À la fin du XIXe siècle, les autorités réalisent qu’un des principaux obstacles aux contrôles policiers des personnes est l’absence d’instruments permettant de connaître avec certitude leur identité lorsqu’elles se déplacent. Ce phénomène contribue à rendre tout particulièrement problématique l’identification des vagabonds, forains et ambulants dont la mobilité suscite l’inquiétude d’une multitude d’observateurs et nourrit nombre de débats portant sur l’efficacité des pratiques et de l’organisation des forces de l’ordre. Les peurs provoquées par cette « population flottante » sont amplifiées par une presse à grand tirage qui ne cesse d’évoquer l’idée d’une insécurité grandissante se propageant dans le monde rural. La société républicaine en voie de construction voit dans ces populations stigmatisées comme errantes, marginales et dangereuses, un « ennemi de l’intérieur » qui menace gravement l’ordre public et nécessite une réponse législative ferme de la part des pouvoirs publics.
10. Le carnet anthropométrique des "nomades" (1912)
Plan du chapitre
Un instrument inédit d’identification et de surveillance
La nécessité d’attribuer une identité fixe et fiable à ceux que l’on qualifie régulièrement de « traînards » ou de « monomanes de la route » devient un enjeu politique majeur, comme en atteste l’organisation d’un recensement général des « nomades » en mars 1895. Décidée par le gouvernement et défendue par de nombreux parlementaires, cette initiative marque un virage radical de la République vis-à-vis de ces populations aux origines incertaines.
En dépit d’un enracinement séculaire dans les campagnes françaises, les populations tsiganes sont alors considérées comme allogènes et attisent une hostilité croissante. Elles vont à la fois subir l’accentuation des mesures répressives contre toutes les formes de vagabondage et être progressivement l’objet d’un dispositif drastique de contrôle qui contribue à la création de la catégorie des « nomades ».
En effet, au tournant du siècle, les migrations tsiganes transfrontalières renforcent le mouvement d’opposition qui les prend pour cible et jouent un rôle important dans le déclenchement d’un lent processus qui engendre un accroissement de la méfiance, du rejet et des contrôles.
De nouvelles forces de police sur le territoire français - les brigades mobiles régionales de police judiciaire créées en 1907 - vont par exemple consacrer initialement une part conséquente de leurs activités à l’identification, au contrôle et au pistage des tsiganes. Une circulaire du 4 avril 1908 précise que les agents de ces brigades « photographieront et identifieront, chaque fois qu’ils en auront légalement la possibilité, les vagabonds, nomades et romanichels circulant isolément ou voyageant en troupes et enverront au Contrôle Général, établies selon la méthode anthropométrique, photographies et notices d’identification ».
Dans le même temps, l’idée s’impose de les obliger à se munir d’un document d’identité spécifique. En 1908, le député républicain Marc Réville propose officiellement de créer un « carnet anthropométrique des nomades ».
S’inspirant des grandes lignes de cette proposition, une loi est adoptée par l’Assemblée le 16 juillet 1912 qui instaure effectivement ce nouveau titre.
Alphonse Bertillon est nommé membre de la Commission en charge de préparer les projets de règlement d’administration publique prévus par cette loi. À bien des égards, le carnet anthropométrique des nomades institué prolonge les méthodes et les techniques d’identification auxquelles sont assujettis les présumés délinquants et criminels depuis le début des années 1880 à Paris.
Pour la première fois en France, des individus jugés uniquement sur leur mode de vie, sont forcés de détenir constamment sur eux un type particulier de papier d’identité directement inspiré du bertillonnage qui les stigmatise et permet aux pouvoirs publics de les suivre à la trace tout en leur imposant quotidiennement d’innombrables vexations.
Pour en savoir plus : Pierre Piazza, « Au cœur de la construction de l’État moderne. Socio-genèse du carnet anthropométrique des nomades », Les cahiers de la sécurité, n° 48, deuxième trimestre 2002, p. 207-227.
