L'impact mondial de l'architecture du pénitencier d'Eastern State
Source : Eastern State Penitentiary
Eastern State : un modèle pour le monde entier
Le pénitencier d'Eastern State fut l'exemple le plus influent d'un modèle de prison totalement innovant créé pour mettre en pratique une nouvelle conception de la réforme de ses prisonniers. Si d'autres établissements pénitentiaires ont pu bénéficier d'une plus grande notoriété ou ont pu être associés à des événements historiques particuliers - on pense à la Bastille, à Newgate à Londres, et à Devil’s Island -, Eastern State demeure le seul à être parvenu à exercer une telle influence en matière de traitement des détenus. Plus qu'un prototype architectural ou une stratégie de rééducation, ce pénitencier est un symbole extraordinaire de l'optimisme, de l'énergie et des bonnes intentions de ce XIXème siècle, quand Philadelphie et le reste des États Unis étaient convaincus que tout était possible dans la nouvelle république.
Au XIXème siècle, presque toutes les prisons furent conçues à partir de l'un des deux systèmes : le système Auburn dans l'état de New York, finalement adopté par la plupart des prisons d'état, et le système d'isolement de Pennsylvanie, adopté partout dans le monde. Le système de Pensylvanie fut associé à l'architecture d'Eastern State, qui incarnait la volonté de ses partisans de consacrer beaucoup pour réformer chaque individu (plutôt que de chercher à contrôler tous les criminels comme s'ils formaient une classe à part), ce qui passait par la nécessité d'offrir un confort matériel décent, par opposition à ce que l'on trouvait jusque là dans les établissements de stockage, véritables « cages pour humains ». Dans les prisons à voûtes éclairées par des puits de lumière, les prisonniers d'Eastern State se voyaient offrir la lumière du ciel et du paradis, la parole de Dieu (grâce à des Bibles fournies par l'institution) et un travail respectable (de cordonnier, de tisserand, etc.), qui leur permettrait d'accéder au repentir.
Henry-Russell Hitchcock, historien réputé de l'architecture, a ainsi pu écrire que le pénitencier d'Eastern State « fournissait un nouveau concept opératoire susceptible d'influencer fortement l'architecture carcérale à l'étranger » tandis que George Tatum, autre spécialiste de l'histoire de l'architecture, fit remarquer que « en tant qu'aboutissement d'une longue lignée d'expériences en matière de réforme judiciaire, la prison de Philadelphie comptait parmi les bâtiments les plus célèbres de son temps et se démarquait comme la seule construction à avoir eu un rayonnement mondial. »
En 1831, deux jeunes magistrats français, Gustave de Beaumont et Alexis de Tocqueville, se rendirent aux États-Unis afin d'y visiter Eastern State ainsi que d'autres prisons. Au pénitencier, Tocqueville interrogea tous les prisonniers au cours des huit jours sur les douze qu'il passa à Philadelphie et, plus tard, les deux hommes publièrent le fruit de leurs recherches à Paris. Quelques années après, le gouvernement français envoya en Amérique Frédéric-Auguste Demetz, qui était magistrat, et Guillaume Blouet, qui était architecte et travaillait pour le gouvernement. En 1837, Demetz et Blouet publièrent un rapport (avec des plans reproduisant certains parties d'Eastern State) où ils soulignaient les avantages de l'architecture et du traitement des prisonniers tels qu'ils les avaient observés à Philadelphie.
D'autres pays avaient manifesté un net intérêt pour le pénitencier. En 1831, le Ministère de l'intérieur britannique envoya Sir William Crawford étudier les prisons américaines. Il fut particulièrement impressionné par Eastern State et publia son rapport en 1835, lui aussi avec des plans. Le Haut Canada (Ontario) et le Bas Canada (Québec) dépêchèrent également des représentants en 1832 et 1834 respectivement , de même qu'ils correspondirent avec l'architecte d'Eastern State, John Haviland. En 1834, c'est la Prusse qui envoya le Dr. Nicolaus Julius de Berlin à Eastern State. Lui aussi se montra très favorable à l'architecture et au système qu'il découvrit à Philadelphie. D'autres pays ou colonies s'employèrent également à envoyer des officiels issus de leur gouvernement, dont l'Espagne, le Brésil, le Pérou, la Norvège, Antigua, la Jamaïque et Puerto Rico.
Au cours des voyages qu'il effectua à travers les États-Unis en 1824 et 1825, le Marquis de Lafayette visita Eastern State, qui était alors en construction. D'autres grands personnages s'y rendirent également : Andrew Jackson et John Quincy Adams en 1833, mais aussi l'Empereur du Brésil, des membres du parlement britannique et de la chambre des députés français. En 1860,le Prince de Galles, qui deviendrait plus tard Edward VII, fut le premier membre de la famille royale à se rendre dans cette ancienne colonie rebelle. Même s'il ne resta pas plus de deux jours à Philadelphie, il trouva le temps d'assister à un opéra, de nouer une relation peut-être sentimentale avec la cantatrice et de visiter le pénitencier d'Eastern State
En 1842, Charles Dickens lui aussi visita le pénitencier. On raconte qu'il aurait alors déclaré : « Avec les chutes du Niagara, je pourrais presque dire que votre pénitencier est le deuxième endroit que je l'ai le plus envie de voir ici. » Du fait de la renommée du lieu, mais aussi parce que c'était une prison, nombre de ceux qui venaient là en visite étaient de simples touristes, parmi lesquels se trouvaient des chefs indiens et des représentants de tribus issues du Wisconsin et du Michigan. La plupart du temps, les visiteurs qui venaient d'Amérique latine et d'Europe avaient tendance à préférer le système de Pennsylvanie ainsi que l'architecture qui lui était associée au système Auburn.
Au XIXème siècle, l'Europe eut à affronter un important excédent de main d'oeuvre. Les États- Unis, à l'inverse, souffraient d'un manque chronique de main d'oeuvre. Si bien que l'Europe adopta volontiers le système de Pennsylvanie et accepta le principe d'un travail moins efficace de la part des détenus, puisque ce postulat était au cœur du système d'isolement et de séparation de chacun. Aux États-Unis, des usines florissantes produisaient en grande quantité et engrangeaient les bénéfices. Dans ces conditions, le système Auburn semblait proposer un fonctionnement rationnel auquel il était difficile de résister, surtout à une époque antérieure au renforcement de l'organisation du travail où l'on autorisait parfois certaines sociétés à construire et à diriger des usines dans l'enceinte des prisons, leur permettant ainsi de vendre sur le marché des biens fabriqués en prison et d'amortir les coûts liés à l'emprisonnement consentis par l'état. Ce pour quoi, même si le système d'isolement fut expérimenté dans quelques états, il fut assez vite abandonné, sauf par l'institution de Philadelphie. Ce pour quoi également, même si la conception radiale du plan d'Eastern State eut une influence notable sur la construction d'autres prisons à travers le pays, et ce jusqu'au XXème siècle, c'est généralement le système Auburn qui fut retenu pour les prisons américaines.
Le pénitencier d'Eastern State symbolise l'énergie, les efforts raisonnés et l'optimisme avec lesquels l'Amérique du XIXème siècle, et plus spécifiquement Philadelphie, affronta les conséquences de l'augmentation de la population urbaine et les débuts de l'industrialisation. De plus en plus, on s'efforçait d'aborder les problèmes de dépendance, de maladies mentales et de criminalité en mobilisant des talents et des ressources qui oeuvraient à la réalisation de grandes institutions résidentielles , dont Eastern State fut l'exemple le plus ambitieux, le plus complexe et le plus célèbre. En cette période d'idéalisme, peu doutaient que ce genre de nouvelles institutions ne parviennent à résoudre les maux de l'époque grâce à ces innovations en terme de régime, de conception et de technique.
Les idéaux sociaux qui avaient prévalu à la création d'Eastern State trouvèrent un net écho en Amérique du Nord, mais aussi en Angleterre, en Europe de l'Ouest, et finalement à travers le monde entier. Une telle adhésion ne se manifesta pas seulement dans le fait que plus de 300 prisons furent construites sur un modèle inspiré d'Eastern State : on la retrouve en effet dans l'optimisme dont atteste l'explosion du nombre de constructions institutionnelles à l'échelle mondiale tout au long du XIXème siècle et jusqu'au début du XXème siècle. Malgré tout, l'incapacité de beaucoup de ces établissements à se montrer à la hauteur de l'idéal philosophique qui les avait sous-tendus donna lieu à de douloureuses remises en question qui continuent d'occuper aujourd'hui les travailleurs sociaux et médicaux.
Eastern State : de Philadelphie à SimCity
La Grande Bretagne fut le premier pays à construire un prototype de prison calqué sur Eastern State. À Londres, dans la foulée du retour d'Amérique de William Crawford, la Parlement fit voter une loi décrétant les premiers principes qui permettraient au gouvernement national d'acquérir une forme de contrôle et de regard homogène sur les prisons locales. Les inspecteurs qui furent nommés pour mener à bien cette entreprise avaient une nette préférence pour le système de Pennsylvanie et la « Prison modèle », connue plus tard sous le nom de Pentonville, fut construite entre 1840 et 1842. On attribua largement la paternité du plan radial qui y fut mis en place à « M. Haviland, l'architecte qui conçut et construisit le pénitencier d'Eastern State à Philadelphie. » Très vite en Angleterre et au Pays de Galles, les prisons furent aménagées comme autant de variations du plan de Pentonville, et ce jusqu'à la fin du XIXème siècle. En 1885 déjà, le responsable de la Commission des prisons, Edmund Du Cane, indiquait que 54 nouvelles prisons étaient construites suivant le plan d'ensemble de Pentonville.
Après les plans d'Haviland, tels qu'ils avaient pu être communiqués par l'architecte lui-même avant d'être relayés et publiés par Demetz et Blouet, et la construction de Pentonville, le pénitencier d'Eastern State allait exercer une influence réelle sur les constructions dans les colonies britanniques : que l'on songe à Montréal avec St. Vincent de Paul (1873) et la prison de Bordeaux (1913) ; à l'Australie avec Berrima, dans le New South Wales en 1840, et Melbourne dans l'état de Victoria dans les années 1850 ; New Plymouth et Auckland en Nouvelle Zélande aux environs de 1880 ; Pul-e-Charhi près de Kaboul en Afghanistan ; Salisbury en Rhodésie du Sud en 1936; La Vallette à Malte vers 1860 ; Rangoun (Yangon) en Birmanie vers 1890 ; et Shanghai dans les années 1930.
Le système de Pennsylvanie, les choix architecturaux du pénitencier d'Eastern State et, désormais, son satellite à Pentonville eurent une influence notable sur le continent européen. ÀBerlin, une partie de prison de Moabit adopta le modèle de Pentonville en 1844 et fut à son tour abondamment copiée. Un autre établissement fut construit en Allemagne à Ratibor (aujourd'hui Racebórz en Pologne) à la même époque et par le même architecte, mais ce dernier opta pour un nouveau type de plan radial. Cette conception fut ensuite systématiquement retenue par les autorités allemandes jusqu'à la Première Guerre mondiale. En Belgique, c'est à Verviers en 1853 qu'un premier exemple de prison avec système d'isolement fut adopté. Par la suite, la Belgique engagea des fonds importants pour construire toutes ses prisons aux normes prônées par le modèle d'Eastern State. Des institutions telles que St. Giles à Bruxelles (1878-1885) et Louvain (ouverte en 1860) en sont des incarnations magistrales.
L'Espagne reconstruisit également ses institutions pénitentiaires en se fondant sur le modèle de Pennsylvanie : elle commença par Vitoria (1859-1861), puis poursuivit avec la Prison modèle de Madrid (1877) jusqu'à son remplacement par Carabanchel après la Guerre civile (1952). D'autres pays européens érigèrent eux aussi des prototypes de prisons, souvent mais pas toujours, dans leur capitale : Amsterdam en Hollande (1847-1850) ; Oslo en Norvège (1851) ; Gävle en Suède (1847) et la prison centrale de Långholmen près de Stockholm (1878) ; Helsinki en Finlande avec une construction effectuée par les Russes en 1881 ; Copenhague au Danemark (1860) ; dans plusieurs cantons suisses avec l'exemple Lenzburg en Argau (1859) ; Budapest en Hongrie (1895) et Lisbonne au Portugal (1884). Des prisons semblables virent enfin le jour en Italie : à Palerme (1840), Alessandria dans le Piedmont (1846) et à Milan (1879). Quant à la Russie, comme de nombreuses régions d'Europe, elle souffrait d'instabilité politique et de manque d'argent. Son premier modèle de prison radiale fut conçu à Staraya-Russa (1881-1885) suivant un plan qui était généralement utilisé à cette époque pour des prisons de plus petite taille. Un autre exemple de prison radiale ouvrit à St. Petersbourg (1880) ainsi qu'une importante prison centrale à Kresty (1884-1890), laquelle a été fermée tout récemment. La France, qui connaissait les mêmes problèmes que la Russie, fit construire sa première prison radiale à Paris (Mazas, entre 1840 et 1850) et une autre rue de la Santé entre 1860 et 1867.
L'Amérique centrale et l'Amérique latine furent influencées à la fois par l'Amérique du Nord et par l'Europe. On y construisit des prisons radiales avec système d'isolement sous forme d'institutions prototypes situées dans les capitales. Par exemple, en Argentine, une prison de ce genre fut construite à Buenos Aires en 1872 ; on rapporte que, plus tard, le Directeur général de l'Architecture du gouvernement en place avait déclaré que le pénitencier d'Eastern State lui avait servi de modèle. Des prisons ayant recours à des dispositions radiales variées furent ensuite érigées à Córdoba, Olomos et Ushuaia (dans la Terre de Feu), et d'autres encore à Recife au Brésil (1855), à Lima au Pérou (1862), à Quito en Equateur (dans les années 1870), à Bogota en Colombie (1876), à Cochabamba en Bolivie (dans les années 1950) et à San José au Costa Rica (1915).
L'Asie elle aussi, avec le Japon puis la Chine, se lança dans une opération de reconstruction s'inspirant de l'architecture et du fonctionnement expérimentés à Philadelphie. Des pénalistes britanniques et français influencèrent la construction des prisons coloniales japonaises et britanniques de Hong Kong et de Singapour. La première prison réformée du Japon vit le jour à Miyagi en 1879 : c'était une conception radiale type, avec une étoile à sept branches. Entre 1879 et 1936, une série de 34 prisons radiales furent érigées. On y trouvait des cours de promenade compartimentées, comme c'était le cas aussi en Europe. Les bâtiments cellulaires ne dépassaient généralement pas un ou deux étages. La Chine engagea un vaste programme de construction soutenu par des architectes japonais qui s'inspiraient explicitement du système de Pennsylvanie. Après la mise en route de la première prison de Pékin (Beijing) en 1909, 16 autres prisons comprenant divers agencements en étoile furent érigées dans les vingt années qui suivirent. Certaines fonctionneraient suivant le système Auburn tandis que d'autres se rallieraient au système d'isolement de Pennsylvanie.
Les pays qui adoptèrent le système de Pennsylvanie le firent sur des durées variables. Si la surpopulation carcérale et le manque de ressources conduisirent souvent à l'abandon de ce système, il demeura malgré tout un idéal, tout au long du XIXème siècle et au-delà. C'est en France qu'on en trouve l'utilisation la plus longue puisqu'il y était encore en application après la Seconde Guerre mondiale.
De manière ironique, on s'aperçoit que la conception radiale a survécu la plupart du temps à la philosophie qui lui avait donné naissance. Le plan du pénitencier d'Eastern State fut à l'origine de la conception d'un certain nombre de prisons aux États Unis et la majorité de ces bâtiments attestent de l'influence du travail de Haviland, mais ceux qui virent le jour dans les années 1980 se contentèrent d'utiliser la disposition en étoile uniquement pour faciliter la surveillance des lieux.
Généralement, après la Seconde Guerre mondiale, on estima que l'architecture issue d'Eastern State n'était plus un modèle à imiter et, pourtant, on trouve encore des prisons construites à cette période qui suivent le schéma radial. Aux États Unis, on en voit des exemples apparaître dans l'état de Washington (1954) et dans le New Jersey (1968). L'Espagne, qui avait opté pour la construction d'une prison radiale dans sa colonie des Philippines en 1865, en conçut d'autres sur ce modèle, dont l'énorme prison de Carabanchel à Madrid (1952), qui comprenait sept ailes rattachées à un bâtiment central et qui pouvait accueillir 8 000 prisonniers répartis à deux ou trois par cellules. Ce type de très grandes prisons regroupant sur un même site plusieurs centres conçus pour la surveillance avec bâtiments en étoile connexes virent ainsi le jour en France et en Italie : Fleury Merogis près d'Orly (1968) et Rebibbia à Rome (1971). Holland conçut la prison de Zutphen (1997), et le Canada ouvrit des prisons dessinées d'après son modèle à Burnaby près de Vancouver (1995), ainsi qu'à Millhaven (1967) et Coansville (1968). Le jeu vidéo SimCity pourrait en être l'un des derniers avatars puisque sa prison emprunte elle aussi au modèle radial.