1. Le poulpe

Plan du chapitre

Quand vous ne savez pas ce qu’est la torture, tentez d’imaginer ce que représentent plusieurs années pendant lesquelles on vous force à manger des salades de poulpe et des pieds de porc… C’était gentil de la part de nos hôtes de penser ainsi coller aux prérogatives de notre héros, ils pensaient vraiment nous faire plaisir, donc on n’osait rien dire, et, ainsi, nous nous sommes ruinés la santé stomacale. La santé hépatique, elle, a été attaquée sérieusement par la bière, dont Patrick Raynal, Serge Quadruppani et moi avions, innocemment et imprudemment, décrété qu’elle serait la seule bibine supportée et avalée par Gabriel Lecouvreur. Les auteurs se sont divisés en gros en trois groupes : les spécialistes, qui nous ont fait découvrir quelques mousses imparables, les ignorants (en général pinardeux invétérés) qui en ont inventé de catastrophiques, et tous ceux qui, par honnêteté, ont fait, avant de mentionner des marques précises, de solides études… Sans oublier certains lecteurs qui en ont fabriqué, par pur amour pour une fois légitime (« La Poulpeuse »).

En résumé et en argot, précisons qu’une bière se dit aussi un cercueil…

Il n’y a pas que la littérature dans la vie.

 « Le Poulpe » s’appelle Gabriel Lecouvreur ? On ne sait pas, on ne sait plus, sa naissance s’étant déroulée sans forceps, certes, mais dans un rade où les libations ont coulé à flots. Le prénom a dû, inconsciemment, être un rappel de l’Ange Annonciateur. Mais ce n’est pas sûr. En 95, nous adorions le film des frères Coen, « Miller’s Crossing », une œuvre essentiellement hammettienne, surmontée par un Gabriel Byrne tirant les ficelles… Mais ça serait quand même étonnant. Peut-être, tout simplement,
que le percepteur de Patrick Raynal se prénommait ainsi… Allez savoir ?

Et Lecouvreur, ça, mystère… La seule piste un peu sérieuse concerne un film, de Carné, un film qui fait partie de l’ADN des amateurs de récits « populaires », où les tenanciers de « L’Hôtel du Nord » s’appellent les Lecouvreur. Ah oui, il y a aussi Adrienne Lecouvreur, tragédienne éplorée et adorée, maîtresse, entre autres, de Voltaire. Mais ça n’a pas, sans doute, de rapport. Quoique… L’alcool aidant…

Pourquoi « Le Poulpe » ? Appellation désormais contrôlée… C’est notre connaissance infinie de l’anglais qui en est responsable et non une quelconque appétence pour ce fruit de mer à huit pattes et doté de neuf cerveaux, c’est-à-dire nettement plus que tous les auteurs de polar. Dans la langue du chat qui expire, un roman (très) populaire se nomme un « pulp » (car imprimé sur du mauvais papier fait à partir de pulpe de bois). Très inspirés, nous avons simplement traduit pulp par poulpe. Élémentson, mon cher ouatère.

Pourquoi « Le Poulpe » est libertaire ? Parce qu’en 95, nous destinions ce personnage à tous nos amis et collègues polardeux. Essentiellement des êtres de la gauche de la gauche, avec, parmi eux toutes  les galaxies possibles, du Parti Communiste à l’ultragauche, en passant par des myriades de trotskistes, de maoïstes, de radicaux de tout poil, sans même mentionner les situs, bordighistes et autres pablistes…
On allait direct à la cata (d’ailleurs, plus tard, ça n’a pas loupé). Donc nous avons décidé de faire de Gabriel un libertaire, pas un anarchiste, non, un libertaire, terme un peu plus généraliste qui, surprise, n’a choqué presque personne. Comme quoi…

Ce dispositif permettait d’agrémenter le projet du Poulpe : chaque auteur se devait de prendre en compte le personnage et d’en faire ce qu’il en voulait, de proposer sa propre vision de Gabriel. Une aventure (unique) à chaque fois. Il ne s’agissait absolument pas de faire dans le cumulatif. Raté. Quand les Éditions Baleine ont fêté, en 2000, les 40 ans du Poulpe, erreur grave, il s’est pris un coup de vieux, alors qu’il était comme Tintin, intemporel. Maintenant, en théorie, il a 55 ans et le lumbago est là. Mais dans notre cœur, il est toujours très jeune et très infréquentable (sa passion pour le jeu de mots à la con).

L’Octopus de Saint-Ouen.

Le Front National (qui, à, l’époque, montait montait), existe encore. Alain Juppé, premier ministre, qui s’était cogné les grandes grèves, est toujours là. Etc, etc… Mais Le Poulpe, lui aussi, est là, et bien là.
Ça fait une moyenne.

Jean-Bernard Pouy

La bible poulpique

Il fallait une bible pour dessiner ce personnage récurrent et lui attacher les lecteurs. Celle-ci fait quatre pages et est envoyée à tous les auteurs potentiels et à ceux qui en font la demande poliment au directeur de collection (!!). […] La “bible” est le mode d'emploi du Poulpe. […]

Il va se trouver mêlé à des histoires actuelles, prégnantes, celles sur qui nous avons un éclairage à donner, à préciser, celles où un autre témoignage, le nôtre, est utile. « Les aventures du Poulpe se veulent donc une émanation de la société française de la fin du siècle, marquée par le caractère libertaire du héros. » « Le personnage est grosso-modo libertaire, du moins progressiste, antifasciste. Mais il ne s'agira pas de faire du prêchi-prêcha, ni de coller à une quelconque chapelle politique. C'est dans son comportement et dans le choix de ses opposants que l'on verra la teneur de son engagement général. »

La règle veut aussi que le titre jeu de mots crée une certaine distanciation. […]

À chaque aventure, donc, le Poulpe réagit à un fait divers dégoté dans une gazette, qu'il lit au bistrot “Au pied de porc à la Sainte-Scolasse", dans le XIe (parce-que c'est l'arrondissement où il n'y a aucun monument historique), avec le sentiment que la vérité reste à découvrir. Il se lance donc à l'aventure, “l'aventure de cet homme lancé à la recherche de la vérité dissimulée”, selon la définition que Chandler donnait du roman noir. Son parcours le confronte à ses ennemis habituels (la police, l'Etat, le racisme, les affairistes, les fascistes, les intégristes, le nucléaire…), mais aussi à quelques bouts de France profonde. Il quitte alors son univers : son bistrot, son hôtel et son amie Cheryl, coiffeuse dans le même quartier. D'autres éléments récurrents renforcent la cohérence de la série : Gabriel possède une épave de Polikarpov, l'avion des Républicains pendant la guerre d'Espagne. Il ne boit que de la bière, jamais de vin. Voici donc les contraintes imposées par la “bible” du personnage, à laquelle ont participé Pouy, Raynal, Quadruppani, aux auteurs présumés. […] Chaque auteur suit cette trame mais livre sa propre version du Poulpe.

Véronique More et Céline Ridet

Le Poulpe ? Mais qu'est-ce que c'est ?

C'est une collection de romans noirs populaires. Avec un héros récurrent, Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe. Chaque épisode sera écrit par un auteur différent. Il y aura alternance entre des écrivains chevronnés, des presque débutants et des novices. Chaque auteur ne se coulera pas dans un moule rigide, mais apportera sa version du personnage, en lui faisant vivre des aventures qui respecteront ses préoccupations stylistiques et fictionnelles. Seuls certains points de rendez-vous seront obligatoires pour donner une cohésion à l'ensemble des romans.

De la sorte, on pourra éviter trop de redites, tout en étoffant le caractère du personnage. Chaque auteur a néanmoins la directive de coller le plus possible à ce qui a toujours fait le roman populaire qu'on a aimé, et qui sera annoncé par une couverture illustrée et des titres en forme de jeu. Ce qui va changer, c'est que ces textes seront bien écrits. Ce qui va changer, c'est que s'il y a de la violence, il n'y aura pas fascination de la violence, s'il y a de l'érotisme, ce ne sera pas au détriment de l'image de qui que ce soit.

Et comment on fait ?

Environ 130/140 feuillets, en gros 200 000 signes. Prévoir un titre rigolo, genre jeu de mots, mais on sera là pour en trouver un au besoin ! Le personnage du Poulpe : Le Poulpe est grosso modo libertaire (au contraire des SAS, Exécuteur, Exécutrice ou autre), du moins progressiste, antifasciste. Mais il ne s'agira jamais de faire du prêchi-prêcha, il ne s'agira pas de coller à une quelconque chapelle politique. C'est dans son comportement et dans le choix de ses opposants que l'on verra la teneur de son engagement général. Le personnage ne dénonce pas tout de go. Mais la lutte opiniâtre qu'il mène contre des opposants bien reconnaissables (pour un libertaire) constituera une dénonciation en soi. Tous les thèmes sont admis (de l'intimisme au planétaire).

Le respect de la bible : Le respect de la « bible » sera un gage d'uniformité. Les auteurs feront en sorte de ne pas complexifier le passé des personnages récurrents pour permettre l'écriture conjointe des textes (le directeur de collection veillera au grain). Il est évident que chaque auteur doit, dans ce cadre relativement précis (voir après), apporter SA version du Poulpe. D'ailleurs, nul besoin d'aller à l'encontre des règles établies par Pouy ; il suffit, et c'est le cas par exemple dans Ouarzazate et mourir, d'Hervé Prudon, d'éclairer certains pans de la personnalité du héros, ou d'en passer d'autres sous silence. Ainsi, le personnage et l'histoire du Poulpe sont en perpétuelle évolution, et s'étoffent au fur et à mesure des contributions dont ils sont l'objet. Les « contraintes » imposées par Pouy sont donc un point de départ, un passage nécessaire à la prise en charge du personnage. C'est le point commun, l'élément fédérateur de tous ces épisodes. En effet, les thèmes choisis, le style de chaque romancier, la mise en valeur de tel ou tel personnage, tous ces points tendent à rendre chaque épisode autonome. Toute la difficulté, et donc tout l'intérêt de cette bible va être, pour l'auteur, de créer une fiction originale et de trouver un ton personnel, tout en se conformant aux volontés de Pouy. Il est normal, dans ces conditions, que l'univers du Poulpe ne soit pas figé.

Aussi, si dans les premiers épisodes de la série, à l'instar de La Petite écuyère a cafté, l'action se déroule en France, il paraît évident que la série va s'internationaliser. À cela, deux raisons : d'abord, éviter un risque de répétition ou de reprise de ce qu'un autre a déjà écrit dans un épisode précédent. La deuxième raison est d'ordre politique : les axes de lutte et les thèmes abordés par les écrivains, s'ils trouvent leurs origines en France, peuvent avoir des liens ou des conséquences à l'étranger, comme c'est le cas dans Bunker menteur, d'Olivier Douyère, où le Poulpe se trouve confronté à une terrible affaire de pollution, qui, si elle trouve ses racines en France, a des ramifications jusqu'en Albanie. Situer l'action dans des pays étrangers a donc le double intérêt de dépayser le lecteur et d'éclairer les enjeux politiques d'un point de vue beaucoup plus large. Il ne faut pas non plus croire que toutes les aventures du Poulpe vont se dérouler à l'étranger, ce qui donnerait l'image fausse d'un baroudeur international. Il est bien sûr hors de question de passer sous silence ce qui fait du Poulpe un personnage de polar si particulier : ses méthodes. N'étant absolument pas mandaté par la loi pour faire régner l'ordre, à l'instar des enquêteurs traditionnels, le Poulpe n'entretient avec la loi que des rapports très distants, et éminemment conflictuels, ce qui n'a, au demeurant, rien de choquant pour un anarchiste. Dans cette série, la police est représentée par un inspecteur des Renseignements généraux, Jacques Vergeat, dont la bêtise et la vacuité se conjuguent à une haine viscérale pour Gabriel. Il faut dire que leur façon d'agir diffère grandement. En un mot, le Poulpe n'agit que par instinct. C'est au Pied de porc à la Sainte-Scolasse que démarrent toutes ses enquêtes. Au début, il « plonge distraitement le regard » dans le journal, générale3 ment Le Parisien, puis il ressent vite « ce picotement si caractéristique à l'arrière du bulbe », signe avant-coureur de l'appel de l'aventure. Cette scène se répète, avec quelques variantes, dans chaque épisode du Poulpe, et constitue le point de départ de l'enquête (et le point d'accroche avec l'exposition du premier chapitre). Le Poulpe est sujet à des changements, il évolue, et surtout son passé ne nous est délivré que par bribes et allusions. Ce n'est donc pas un personnage figé, ni même un héros en construction, mais plutôt un personnage en reconstruction permanente. Cet état de fait résulte directement du changement constant d'auteur, qui permet le renouvellement.

Oui mais concrètement ?

Les obligations de construction : Les deux premières « séquences » seront, en gros, toujours identiques :

1. La première scène sera l'annonce du « sujet » traité. C'est le drame (ou l'affaire) sur laquelle le Poulpe va travailler. C'est une scène (forte bien sûr) qui se déroule en dehors de lui.

2. La deuxième scène découle de la première : Gabriel, comme tous les matins, boit son café (ou déjeune) dans son bar préféré, Au pied de porc à la Sainte-Scolasse, lit des faits divers et en discute. Il s'engueule souvent avec Gérard, le patron du bar, à propos justement de ces faits divers sur lesquels ils ont toujours des versions et explications différentes. C'est pour cette raison que, toujours mouché par la grande gueule de Gérard, il décide d'y aller voir de plus près.

3. La scène finale peut être réservée à une discussion avec Gérard (ou clients) au café-bar, ou, même révélant certains dessous de l'affaire traitée : on ne le croira jamais.

4. En sus : Gabriel (ou, c'est possible, un autre personnage de rencontre, mais à condition qu'il le fasse plusieurs fois) devra citer (sinon abondamment du moins suffisamment) un livre culte (réel ou inventé).

4 bis. Gabriel est grand amateur de bière (il est anti-vin), on pourra en profiter pour vanter certaines bières locales ou inconnues. Tous ces « rendez-vous » et ces « obligations » sont uniquement là pour établir un lien entre les auteurs, pour permettre une unité. Ils suffiront, à chaque fois, pour reconnaître le personnage.

Mais qui est le poulpe ?

Le Poulpe est un personnage libre, curieux, contemporain, qui a eu quarante ans en l'an 2000. C'est quelqu'un qui va fouiller, à son compte, dans les désordres et les failles apparents du quotidien. Quelqu'un qui «démarre» toujours de ces petits faits divers qui expriment, à tout instant, la maladie de notre monde. Ce n'est ni un vengeur, ni le représentant d'une loi ou d'une morale, c'est un enquêteur un peu plus libertaire que d'habitude, c'est surtout un témoin. […]

FICHE D’IDENTITÉ

  • Nom : Lecouvreur

  • Prénom : Gabriel

  • Âge : 35 ans

  • Date de naissance : 22/03/1960

  • Lieu de naissance : Paris 11e

  • Cheveux : bruns, un peu bouclés

  • Taille : grand, 1m85

  • Apparence physique : normalement musclé

  • Ethnie : peau blanche (taches de rousseur sur les épaules)

  • Signe particulier : un petit tatouage (un A entouré d’un cercle, datant de l’armée) sur le biceps gauche

  • Profession du père : imprimeur

  • Profession de la mère : sans profession (ses parents sont morts dans un accident de voiture quand il avait cinq ans).

  • Frères et sœurs : fils unique

  • Cursus scolaire : études assez bordéliques (plusieurs lycées dans les années post-70), mais le Bac en 78, deux années de fac, petits boulots en tous genres activisme un peu débridé mais jamais démenti et, gaulé sur un coup foireux (attaque d'une librairie d'extrême droite en 79), envoyé aux armées disciplinaires où il apprend le maniement des armes.

  • Caractéristiques :

- Un peu lourdaud, grands bras envahissants dont il ne sait, apparemment, que faire, longues jambes un peu gauches (c'est pour cela qu'on le surnomme le Poulpe)

- Ne fait pas très attention à sa tenue vestimentaire.

- Aime quand même les casquettes

- A son franc-parler (mais il est cultivé, souvenirs de fac)

- Adore se déguiser, se grimer, jouer des rôles pour les besoins de son enquête

Extrait de la Bible poulpique

Continuer la visite de l'exposition Poulpe fiction. Les 20 ans de la collection "Le Poulpe"