Il fallait une bible pour dessiner ce personnage récurrent et lui attacher les lecteurs. Celle-ci fait quatre pages et est envoyée à tous les auteurs potentiels et à ceux qui en font la demande poliment au directeur de collection (!!). […] La “bible” est le mode d'emploi du Poulpe. […]
Il va se trouver mêlé à des histoires actuelles, prégnantes, celles sur qui nous avons un éclairage à donner, à préciser, celles où un autre témoignage, le nôtre, est utile. « Les aventures du Poulpe se veulent donc une émanation de la société française de la fin du siècle, marquée par le caractère libertaire du héros. » « Le personnage est grosso-modo libertaire, du moins progressiste, antifasciste. Mais il ne s'agira pas de faire du prêchi-prêcha, ni de coller à une quelconque chapelle politique. C'est dans son comportement et dans le choix de ses opposants que l'on verra la teneur de son engagement général. »
La règle veut aussi que le titre jeu de mots crée une certaine distanciation. […]
À chaque aventure, donc, le Poulpe réagit à un fait divers dégoté dans une gazette, qu'il lit au bistrot “Au pied de porc à la Sainte-Scolasse", dans le XIe (parce-que c'est l'arrondissement où il n'y a aucun monument historique), avec le sentiment que la vérité reste à découvrir. Il se lance donc à l'aventure, “l'aventure de cet homme lancé à la recherche de la vérité dissimulée”, selon la définition que Chandler donnait du roman noir. Son parcours le confronte à ses ennemis habituels (la police, l'Etat, le racisme, les affairistes, les fascistes, les intégristes, le nucléaire…), mais aussi à quelques bouts de France profonde. Il quitte alors son univers : son bistrot, son hôtel et son amie Cheryl, coiffeuse dans le même quartier. D'autres éléments récurrents renforcent la cohérence de la série : Gabriel possède une épave de Polikarpov, l'avion des Républicains pendant la guerre d'Espagne. Il ne boit que de la bière, jamais de vin. Voici donc les contraintes imposées par la “bible” du personnage, à laquelle ont participé Pouy, Raynal, Quadruppani, aux auteurs présumés. […] Chaque auteur suit cette trame mais livre sa propre version du Poulpe.
Véronique More et Céline Ridet
