour venir rejoindre en France, Georges de Cadoudal, le marquis de Rivière et le prince de Polignac et conspirer contre le premier consul. Ayant échoué, Pichegru s'étrangla avant d'être arrêté. Transféré en 1894, Dreyfus fut interné à l'île du Diable pendant quatre ans.

Aujourd’hui, la Guyane n’est pas seulement qu’un lieu de déportation politique mais aussi de transportation pour tous les délits de droit commun, c’est pour ainsi dire le domaine de l’administration pénitentiaire. (p. 2) Le Maroni qui descend des hautes montagnes du sud et qui sert de limite frontière, sépare la Guyane française de la Guyane hollandaise. Après avoir traversé des plateaux et des plaines boisées, il vient se jeter dans l’océan Atlantique. Son delta n’est qu’un immense marécage couvert de forêts inextricables d’où émanent sans cesse des brouillards malsains, et où pullulent des quantités de moustiques dangereux.

En venant de France, quand le Biskra a franchi le large estuaire du Maroni, on a l’impression de pénétrer dans un pays inondé. Sur les deux rives, les eaux disparaissent sous d'épaisses frondaisons sauvages. Par endroit, des trouées laissent voir un sol fangeux où pourrissent depuis des siècles des végétaux de toute espèce, et plus loin, des espaces libres montrent des savanes bourbeuses. Tout être vivant semble avoir déserté cette solitude. Cependant sur des lagunes de boue se groupent quelques huttes indiennes, sans doute des habitations de pécheurs, probablement les seuls hôtes de cette région aquatique.

Les navires qui remontent le fleuve ou inversement, décrivent des courbes capricieuses pour suivre très exactement le tracé du chenal qui est indiqué de loin en loin par des bouées qui émergent de l’eau limoneuse. Parfois, on longe les rives de si près qu’il est possible en allongeant le bras de frôler au passage les feuilles des arbustes aquatiques qui les bordent.

Après quatre heures d’une navigation pénible sous un soleil de plomb où la moindre fausse manœuvre du pilote risque d'échouer le paquebot sur un banc de boue, on arrive enfin à Saint-Laurent-du-Maroni. (p. 3 )

Saint-Laurent se trouve située sur la rive droite du Maroni, en aval. A cet endroit, le fleuve décrit un arc de cercle très prononcé, entourant pour ainsi dire toute une partie du pénitencier jusqu'à l’hôpital qui est le point extrême. Sur l’autre rive, presque en face du Saint-Laurent en territoire hollandais, s'élève la coquette ville d’Albina. Dans le milieu du fleuve, large à cet endroit de plusieurs centaines de mètres, émerge des eaux boueuses la carcasse démantelée d’un cargo anglais qui achève de rouiller. Cette épave qui n’est plus qu’un amas de ferraille dont seuls subsistent encore les deux mâts qui se dressent désespérément vers le ciel, obstrue le plein milieu de la rivière. Sur la rive française, un appontement en bois vermoulu en forme de « T » permet aux navires d’accoster. Plus loin sur le large, des carènes d’embarcation achèvent de pourrir et là-bas, l’appontement de la douane complètement en ruine affirme nettement aux voyageurs qu’on est bien sur le domaine de la « Tentiaire ».

En débarquant, le nouveau venu dès qu’il a mis les pieds sur l’appontement est assailli par un nègre vêtu en bleu de chauffe, c’est un flic. Son uniforme est fort élégant pour un représentant de l’autorité municipale mais ici, nous sommes à Saint-Laurent-du-Maroni. Il porte en bandoulière un revolver et une sacoche de cuir. Il a l’insigne honneur de venir mendier aux débarquants un franc de frais de stationnement dont il vous délivre séance tenante une petite quittance du format approximatif de celui d’une feuille de papier (p. 4) à cigarette. Evidemment ici, le papier coûte cher et le stationnement aussi. Et puis, c’est la douane où le débarquant voit encore fouiller ses bagages. Oh! Administration bien française, par un affreux nègre, pour les dames par une négresse non moins repoussante et les vilaines mains noires froissent les étoffes légères, palpent les objets intimes dont elles ignorent l’usage. On pourrait confier ce soin à des européens et avoir tout au moins l’amour propre de nous-mêmes. Mais ici tout le monde s’en moque, on est là pour percevoir un mandat et boire des punchs.

Le jour de mon arrivée, en juillet, la pluie n’avait pas cessé de tomber depuis le matin. Il faisait une chaleur lourde et le ciel était chargé de gros nuages orageux qui n’avaient rien de bien rassurant. Il était six heures du soir et la nuit était proche. Malgré le temps incertain toute l'élégance du Saint-Laurent était à l’appontement, comme cela est d’usage à chaque arrivée du courrier venant de France. C'était un dimanche. Le Warf branlant grouillait de monde. Des dames européennes en toilette claire, des enfants, des surveillants vêtus de blanc le revolver en bandoulière coiffés du képi bleu horizon ou bien du casque, des gendarmes, des agents de la police indigène vêtus de leur insipide uniforme en bleu de chauffe et aussi, tout un autre monde composé de négresses au teint olivâtre, brun et café au lait, maniérées et vêtues de toilettes aux couleurs chatoyantes, des nègres espèces de dandy, moulés dans des vêtements trop étroits. Parmi cette foule bigarrée, circulent des individus à l’aspect minable, au teint verdâtre, vêtus de haillons, nus pieds et aux allures louches, se faufilent jusqu'à l’escalier conduisant à la coupée en quête de quelques bagages à véhiculer. Ces hommes ou plutôt ces spectres tant ils sont affreux à voir, appartiennent à la catégorie des libérés, ce sont les victimes du doublage.

La première remarque de l’arrivant, c’est de constater la pâleur du visage chez les européens notamment les femmes et les enfants. Ils portent presque tous les stigmates de la fièvre latente que l’on sent partout, et prouve les effets débilitants du climat au plus incrédule.

L’aspect de Saint-Laurent n’est guère souriant par temps pluvieux. En quittant l’appontement, une sorte de square herbeux permet aux promeneurs de prendre un bain de pieds dans une boue épaisse et gluante qui colle aux talons, planté d’arbres sauvages (p. 5) et muni de bancs dont il ne reste plus que les supports en fer forgé. Ce simulacre de jardin public ne serait pas mal du tout s’il était entretenu. A gauche, en bordure d’une voie latérale une immense bâtisse en planches toutes dégoûtantes de moisissure et presque en ruine dresse sa silhouette désolante. Elle ressemble à s’y méprendre sous le ciel terne et l’aspect des lieux, à la baraque de Port Tarascon. On est étonné de ne pas y trouver le fameux écriteau : Pharmacie Bezuquet, c’est la caserne des chefs, titre pompeux. Devant cet élégant bâtiment de la « Tentiaire », une voie Decauville où stationnent des wagons minuscules chargés de sacs de farine, sur une plate-forme vide, quelques libérés accroupis méditent sur leur sort.

Au premier abord Saint-Laurent pue la misère tant l’aspect des choses et des gens est minable. On sent tout de suite que ce n’est pas un pays de cocagne autant pour les fonctionnaires que pour les misérables qui y expient leurs crimes. En débarquant une sorte d’angoisse nous prend à la gorge et on se demande si on pourra vivre dans ce milieu de misère parmi tous ces êtres déchus de l’humanité.

Mais puisque nous y sommes, visitons ensemble Saint-Laurent, capitale de l’exil.

Derrière la caserne des chefs, un magnifique pavillon tout en brique émerge de la verdure touffue d’un jardin tout à fait avenant, c’est l’habitation directoriale. Derrière ce superbe chalet style banlieusard, une sorte de bâtisse à deux étages en ruine et lamentable à voir se dresse branlante parmi une oasis de cocotiers, un jardin ou plutôt un cloaque l’entoure. Cette cahute infecte sert de logement aux surveillants et à leurs familles, et derrière encore, faisant suite à ce triste taudis, des bâtiments délabrés, eux aussi encerclent une sorte de cour assez vaste. Là, se trouvent la boulangerie et la cambuse. A proximité de ces dernières constructions, c’est la gare. Un chemin de fer en Guyane ? Cela semble bien extraordinaire et presque invraisemblable. Pourtant il y a un chemin de fer. Mais hélas ! On est vite déçu. Sur une voie de 0m 60 mal établie et vieille d’au moins vingt ans circule un matériel tout à fait cocasse; Le parcours (p. 6) de cet affreux tortillard est de dix-huit kilomètres de Saint-Laurent à Saint-Jean-du-Maroni qui est le camp de la relégation. Il lui faut environ près de cinq heures pour couvrir ce court espace, et encore s’il ne lui arrive pas d’avarie en cours de route car il va sans dire qu’il lui prend bien souvent la fantaisie de dérailler. Mais ici, les voyageurs sont patients et il le faut bien.

La gare se compose d’un vaste hangar tout à fait bancal recouvert en tôles ondulées qui abrite des wagons à voyageurs, sorte de grandes plates-formes couvertes montées sur boggies et munies de banquettes transversales. Par temps de pluie, on y est copieusement arrosé malgré les bâches loqueteuses disposées de chaque côté des wagons pour soi-disant protéger les occupants. Combien de surveillants se payent ce voyage de luxe pour aller voir avec des copains à Saint-Jean le rayon des pieds de biche, et y perdent leur beau complet blanc dans ces véhicules préhistoriques où pénètrent à l’intérieur, par les ouvertures béantes les courants d’air et les flammèches embrasées de la machine qui ont vite fait de laisser des traces de brûlures sur les vêtements.

Une route parallèle au Maroni qui au delà de la gare va se perdre dans la brousse, coupe ce quartier dans toute sa longueur. Elle va aboutir au pénitencier où elle fait suite à la rue Maxime Du Camp1 jusqu’au square près de l’appontement, elle s’appelle l’avenue de la gare, après c’est l’avenue Malouët. Là, elle est bordée par des pavillons sans étage mais assez coquets entourés de jardinets plantés de bananiers. Ces maisonnettes minuscules sont occupées par des familles de surveillants. Mais en général, ils sont réservés aux privilégiés cela va de soit. Ceux qui habitent là, ont de l’air et l’entière perspective du fleuve ce qui est agréable.

Un peu plus loin après une légère courbe, une usine. Ce sont les ateliers des travaux. On reste perplexe et on se demande pour quoi faire, puisque on ne répare jamais rien en Guyane où tout tombe en ruine. L’appontement de la douane presque complètement effondré, situé juste en face en est une preuve flagrante. Pourtant, à l’intérieur de l’usine le halètement d’une machine à vapeur et le grincement énervant, que font les scies à ruban dans les bois qu’elles touchent, indiquent clairement l’activité indiscutable qui règne aux travaux. Mystère ?

Une longue avenue appelée rue de (p. 7) la République sépare Saint-Laurent en deux parties du sud au nord. A l’ouest, c’est le quartier du pénitencier et à l’est, celui du commerce et des indigènes. Cette chaussée qui est très mal entretenue, est bordée d’un côté par des bâtiments de l’administration et de l’autre par des échoppes de boutiquiers et de bazars. Un peu après le croisement de cette artère avec l’avenue Malouët, à hauteur de square s'élève un superbe monument. Rien qu'à son aspect, on devine tout de suite que c’est le palais de justice, il a deux étages. Si l’administration a parcimonieusement compté les briques pour bâtir des logements sains et aérés pour son personnel, ici elle ne les a pas ménagées. Une sorte de jardin ou plutôt une brousse épaisse l’entoure. Un entourage grillé achève de parer cet édifice imposant qui tranche sur l’hôtel des postes situé juste en face construit moitié en briques et en planches. Plus loin, c’est la trésorerie, joli pavillon ma fois entouré d’une véranda toute rose et spacieuse agrémentée d’un jardin coquet, et plus loin encore, les bâtiments et les dépendances de la caserne Joffre. Et puis une longue file de masures basses divisée en compartiments, ce sont encore les logements des surveillants mariés et là-bas, à l’extrémité finale les pavillons assez vastes de l’hôpital militaire s'échelonnent les uns derrière les autres jusqu’au bord du Maroni. Tout en face de l’hôpital des bicoques en bois et puantes s’entassent les unes sur les autres, elles sont occupées par des commerçants asiatiques qui vendent de tout. On appelle ce coin le village chinois. Là se termine la rue de la République, après c’est la brousse épaisse. L’horizon est fermé par un rideau de végétation tropicale d’où émergent ci et là les cimes des cocotiers.

Le quartier indigène n’a rien de pittoresque. Les habitations toutes construites en bois n’ont rien d'égayant. Le marché grand comme un mouchoir de poche où chaque matin grouille la population variée de Saint-Laurent, s'élève au milieu d’une sorte de place dénudée tout près de la gendarmerie, et en face du commissariat de police. Une voie aussi large appelée rue Mélinon et parallèle à la rue de la République traverse ce quartier burlesque. A l’une des extrémités côté sud, l'église minuscule et mal bâtie en occupe le centre. A l’extrémité opposée, c’est le village des libérés.2

On se croirait sur la zone, à la porte de St Ouen ou de Clichy. Ce coin se compose de masures sordides en planches pourries rafistolées (p. 8) tant bien que mal avec des débris de vieilles touques à pétrole et de tôles rouillées. Sur les portes béantes, des individus à la mine patibulaire courent nus pieds et regardent passer d’un air hébété les promeneurs égarés dans ce quartier de miséreux. Ici, c’est un tailleur. Dans la pénombre du taudis un homme penché sur une machine à coudre toute rouillée pédale sans relâche. Là-bas, c’est un ferblantier, il travaille sur le pas de sa porte, il rafistole des vieux chaudrons et plus loin un individu tanne des peaux de bête. Il est nu jusqu'à la ceinture, la nudité de son torse bronzé laisse voir des tatouages compliqués et cocasses, il est coiffé d’un vieux képi d’infanterie de marine tout déformé, don de quelques soldats charitables sans doute. En attendant, il emboucane son voisin, un perruquier pour l’odeur infecte de ses peaux. Ci et là, pendent des enseignes diverses. Dans un bouge puant, des hommes saouls se disputent et tout à côté, devant la porte d’une cahute branlante, un homme accroupi dépose sur un cadre en bois des papillons qu’il épingle minutieusement. Il parle tout seul, ce qu’il dit est incohérent, c’est sans doute un déséquilibré. Des négresses sordides, vieilles ou jeunes arpentent ces ruelles sales et puantes qui par temps de pluie sont impraticables, ou pataugent dans des mares immondes remplies d’eau croupissante d’où s’exhalent des odeurs infectes et d’où s'échappent des crapauds siffleurs, tout autour desquelles s'ébattent des urubus en quête d’immondices.

La rue Maxime Du Camp traverse la commune d’est en ouest. Elle s’amorce au lieu-dit « les bambous » près du cimetière, elle passe devant l'église et coupe ainsi la rue Mélinon et la rue de la République à hauteur de la trésorerie. Cette voie mérite un éloge, c’est d'être soulagée par de beaux arbres exotiques. On y trouve la mairie, vaste local à étages pourvus de vérandas et entouré d’un jardin assez bien entretenu. Ci et là, de coquets pavillons se cachent dans le fouillis verdoyant des jardins. Plus bas c’est la « gamelle »3 et là-bas, sur un vaste terrain aride se dressent les murs mornes et les bâtiments imposants du camp de la transportation. C’est là qu’est le bagne, tout au bout de la rue le Maroni miroite sous l’ardent soleil. Une courbe et on retrouve la rue Malouët en face de la douane.

Derrière le chevet de l'église, une avenue assez large plantée de hauts cocotiers dont elle porte le nom d’ailleurs, avenue des cocotiers, égaie l'œil du promeneur. A droite, les logements de la mission catholique et des maisonnettes en bois enfouis sous la frondaison tropicale ressemblent presque à un Eden. (p. 9) Sur la gauche, une barrière vermoulue dans laquelle on a pratiqué un passage qui donne accès à un chemin de traverse bordé d’un côté d’une longue masure à étage totalement en ruine et infecte qu’on appelle « l’internat »4. Dans ce taudis, sorte de cage à lapins logent des familles de surveillants. Dans ces logements restreints qui se composent de deux pièces exiguës, l’une au rez-de-chaussée et l’autre au premier étage, sans air et sans lumière sous ce climat équatorial. Dans ces antres obscurs s'ébattent des bambins au milieu des nuisances pestilentielles qui se dégagent de ces vieux matériaux que la « tentiaire » garde jalousement. C’est une véritable honte pour l’administration de loger ainsi ses agents dans d’ignobles bouges. Tout en face de ce lamentable bâtiment, au fond d’un cloaque entouré de palissades croulantes s'élève le magasin au matériel. Le rez-de-chaussée formant sous sol est encombré de toutes sortes d’objets hétéroclites rouillés et hors d’usage. Le premier étage est occupé par le logement des gardiens et le bureau du commis chargé de l’ameublement. Ce malheureux ne ressemble nullement à un fonctionnaire mais à un véritable marchant de bric à brac. Il se meut au milieu de toutes sortes de vieilleries, des tables branlantes et rafistolées, des pots de chambre fêlés et d’autres ustensiles de ménage qui ont perdu leurs noms tant ils sont déformés. Derrière ce marché aux puces, sur un vaste terrain herbeux, une rangée de cahutes trapues entourée de vérandas et à l’aspect minable abrite les bureaux des divers services de la « tentiaire ».

L’artère la plus animée, c’est la rue Mélinon. C’est compréhensible étant la plus commerçante, elle est la plus mouvementée. Dès que le soleil est levé, le marché est déjà envahi par une foule matinale qui s’empresse autour des marchands arrivés bien avant l’aube.

Curieux ce marché. Sous une toiture en tôles ondulées soutenues par des piliers en brique, des libérés contraints à la résidence perpétuelle sont accroupis devant des maigres carrés de légumes rachitiques (p. 10) et de fruits exotiques. Quelques uns vendent du lait frais. Une sorte d’enclos est réservé à la vente du poisson. Des hommes sales tripotent avec leurs mains tatouées et crasseuses la chair visqueuse, point de papier, cela est inconnu au marché de Saint-Laurent. On vous dépose tout bonnement entre les mains le morceau choisi et débrouillez-vous. Un endroit spécial est aussi réservé à la boucherie. C’est par un guichet que se fait l'échange des Marqués contre des biftecks coriaces et anémiés. On coudoie toute sorte de monde : des européennes en toilette claire et légère qui accompagnent le garçon de famille qui porte le panier à provisions, des négresses aux teints divers, des martiniquaises l’occiput entouré d’un foulard de couleur criarde sous lequel s'écarquillent dans un masque de suie des grands yeux étonnés, où s'épate un nez trop large qui supplante une bouche aux lèvres épaisses entre lesquelles apparaissent des dents éblouissantes. Elles sont vêtues de peignoirs légers et amples mais sans élégance. Des mulâtresses fières et gommeuses aux allures nonchalantes, des guyanaises qui singent les européennes en s’habillant à la dernière mode et ressemblent à s’y méprendre aux poupées de bazars mal fagotées ; des indiens et des indiennes presque nus couverts d’amulettes bizarres, des hommes noirs et blancs fraternisent, quelques uns en loques affichent leur misère.

Sur les bas côtés du marché, des individus dépenaillés vendent de la friture, et des buvettes improvisées où l’on sert des breuvages inoffensifs offrent aux passants l’un des beignets ruisselant de graisse chaude et mal odorante, et l’autre du café, de l’eau chaude passée sur des vieux mars ou bien une sorte de tisane sans arôme. Sur la place, en plein vent d’autres marchands sont étalés un peu partout. Ici, c’est un brocanteur, son étalage installé sur une vieille toile à même le sol est garni de toutes sortes d’objets et d’ustensiles hétéroclites : vieux réveils, chaînes de montres, cafetières rafistolées, marmites en cuivre ou en fer battu, vieux fers à repasser tout rouillés, moulins à café démantibulés et de la vaisselle ébréchée, tout cela cabossé et usagé. L’homme, un libéré vous fait l’article comme un camelot parisien vous vantant telle casserole plusieurs fois rétamée et ayant déjà servi à plusieurs générations comme étant de très bonne qualité. Là-bas, ce sont des annamites, ils vendent du poisson qu’ils débitent sur un billot de bois à grands coups de coupe-coupe à la grande joie des urubus qui se disputent les (p. 11) déchets qui jonchent le sol. Tout à côté, un marchand de calicot exhibe aux négresses éberluées des foulards de couleur et des mouchoirs gigantesques à carreaux. Tous ces personnages bariolés, se baissent, palpent les marchandises, achètent, payent, discutent ou se disputent sous l'œil bienveillant d’un agent de la police municipale en bleu de chauffe.

L’animation de la rue est aussi très gaie à cette heure matinale. On croise des portes-clefs en course un paquet sous les bras, des groupes d’indigènes et d’européennes car c’est là que ces dames papotent. On se raconte les événements imprévus, c’est en revenant du marché ou en y allant qu’on apprend beaucoup de choses. Des nègres passent portant les paniers chargés de fruits. Des libérés en quête de quelques menues corvées à faire, d’autres poussent devant eux des brouettes chargées de caisses pesantes. Des surveillants oisifs traînent leurs semelles. Des cyclistes et des charrettes branlantes traînées par des petits chevaux asiatiques déambulent sur la chaussée chaotique. Le commerce bat son plein. « Au bon accueil », vaste épicerie bien achalandée déborde de clients de toute variété. Autour d’une table crasseuse, assis à califourchon sur des bancs rustiques parmi le déballage des caisses et des paniers de marchandises, des libérés s’abreuvent de bière, avec les quelques sous, rétribution sans doute de quelques corvées. Devant un comptoir poisseux en zinc craquelé et mal propre, un surveillant-chef déguste un punch tout en promenant son regard d’alcoolique sur l’assistance qui boit, achète, entre ou sort. Et dans une petite salle attenante, des surveillants attablés s’amusent gaiement à émoustiller une boniche du cru tout à fait avenante.

Un peu partout, de chaque côté de la chaussée des établissements chinois regorgent aussi de clients. Ces juifs d’Asie venus là, on ne sait trop comment, amassent des fortunes colossales rien qu’en vendant leur camelote à la population de Saint-Laurent.

Quelques fois, un roulement de tambour sur la voie publique interrompt les conversations. Les passants s’arrêtent. Le camelot du marché arrête son boniment. Au milieu de la place, un homme de couleur locale, une grosse caisse sur le ventre a imposé le silence à toute cette foule bruyante. Majestueusement, il déplie un morceau de papier et en débite d’une voix nasillarde toute la rédaction. Il s’agit de caniveaux mal propres, d’ordures déposées devant les portes après les heures « d'ébouage » et d’un tas d’autres choses. (p. 12)

Un seul roulement de tambour informe les auditeurs que le discours municipal est terminé et l’homme s’en va plus loin en trimballant sa grosse caisse, suivi par une nuée de gamins sales et turbulents.

Notes

1.

Maxime Du Camp, explorateur.

2.

Voir le plan p.12 (NDLR : Signalé à plusieurs reprises dans le manuscrit, ce plan ne figure pas dans le document original)

3.

Popote des surveillants célibataires.

4.

Ancien couvent des religieuses des missions, aujourd’hui à Cayenne.