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Abolitionnisme et évolution de la peine capitale

Jean-Claude Farcy, avec la collaboration de Marc Renneville

Charles Lucas : « faire disparaître l’affreux spectacle des meurtres humains » (1827)

Source : Charles Lucas. De l’état anormal en France de la répression…, Paris, 1885, p. 151-153.
Extrait de Charles Lucas. De l’état anormal en France de la répression en matière de crimes capitaux et des moyens d’y remédier, Paris, G. Pedone, 1885, p. 151-153. Charles Lucas (1803-1889), est un des principaux protagonistes de la réforme pénitentiaire en France. Né dans une famille aisée, avocat, membre de l’opposition libérale à la fin de la Restauration, il publie en 1827 un premier essai qui le rend vite célèbre : Du système pénal et du système répressif en général et de la peine de mort en particulier. Nommé inspecteur général des prisons après la révolution de juillet 1830, il devient un des maîtres de ce que l’on appelle alors « la science pénitentiaire » en publiant en 1836-1838, De la réforme des prisons ou de la théorie de l’emprisonnement. Dans un esprit philanthropique, il œuvre pour une prison qui tout en protégeant la société puisse éduquer le détenu et favoriser sa réinsertion sociale. Pour atteindre cet objectif, il préconise une classification des établissements pénitentiaires adaptée à la diversité de la population pénale, le développement de l’instruction et l’organisation de travaux utiles et formateurs. Il condamne la peine capitale, moins pour des raisons morales et religieuses (la vie est un droit sacré) qu’au nom du progrès de la civilisation. Il pense qu’avec l’établissement de prisons organisées dans le sens de la moralisation et de l'amendement des détenus, il est possible d'attaquer la criminalité à la racine et d'empêcher la récidive. Pour en savoir plus : Bibliographie sur le site Criminocorpus.

Victor Hugo : le Dernier jour d’un condamné (1829)

Source : Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil. Collection du Musée national des prisons.
Hugo jeune, in « Victor Hugo », par Hippolyte Castille, collection Portraits politiques, éd. 1857 (Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil) et première page du Dernier jour d’un condamné (Musée national des prisons) Victor Hugo (1802-1885) sera un des principaux artisans de la lutte pour l'abolition tout au long de son existence. La préface à l'édition de 1832 du Dernier jour d'un condamné (première édition en 1829) explicite le sens de l'oeuvre et constitue un vibrante charge contre la peine capitale, en évoquant l’espérance déçue de l’abolition au lendemain de la Révolution de 1830. Extraits de la préface à l’édition de 1832 : « Comme on le voit, à l'époque où ce livre fut publié, l'auteur ne jugea pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre qu'elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l'a été. L'auteur aujourd'hui peut démasquer l'idée politique, l'idée sociale, qu'il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le Dernier Jour d'un Condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la postérité vît dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d'élection ; c'est la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir ; c'est le grand point de droit de l'humanité allégué et plaidé à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ; c'est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite à tout jamais en avant de tous les procès criminels ; c'est la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont l'enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi ; c'est la question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posée où il faut qu'on la voie, où il faut qu'elle soit, où elle est réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais à l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau. Voilà ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui décernait un jour la gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose espérer, il ne voudrait pas d'autre couronne. Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adressé à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dû, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l'accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l'épisode, l'anecdote, l'événement, le nom propre, et se borner (si c'est là se borner) à plaider la cause d'un condamné quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouillé assez avant pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, à force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y retrouver un homme ! … L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un Condamné, non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idées si loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l'aviez prise peut-être (car qui n'a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier Jour d'un Condamné ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de Grève. C'est là qu'un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine. Depuis, chaque fois qu'au gré des funèbres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d'un arrêt de mort se fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable agonisant, – en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, – le sommait, lui pauvre poëte, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il était en train d'en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait, l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même moment, jusqu'à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit crié par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur respirait et retrouvait quelque liberté d'esprit. Un jour enfin, c'était, à ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach, il se mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces crimes publics, qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur la tête de tous les membres de la communauté sociale. Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher le sang de couler serait mieux. Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-là : concourir à l'abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhère aux voeux et aux efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs années à jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient à son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté. » Pour en savoir plus : Lire le texte complet de la préface sur le site Victor Hugo contre la peine de mort de Danielle Girard (académie de Rouen). Consulter la notice biographique de Victor Hugo sur l’encyclopédie libre Wikipédia et la Bibliographie sur le site Criminocorpus. À lire : Jérôme Picon, Isabel Violante. Victor Hugo contre la peine de mort, Paris, Les Éditions Textuel, 2001, 191 p.

Lamartine : Ode contre la peine de mort (1830)

Source : Lamartine, Ode contre la peine de mort, 19 octobre 1830.
Alphonse de Lamartine, Ode contre la peine de mort, 19 octobre 1830 (Ouvres complètes de Lamartine publiées et inédites, tome 3, Paris, chez l’auteur, MDCCLX, p. 299-307). Alphonse de Lamartine (1790-1869), écrit ce poème dans le contexte des lendemains de la Révolution de juillet 1830, alors que le procès en cours des ex-ministres de Charles X, pose question de la peine de mort en matière politique. Le peuple parisien manifeste sa crainte que les accusés bénéficient de la clémence et réclame la peine de mort, quand Louis-Philippe fait savoir qu’il répugne à l’application de la peine capitale. Lamartine développera sa position abolitionniste à plusieurs reprises à la Chambre des députés. Le 15 mai 1834, il propose de supprimer la peine de mort de la loi relative aux détenteurs d’armes et munitions de guerre : Alphonse de Lamartine. La France parlementaire (1834-1851). Œuvres oratoires et écrits politiques, tome I, Paris, A. Lacroix, 1864, p. 85-87 Chambre des députés, séance du 15 mai 1834. Loi relative aux détenteurs d’armes et de munitions de guerre punissait de mort ceux qui auraient fait usage des armes. M. de Lamartine soutint un amendement qui supprimait la peine de mort de ce projet de loi. « Messieurs, J’ai été accusé par M. Dumon (rapporteur), d’avoir reproché au projet de loi de prodiguer la peine de mort. J’ai eu tort en effet de me servir de l’expression prodiguer, puisque la peine de mort n’y est inscrite qu’une fois ; mais c’est trop encore, et je viens appuyer l’amendement qui vous propose de l’en effacer tout à fait, non pas dans l’intérêt des factions qui l’affrontent, mais pour l’honneur de la société, qui ne la demande plus, et qu’elle déshonore. Je n’entrerai pas dans la question de la peine de mort en elle-même. Je n’examinerai pas si la société a le droit d’ôter ce qu’elle ne peut rendre, ce don de la vie que le Créateur s’est réservé. Dans la nature, l’homme a reçu la triste puissance de donner la mort ; et la société, étant nécessaire, a peut-être tous les droits nécessaires aussi à son existence. Cela a été vrai, du moins tant que le dogme de la nécessité de la peine de mort a été universellement reçu. Mais ce dogme est ébranlé dans beaucoup de consciences. La peine de mort, admise par les uns, repoussée par les autres, est controversée par tous. Il y a donc doute, doute en matière d’irréparable ! doute en matière de vie humaine ! Du moment que ce doute terrible existe, la société doit s’abstenir, autrement, elle courrait le risque de se reprocher demain, comme un crime, ce qu’elle aurait accompli aujourd’hui comme une justice ! Si cela est vrai en pénalité civile, combien cela n’est-il pas plus vrai en pénalité politique ! combien plus vrai pour nous qui, avant d’avoir vécu âge d’homme, avons déjà vu si souvent nos crimes ou nos vertus politiques changer de noms, et les cendres de nos amis ou de nos complices passer trois fois du Panthéon aux égoûts, et des égoûts au Panthéon ! La justice politique, Messieurs, c’est quelquefois l’apothéose, c’est quelque fois de la vengeance, c’est toujours de la passion. Tenons-nous en garde contre nous-mêmes, nous qui voulons toujours être justes ! Par une étrange coïncidence, on nous distribuait ce matin, ici, une demande des héritiers du maréchal Ney pour la réhabilitation de sa mémoire… Messieurs, en 1815 j’étais bien jeune encore, j’avais pour une famille de princes rentrés de l’exil cette fidélité passionnée que le malheur inspire, je détestais comme aujourd’hui la perfidie et la trahison ; on jugeait le maréchal Ney ; le maréchal Ney innocent derrière sa gloire était répréhensible devant la loi ; les passions que je me réjouis de n’avoir pas comprises demandaient la mort ; l’entraînement était grand ; on répétait que la clémence passerait pour de la faiblesse, que la monarchie tomberait sous le poids de la grâce qu’elle voulait accorder ; eh bien ! je sentis qu’on ne tombait jamais dans un acte de magnanimité, de reconnaissance nationale, et que, lors même que la monarchie devrait tomber, il valait mieux ainsi tomber pour elle que de se tacher du sang d’un tel homme ! que ces taches de sang, inaperçues d’abord dans la chaleur d’une passion politique, s’étendent, grandissent au lieu de s’effacer dans l’histoire, et ternissent souvent tout un règne. Que ne donnerait pas l’histoire de Napoléon pour effacer le sang de Vincennes ! Que ces exemples nous soient utiles, Messieurs ! Marquez ce siècle d’un signe entre tous les siècles en abolissant la peine de mort. Quand elle est inique, c’est un crime ; quand elle est juste, c’est encore une flétrissure. Cette loi du talion est la loi des temps de barbarie. En procès de ce genre, la justice, c’est la victoire, la peine c’est la défaite, la vengeance c’est le pardon. Et nous, Messieurs, au milieu de ces instabilités d’opinion et de fortune où nous sommes ballottés, et où nul de nous répondre de ne pas s’égarer, à la fin de notre carrière politique, au terme d’une législature qui finit, et qui pour beaucoup d’entre nous sera la dernière, emportons au moins cette sécurité d’esprit, ce repos de conscience que notre main n’aura jamais jeté une boule dans la balance où se pèse la vie d’un de nos semblables. Plusieurs princes ont fait ce voeu sublime en montant sur le trône de ne jamais condamner un homme à mort ; le prince que vous avez élu a exprimé le même vœu ; que le peuple qui règne aussi par ses représentants accomplisse ainsi sa part dans ce voeu de miséricorde ! et donnons ce précédent à l’humanité ! » On trouvera dans le même ouvrage deux autres discours de Lamartine à l’Hôtel de ville, en 1836 et 1837 en faveur de l’abolition : Sur l’abolition de la peine de mort, premier discours prononcé à l’Hôtel de ville de Paris, le 18 avril 1836, in Alphonse de Lamartine. La France parlementaire (1834-1851). Œuvres oratoires et écrits politiques, tome I, Paris, A. Lacroix, 1864, p. 250-236 (concours de la Société de morale chrétienne dont il est rapporteur). Sur l’abolition de la peine de mort, premier discours prononcé à l’Hôtel de ville de Paris, le 17 avril 1837, in Alphonse de Lamartine. La France parlementaire (1834-1851). Œuvres oratoires et écrits politiques, tome I, Paris, A. Lacroix, 1864, p. 325-337. (réponse aux objections suscitées par son premier discours). Il intervient à nouveau, dans le même sens, à la Chambre des députés, le 17 mars 1838 (extraits) « …L'abolition systématique de la peine de mort dans nos lois serait une intimidation et un exemple plus puissant contre le crime que des gouttes de sang répandues de temps en temps, si stérilement, vous en convenez vous-même, devant le peuple, comme pour lui en conserver le goût. Il y a une sanction matérielle, brutale, inflictive, sanglante, que vous appelez la loi du talion, qui punit l'homme dans sa chair, qui frappe parce qu'on a frappé, qui jette un cadavre sur un autre cadavre, qui lave le sang dans le sang. Cette sanction aboutit à la peine de mort ; que dis-je ? elle ne s'arrête pas là ; elle va jusqu'à ces supplices, jusqu'à ces tortures, jusqu'à ces morts multipliées par les mutilations qui font mourir cent fois le coupable ou le condamné, et qu'il faudrait regretter et rétablir si vous vouliez aller loyalement aux conséquences de vos principes d'intimidation par la mort. Mais il y a une sanction nouvelle, une sanction morale ; une sanction non charnelle, non mortelle, non sanglante, aussi puissante, mille fois plus puissante que la vôtre, sanction que la société substitue graduellement à l'autre à mesure que la société se spiritualise et se moralise elle-même davantage. Celle-là consiste dans l'impuissance où l'on met le criminel de récidiver, dans la correction qu'on lui inflige, dans la solitude qui le force à réfléchir, dans le travail qui dompte les passions, dans l'instruction qui éclaire, dans la religion qui change le coeur, enfin dans l'ensemble de ces mesures défensives et correctives qui préservent la société et améliorent le criminel : entre ces deux systèmes, il y a tout l'espace parcouru des bûchers et des tortures, au système pénitentiaire. Eh bien ! nous disons, nous, que vous en êtes arrivés à ce point de spiritualisation et de moralisation sociale que vous devez faire le dernier pas et supprimer la peine de mort que vous n'appliquez déjà presque plus. Du moment où vous reconnaissez le principe de régénération morale de l'homme, et vous allez le mettre en fait dans l'organisation du système pénitentiaire, la peine de mort devient une inconséquence et une impiété. » Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Lamartine sur l’encyclopédie libre Wikipédia

Lamartine : Ode contre la peine de mort (1830) (suite)

Source : Lamartine, Ode contre la peine de mort, 19 octobre 1830.

Lamartine : Ode contre la peine de mort (1830) (suite)

Source : Lamartine, Ode contre la peine de mort, 19 octobre 1830.

Victor Hugo : « renversez l’échafaud » (1848)

Source : Moniteur universel, 16 septembre 1848, p. 52-53.
Victor Hugo, Intervention à l’Assemblée nationale, 15 septembre 1848, le Moniteur universel, p. 52-53. L’intervention se fait lors de la discussion de la nouvelle constitution qui sera proclamée le 4 novembre 1848. Son article 5 ne consacre que la suppression de la peine capitale en matière politique : « La peine de mort est abolie en matière politique ». Victor Hugo rappelle qu’au lendemain des journées de Février, dans l’atmosphère fraternelle et lyrique du printemps 1848, le peuple souhaitait l’abolition de l’échafaud assimilé à la tyrannie.

Victor Hugo : « nous ferons éclater le billot » (1862)

Source : Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil
Victor Hugo, gravure des années 1890 (Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil) et extraits de Actes et paroles II. Pendant l’exil, 1862. Genève et la peine de mort, Lettre du 17 novembre 1862. La République de Genève, lors de la révision de sa Constitution en 1862, discute de la peine capitale. Les partisans de son maintien l'ayant emporté lors d'un premier vote, les abolitionnistes, notamment républicains, pensèrent à solliciter l'appui de Victor Hugo. Ce dernier répond le 17 novembre 1862 à une lettre d'un membre de l'Église réformée, M. Bost, qui l’a sollicité en ce sens. Autres extraits de cette lettre : « Puisque vous réclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne vous faites pas illusion sur le peu de part que j’aurai au succès si vous réussissez. Depuis trente-cinq ans, je le répète, j’essaye de faire obstacle au meurtre en place publique. J’ai dénoncé sans relâche cette voie de fait de la loi d’en bas sur la loi d’en haut. J’ai poussé à la révolte la conscience universelle ; j’ai attaqué cette exaction par la logique, et par la pitié, cette logique suprême ; j’ai combattu, dans l’ensemble et dans le détail, la pénalité démesurée et aveugle qui tue ; tantôt traitant la thèse générale, tâchant d’atteindre et de blesser le fait dans son principe même, et m’efforçant de renverser, une fois pour toutes, non un échafaud, mais l’échafaud ; tantôt me bornant à un cas particulier, et ayant pour but de sauver tout simplement la vie d’un homme. J’ai quelquefois réussi, plus souvent échoué… Les écrivains du dix-huitième siècle ont détruit la torture ; les écrivains du dix-neuvième, je n’en doute pas, détruiront la peine de mort. Ils ont déjà fait supprimer en France le poing coupé et le fer rouge ; ils ont fait abroger la mort civile ; et ils ont suggéré l’admirable expédient provisoire des circonstances atténuantes. – « C’est à d’exécrables livres comme le Dernier Jour d’un Condamné, disait le député Salverte, qu’on doit la détestable introduction des circonstances atténuantes. » Les circonstances atténuantes, en effet, c’est le commencement de l’abolition. Les circonstances atténuantes dans la loi, c’est le coin dans le chêne. Saisissons le marteau divin, frappons sur le coin sans relâche, frappons à grands coups de vérité, et nous ferons éclater le billot. ………………… Quelle idée les hommes se font-ils donc du meurtre ? Quoi ! en habit, je ne puis tuer ; en robe je le puis ! comme la soutane de Richelieu, la toge couvre tout ! Vindicte publique ? Ah ! je vous en prie, ne me vengez pas ! Meurtre, meurtre ! vous dis-je. Hors le cas de légitime défense entendu dans son sens le plus étroit (car, une fois votre agresseur blessé par vous et tombé, vous lui devez secours), est-ce que l’homicide est jamais permis ? est-ce que ce qui est interdit à l’individu est permis à la collection ? Le bourreau, voilà une sinistre espèce d’assassin ! l’assassin officiel, l’assassin patenté, entretenu, renté, mandé à certains jours, travaillant en public, tuant au soleil, ayant pour engins « les bois de justice », reconnu assassin de l’état ! l’assassin fonctionnaire, l’assassin qui a un logement dans la loi, l’assassin au nom de tous ! Il a ma procuration et la vôtre, pour tuer. Il étrangle ou égorge, puis frappe sur l’épaule de la société, et lui dit : Je travaille pour toi, paye-moi. Il est l’assassin cum privilegio legis, l’assassin dont l’assassinat est décrété par le législateur, délibéré par le juré, ordonné par le juge, consenti par le prêtre, gardé par le soldat, contemplé par le peuple. Il est l’assassin qui a parfois pour lui l’assassiné ; car j’ai discuté, moi qui parle, avec un condamné à mort appelé Marquis, qui était en théorie partisan de la peine de mort ; de même que, deux ans avant un procès célèbre, j’ai discuté avec un magistrat nommé Teste qui était partisan des peines infamantes. Que la civilisation y songe, elle répond du bourreau. Ah ! vous haïssez l’assassinat jusqu’à tuer l’assassin ; moi je hais le meurtre jusqu’à vous empêcher de devenir meurtrier. Tous contre un, la puissance sociale condensée en guillotine, la force collective employée à une agonie, quoi de plus odieux ? Un homme tué par un homme effraye la pensée, un homme tué par les hommes la consterne. Faut-il vous le redire sans cesse ? cet homme, pour se reconnaître et s’amender, et se dégager de la responsabilité accablante qui pèse sur son âme, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui donnez quelques minutes ! de quel droit ? Comment osez-vous prendre sur vous cette redoutable abréviation des phénomènes divers du repentir ? Vous rendez-vous compte de cette responsabilité damnée par vous, et qui se retourne contre vous, et qui devient la vôtre ? vous faites plus que tuer un homme, vous tuez une conscience. De quel droit constituez-vous Dieu juge avant son heure ? quelle qualité avez-vous pour le saisir ? est-ce que cette justice-là est un des degrés de la vôtre ? est-ce qu’il y a plain-pied de votre barre à celle-là ? De deux choses l’une : ou vous êtes croyant, ou vous ne l’êtes pas. Si vous êtes croyant, comment osez-vous jeter une immortalité à l’éternité ? Si vous ne l’êtes pas, comment osez-vous jeter, un être au néant ? ……… La peine de mort a des partisans de deux sortes, ceux qui l’expliquent et ceux qui l’appliquent ; en d’autres termes, ceux qui se chargent de la théorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or la pratique et la théorie ne sont pas d’accord ; elles se donnent étrangement la réplique. Pour démolir la peine de mort, vous n’avez qu’à ouvrir le débat entre la théorie et la pratique. Écoutez plutôt. Ceux qui veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils ? Est-ce parce que le supplice est un exemple ? Oui, dit la théorie. Non, dit la pratique. Et elle cache l’échafaud le plus qu’elle peut, elle détruit Montfaucon, elle supprime le crieur public, elle évite les jours de marché, elle bâtit sa mécanique à minuit, elle fait son coup de grand matin ; dans de certains pays, en Amérique et en Prusse, on pend et on décapite à huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice ? Oui, dit la théorie ; l’homme était coupable, il est puni. Non, dit la pratique ; car l’homme est puni, c’est bien, il est mort, c’est bon ; mais qu’est-ce que cette femme ? c’est une veuve. Et qu’est-ce que ces enfants ? ce sont des orphelins. Le mort a laissé cela derrière lui. Veuve et orphelins, c’est-à-dire punis et pourtant innocents. Où est votre justice ? Mais si la peine de mort n’est pas juste, est-ce quelle est utile ? Oui, dit la théorie ; le cadavre nous laissera tranquilles. Non, dit la pratique ; car ce cadavre vous lègue une famille ; famille sans père, famille sans pain ; et voilà la veuve qui se prostitue pour vivre, et voilà les orphelins qui volent pour manger. Dumolard, voleur à l’âge de cinq ans, était orphelin d’un guillotiné. J’ai été fort insulté, il y a quelques mois, pour avoir osé dire que c’était là une circonstance atténuante. On le voit, la peine de mort n’est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu’est-elle donc ? Elle est. Sum qui sum. Elle a sa raison d’être en elle-même. Mais alors quoi ! la guillotine pour la guillotine, l’art pour l’art. » Pour en savoir plus : Texte complet sur le site sur le site Victor Hugo contre la peine de mort de Danielle Girard (académie de Rouen)

Jules Favre : « cette loi barbare » (1865)

Source : Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil.
Jules Favre, lithographie « Galerie des représentants du peuple de 1848 » (Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil) et Extrait de Jules Favre, Discours parlementaires, Paris, E. Plon, tome 2, 1881, p. 508). Jules Favre (1809-1880), avocat, républicain, assure la défense des accusés lors des procès politiques sous la monarchie de Juillet ; adoptant une position modérée lors de la Révolution de 1848, il s’oppose au coup d’État du 2 décembre 1851 et est élu au Corps Législatif en 1858, avec quatre autres républicains. Intervenant pour réclamer l’établissement de libertés individuelles et politiques, il réclame lors de la discussion de l’adresse (réponse du Corps législatif au programme du gouvernement), en avril 1865, l’abolition de la peine de mort. Il avait déjà argumenté en ce sens l’année précédente lors d’un débat sur la réforme du Code pénal. Son argumentation repose sur la référence à l’évolution historique qui témoigne du déclin de cette peine « barbare », peine qui est en outre en contradiction avec les principes d’une bonne philosophie pénale : elle ne peut se graduer (comme l’emprisonnement) et n’a pas de valeur moralisatrice. Surtout, en écho à l’affaire Doize des années précédentes (1861-1862) - une erreur judiciaire, réparée de justesse, a failli coûter la vie à une jeune femme -, Jules Favre insiste sur le caractère irréparable de la peine, qui, à lui seul, devrait conduire à son abolition. Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Jules Favre sur l’encyclopédie libre Wikipédia

Jules Simon : proposition de loi de 1870

Source : Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil.
Jules Simon, Album « Galerie contemporaine » (Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil) et Proposition de loi concernant l’abolition de la peine de mort, 24 janvier 1870 (Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141). Jules Simon (1814-1896), professeur de philosophie, républicain modéré en 1848, révoqué au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851. Député au Corps Législatif à partir de 1863, il est un des animateurs de l’opposition républicaine au régime impérial. Cette opposition inscrit à son programme l’abolition de la peine capitale, même si cette mesure se fait des plus discrètes dans les manifestes électoraux (elle est absente du célèbre programme de Belleville lorsque Gambetta se présente à l’élection législative de 1869). La proposition développe un argumentaire abolitionniste complet : risque d’erreur judiciaire (reconnu par la loi de 1867 réformant la procédure de révision), absence d’effet sur le nombre des crimes, confirmée par l’exemple des pays ayant prononcé l’abolition, demande de l’opinion vérifiée par les jurys qui utilisent les circonstances atténuantes pour refuser de prononcer des condamnations capitales, répugnance croissante devant les exécutions publiques, tout justifie l’article unique du projet de loi : « la peine de mort est abolie. » Dans son livre La Peine de mort, publié en 1869, Jules Simon fait le récit d'une erreur judiciaire réparée avant le châtiment suprême, celle de l'affaire Nayl, au début des années 1830. La préface de cet ouvrage développe les positions de l'auteur contre la peine capitale, à travers le dialogue évoqué avec l'abbé Moisan de la commune d'Auray où il résidait à cette époque : Extraits de la préface. Jules Simon, La peine de mort, Paris, A. Lacroix, 1869, p. 33-48 « La peine de mort était un de nos grands sujets de controverse ; car il avait renoncé de bonne grâce à ma conversion, et il me disait souvent avec un gros soupir, en me mettant ses mains sur les épaules : " Tu es perdu ! " Je ne me lassais pas de l’interroger sur les condamnés qu’il avait assistés à la mort, et surtout sur ceux que j’avais connus avant leur condamnation ; il y en avait plus d’un. Il avait une singulière maladie d’esprit : il les croyait tous innocents, et cela, du fond de son âme. Je crois bien qu’il n’excluait pas de cette absolution universelle ceux qui lui avaient avoué leur crime. Il trouvait quelque moyen de les transformer en martyrs ; ils étaient tout au moins victimes de leur éducation, ou des circonstances, ou de l’organisation sociale ; car l’abbé Moisan, qui tonnait tous les matins contre les saint-simoniens, après avoir lu la Gazette de France, était, sans s’en douter, un socialiste radical. Je parle ici, bien entendu, des condamnés pour crimes ordinaires ; quant aux condamnés politiques, il ne les croyait pas seulement innocents, il les tenait pour des héros ; et moi qui ne partage aucune de ses idées politiques, je ne suis pas éloigné de croire qu’il n’avait pas tort. On comprend qu’il était, ennemi déclaré de la guillotine ; il l’était aussi du carcan, de la marque, des galères, et même des longues détentions. Il aurait maudit la prison cellulaire, si l’administration avait exercé dès ce temps-là son prétendu droit de tuer l’homme intellectuel et moral en laissant subsister l’homme physique. Il rêvait un système de détention courte, plus ou moins sévère suivant les cas, toujours dirigée vers un but de régénération morale, et après laquelle les condamnés les plus redoutables pourraient être transportés dans une colonie, où l’État les laisserait libres sous certaines conditions. Il ne refusait pas à la société le droit de tuer lorsqu’elle était dans le cas de légitime défense et par exemple, exception singulière chez un homme de parti qui avait encouru cent fois des condamnations capitales, il admettait sans difficulté la peine de mort pour les crimes politiques. Elle n’était alors, suivant lui, qu’un des incidents de la bataille. Mais ce qu’il contestait pour les crimes ordinaires, c’était le cas de légitime défense. Il pensait que, pour maintenir l’ordre et garantir la sécurité de tous, la Société n’avait pas besoin, ne pouvait jamais avoir besoin de verser le sang. À ses yeux, la peine de mort était barbare, parce qu’elle était inutile. Elle n’était pas seulement inutile. Il traitait d’ignorants et de sophistes ceux qui parlaient de l’exemple, et qui regardaient les exhibitions d’échafauds comme une salutaire leçon de morale. Il soutenait tout au contraire que la cruauté des peines engendre la férocité des moeurs. " Croyez-en mon expérience, disait-il en ces occasions ; le sang appelle le sang. Ceux qui assistent à une exécution avec de mauvais instincts n’en reviennent pas terrifiés, ils en reviennent démoralisés. " Son grand argument était l’incertitude des jugements humains ; il était intarissable sur cet article ; il entassait les exemples, quelques uns d’une force accablante, et tous puisés dans ses souvenirs personnels. Ses récits étaient de longs procès faits aux juges. Il ne voyait en eux que des hommes de parti, qui avaient la guillotine pour argument. Il faut dire qu’il avait vu les cours prévôtales. Il disait, entre autres choses, que la justice politique rendait ses arrêts comme on obéit à une consigne ; mais fidèle à ses principes, il ajoutait qu’elle était instituée pour cela, qu’elle était dans son rôle en frappant les ennemis et même les suspects. " Que voulez-vous que fasse un juge, qui est lui-même une partie du gouvernement, qui lui doit sa place, qui lui demande de l’avancement, qui pense comme lui puisqu’il le sert, quand le gouvernement lui dit, en lui montrant un accusé politique " Je suis en danger, défends-moi. " J’étais, sur ce dernier point, complètement d’accord avec M. Moisan. Ce n’est pas moi assurément qui aurais pensé à supprimer la peine de mort en matière politique, tout en la laissant subsister pour les crimes ordinaires. Quand je lisais l’histoire de la révolution, si j’étais indigné, comme tous les hommes de coeur, des exécutions par masses, sans jugement et sans culpabilité, il y avait des condamnations que je trouvais justes, et auxquelles je sentais bien que j’aurais souscrit. Je sais à présent pourquoi nous pensions ainsi, M. Moisan et moi, sur la justice politique. Il avait vécu sous la terreur rouge, l’empire et la terreur blanche ; moi-même j’étais entouré de gens qui avaient perdu leurs amis sur l’échafaud, ou qui avaient été condamnés et avaient échappé à la mort par miracle. Toute répression sanglante engendre des représailles ; il est contre nature d’en attendre la paix. L’échafaud politique ne fait pas seulement des assassins comme l’autre échafaud : il fait des juges politiques. Je voudrais dire au moins que je partageais les idées de l’ancien aumônier des prisons en matière de crimes communs ; mais né en 1815, entre la terreur maudite et la terreur bénite, j’étais trop près des âges de sang. On ne parlait autour de moi que de répondre à la mort par la mort. J’étais d’ailleurs retenu par la fameuse phrase dans laquelle M. Alphonse Karr, qui a été depuis un de mes amis, a résumé tous les arguments par lesquels la peine de mort peut être défendue : " que messieurs les assassins commencent. " Nous répétions de part et d’autre les mêmes discours, avec la même passion et le même succès, dans nos promenades à Sainte-Anne et à Quiberon et dans nos excursions à Vannes ou à la pointe de Saint-Gildas. Quand l’abbé ne savait plus que dire, il me fermait la bouche avec le procès des frères Nayl, dont vous allez lire le récit tout à l’heure ; ce souvenir encore tout récent nous troublait l’un et l’autre, et nous laissions filer notre canot le long des rochers de la côte, en gardant le silence, et en pensant aux terribles événements que nous venions de traverser. C’est au retour d’une de ces courses qu’il me demanda d’écrire l’histoire de nos trois amis. Je l’écrivis tout d’un trait le lendemain matin, non pour prouver, comme on peut le voir par ce qui précède, mais pour raconter et pour fixer nos communs souvenirs. Le pauvre abbé Moisan me fit promettre de la publier un jour, " si jamais tu deviens auteur ", ajoutait-il. La voici. Elle a dormi tout un quart de siècle sous mes livres de ce temps-là, avec les manuscrits que j’accumulais alors en véritable échappé de collège. Quand j’ai relu, au bout de vingt ans, ces récits très naïfs mais très véridiques, avec un sentiment qui doit ressembler à celui d’une femme arrivée au seuil de la vieillesse et qui retrouve inopinément au fond d’un tiroir une fleur desséchée, une parure flétrie, je n’ai pu résister au désir d’en publier un ou deux, en me cachant avec soin sous un nom que prenaient tour à tour tous ceux qui ne voulaient pas être reconnus. Je laisse paraître aujourd’hui, en le signant, celui que j’ai appelé la Peine de mort, parce qu’un récit vaut quelquefois autant qu’une raison. Je ne puis terminer cette préface sans dire que mes idées sur le point principal ont été entièrement modifiées par l’étude. Je pense à présent que la peine de mort et toutes les peines perpétuelles peuvent et par conséquent doivent être retranchées de nos codes ; en un mot, je refuse à l’homme, soit en matière politique, soit en matière ordinaire, le droit d’infliger à l’homme ou une souffrance ou une flétrissure irrévocables. Je n’admets ni l’infaillibilité dans le juge, ni l’éternité de la perversité dans le coupable. J’ai été quelque temps mêlé, après la fondation de la république, à l’administration de la justice criminelle ; j’ai visité un grand nombre de prisons dans toute l’Europe, depuis Mazas jusqu’à Millbanks ; je suis allé à Portland, pour me rendre compte de la manière dont les Anglais remplaceront la peine de mort quand ils y auront renoncé. Ce que j’ai surtout rapporté de ces longues études, c’est la peur de l’irréparable. Il y a une maison, en Bretagne, qui m’aurait suffi, sans aller si loin, si je ne m’étais pas obstiné à lutter contre moi-même dans mon désir de ne pas remplacer la raison par le sentiment. Ce n’est plus aujourd’hui pour moi une question d’humanité. En demandant qu’on laisse toujours à la société le moyen de réparer une erreur, si je pense beaucoup à la victime, je pense encore plus à la société elle-même ; et j’ai moins peur du tort qu’une erreur judiciaire fait à un homme, que de celui qu’elle fait à la justice. Je ne suis plus aussi farouche que nous l’étions, l’abbé Moisan et moi en 1833, et je ne sais pas, quoiqu’il fût tout d’une pièce et Breton jusque dans les moëlles, s’il commettrait encore l’effroyable contre-sens de laisser subsister la peine de mort pour les vaincus en la supprimant pour les assassins. Pour moi, je suis converti sur les deux points. J’ai vu à Nüremberg un musée de sabres à décapiter, de couperets, de machines à faire sauter la main ou le pouce, à essoreiller, à aveugler. La mort ne s’y montre pas seulement atroce elle y est, dans certains supplices, par un raffinement du génie des tortureurs, ridicule. C’est là, pour le dire en passant, qu’a été inventée, longtemps ayant la révolution française, notre sinistre guillotine, avec ses poteaux à rainures, ses ceps pour enfermer le cou, son couteau lâché par un ressort et opérant la décapitation par le seul poids de sa masse, sans intervention de la main de l’homme. Je voudrais que de tous les coins de la terre civilisée, on y portât les dernières guillotines, les derniers garrots, les dernières potences ; et je crois fermement que, dès le lendemain, la race de MM. les assassins, comme dit Alphonse Karr, irait en s’éteignant. La politique y gagnerait comme la morale. Les guerres civiles n’en seraient peut-être pas moins fréquentes, mais à coup sûr elles deviendraient moins atroces. Ce que j’ai retenu, sur ce dernier point, des opinions de N. Moisan, c’est un désir ardent de voir la justice politique, puisque c’est le nom qu’il faut lui donner, entièrement séparée de la justice ordinaire. Ni les mêmes juges, ni les mêmes lieux de détention. Assurément je suis convaincu qu’il y a en politique une cause juste et des partis haïssables ; mais dans tout jugement politique, c’est le vainqueur qui décide, à titre de vainqueur, soit qu’il représente la justice ou la violation de la justice. Quand la chance tourne, l’accusé change de place avec le juge. Le même code se trouve bon. Il est donc vrai que la justice politique est une bataille, et la justice ordinaire une doctrine. Là, une question de victoire et de défaite ; ici, une question de bien et de mal. La preuve qu’une condamnation politique ne fait de tort qu’à la victime et n’en fait pas à la morale, c’est qu’en dépit de la violence des partis, la proscription n’a jamais déshonoré personne. » Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Jules Simon sur l’encyclopédie libre Wikipédia Lire le texte complet de l’ouvrage de Jules Simon sur le site sur le site Victor Hugo contre la peine de mort de Danielle Girard (académie de Rouen)

Jules Simon : proposition de loi de 1870 (suite)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141.

Jules Simon : proposition de loi de 1870 (fin)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141.

Les Communards : la guillotine au bûcher (avril 1870)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/142.
Extraits des journaux La Liberté, 10 avril 1871 et l’Univers, 12 avril 1871 (Archives de la préfecture de police de Paris, DB/142) Déjà, lors de la Révolution de 1848 il avait été question, parmi le peuple, de brûler l'échafaud comme le rappelle Victor Hugo lors de la discussion de la constitution républicaine. Initiative locale, dans l’esprit même du mouvement communaliste, un comité de la Fédération de la garde nationale du XIe arrondissement décide de brûler les bois de justice, place Voltaire, le 6 avril 1871. L’instrument de « domination monarchique » est réduit en cendres au pied de la statue du défenseur de Calas et La Barre, tout un symbole, Henri Rochefort ayant alors ajouté que l’heure « n’était plus de couper les têtes mais d’ouvrir les intelligences ».

Victor Schoelcher : proposition de loi (1873)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141.
Proposition de loi ayant pour objet l’abolition de la peine de mort, 13 décembre 1873 (Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141) À partir de la chute du régime impérial, les projets de loi sur l’abolition de la peine capitale se multiplient, émanant de l’extrême-gauche radicale d’abord, mais ralliant également des républicains plus modérés. Victor Schoelcher (1804-1893) est un des principaux artisans de l’abolition de l’esclavage en France et dans les colonies française (décret du 27 avril 1848). Siégeant à gauche des assemblées de la Seconde République comme député de la Guadeloupe et de la Martinique, il est proscrit au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851 et s’exile en Angleterre. Il rentre en France à la chute du régime impérial, il est élu député de la Martinique en 1871, avant de devenir sénateur inamovible en 1875. Pour en savoir plus : N Voir la notice biographique de Victor Schoelcher sur l’encyclopédie libre Wikipédia

Louis Blanc : proposition de loi (1878)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141.
Proposition de loi relative à l’abolition de la peine de mort, 13 mai 1878 (Archives de la préfecture de police de Paris, DB/141) Louis Blanc (1811-1882), journaliste socialiste, se fait le défenseur d’une organisation sociale fondée sur l’association qu’il essaie de mettre en pratique pendant la Seconde République sous la forme d’ateliers nationaux. Considéré comme responsable de l’insurrection ouvrière de juin 1848, il s’exile en Angleterre. De retour en France après la chute de l’Empire, il siège à l’Assemblée nationale sur les bancs de l’extrême gauche, mais condamne la Commune de Paris. La proposition synthétise les arguments abolitionnistes : peine irréparable alors qu’une justice infaillible n’existe pas, exécution non intimidatrice et faisant obstacle à « l’adoucissement des mœurs », exemple des pays étrangers et appel à l’autorité morale des philosophes et criminalistes. Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Louis Blanc sur l’encyclopédie libre Wikipédia

La caricature contre la peine capitale (1879)

Source : Archives de la préfecture de police de Paris, DB/616.
Dessin « A bas la peine de mort », Chignol et Gnafron, Journal des Gones de Lyon, 31 mai 1879 (Archives de la préfecture de police de Paris, DB/616). Le dessin frise la caricature en représentant une scène d’exécution : condamné tirant la langue, cheval lorgnant sur le panier rempli de son, bourreau hésitant à lâcher la corde, attendant l’ordre d’un magistrat venu du ciel et porteur du texte de l’arrêt… L’auteur accentue la charge en se concentrant sur la guillotine à l’instant où elle va accomplir son œuvre de mort, en évacuant les spectateurs (mais un visage de femmes rappelle la critique de la foule féminine supposée fréquenter assidûment un tel spectacle) et rappelant en titre de la gravure et sur le faîte de l’instrument son hostilité à la peine capitale.

Jules Jouy : « Elle rentre cuver son sang, la Veuve » (1887)

Source : Poème de Jules Jouy, La Veuve, 1887.
Poème de Jules Jouy, La Veuve, 1887. Jules Jouy (1855-1897), chansonnier de la Butte Montmartre, auteur des plus prolixes (on le surnomme « la chanson faite homme », capable d’écrire un texte par jour), il publie dans les journaux satiriques comme Le Tintammarre et Sans-culotte, en combattant toujours le cléricalisme et l’injustice. Il a également écrit des centaines de chansons de café-concert, chantées par les grandes vedettes de son époque. On affirme qu’il éprouvait une véritable fascination pour la guillotine. Le poème, en reprenant une des appellations populaires de la guillotine, est une violente charge contre l’exécution capitale dont le déroulement complet est retracé à travers la métaphore du mariage de la Veuve… Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Jules Jouy sur l’encyclopédie libre Wikipédia et celle donnée sur le site label.de.cadisc Pour écouter le poème mis en musique par P. Larrieu et chanté par Damia, on peut consulter le site Du Temps des cerises aux Feuilles mortes.

Clemenceau : « vous faites revivre la barbarie »

Source : Georges Clemenceau, Le grand Pan, Paris, 1896, p. 307-313.
Extraits de Georges Clemenceau, Le grand Pan, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1896. Autour de l’échafaud, p. 307-313. Georges Clemenceau (1841-1929), d’abord médecin, entre en politique à la fin du Second Empire ; élu député de Paris en 1876, il est le chef de l’opposition radicale dont le programme inclut l’abolition de la peine de mort. Compromis dans l’affaire de Panama, il perd son siège au Parlement en 1893. L’affaire Dreyfus lui donne l’occasion, comme polémiste (avec son célèbre « J’accuse ») de revenir en politique. Élu sénateur du Var en 1902, il devient ministre de l’Intérieur en mars 1906, puis chef du gouvernement en octobre de la même année. Pendant son ministère (octobre 1906-juillet 1909), il réprime durement les mouvements sociaux, réforme la police, et acquiert alors la réputation de « briseur de grèves » et de « premier flic de France ». C’est pendant son ministère, qu’en accord avec le programme radical, a lieu le grand débat parlementaire sur la peine de mort pendant il n’intervient pratiquement pas. Dans ce chapitre, Clemenceau évoque une exécution ayant eu lieu à Laval le 30 août 1894, celle de l’abbé Bruneau, vicaire d’Entrammes, condamné à mort pour assassinat du curé de cette ville, l’abbé Fricot, par la cour d’assises de Mayenne. L’affaire a eu un retentissement national et l’exécution est l’occasion de l’incident qui est au point de départ du texte de Clemenceau : Louis Deibler, arrivé le 27 août, doit attendre les suites d’une protestation de l’avocat de Bruneau qui, contrairement à l’usage, n’a pas été entendu, sur sa demande, par le Président de la République. Ce retard donne l’occasion aux journalistes d’apprécier le comportement de la foule accusée de férocité, barbarie… D’où l’angle d’attaque de l’auteur contre la peine capitale : les véritables « Barbares », ce sont les autorités et le personnel politique – républicain compris – qui maintiennent avec bonne conscience la guillotine comme « instrument d’ordre social ». La « barbarie du raffiné », celle du législateur, est encore plus condamnable que la « barbarie populaire ». Voici le texte entier du chapitre. Autour de l’échafaud : « L’échafaud I Autour de l’échafaud. S’il y a un scélérat peu digne d’intérêt, c’est bien l’abbé Bruneau. Raison insuffisante pour lui infliger un supplément de supplice non prévu par la loi. Le chef de la statistique qui est chargé de pousser le cri de pitié à la Commission des grâces, ayant déclaré qu’il n’avait pas son compte de têtes, Deibler prit le train, tout gaillard. Il arrive à Laval, en famille, avec sa machine. En province, on s’ennuie. Toute la ville est à la gare. On se bouscule, on rit, on fait des plaisanteries : c’est une fête. La nouvelle s’est répandue dans le département. Toutes les routes qui aboutissent à Laval sont encombrées de carrioles joyeuses. Hommes, femmes, enfants, - car c’est le temps des vacances, - tout le monde rural veut voir guillotiner le curé. Voilà trois mille personnes campées sur la place, mangeant buvant, criant, chantant. Combien se seraient dérangés pour contempler les traits de quelque noble artiste, ou d’un vieux savant, honneur de l’humanité ? Jusqu’ici, cependant, rien à dire. Chacun est dans son rôle. La peine de mort étant exemplaire, comme on sait, trois mille personnes se présentent pour recevoir une leçon. C’est donc que le besoin s’en faisait sentir. Les assistants, il est vrai, ne sont pas tous recueillis. Pauvre humanité ! Mais un bruit fâcheux se répand : une formalité manque. L’usage veut qu’avant le cou de couteau, le Président de la République reçoive l’avocat du condamné. Cela est du decorum. Quand on a ainsi tiré le criminel à hue et à dia, les bons bourgeois se disent : « Au moins celui-là ne se plaindra pas. » Or, le Président, qui est à la campagne, avait oublié l’avocat. En apprenant cette nouvelle, Deibler rengaine son couteau, et dit qu’il va pêcher les écrevisses en compagnie de son gendre et de son fils. Mais si le bourreau s’amuse, les campagnards et les citadins ameutés devant la prison se révoltent. Ils sont venus de loin, alléchés par le plaisir de voir couler le sang, et voilà qu’on les fait attendre. Clameurs, hurlements, tapage. « C’est sa tête qu’il nous faut ! oh ! oh ! » Le misérable, de l’autre côté du mur, entend les cris de la foule sauvage qui veut du sang, comme autrefois la plèbe du cirque. Cette peine supplémentaire n’était pas inscrite dans le jugement. Au fond, je suis obligé de constater que la foule a raison. Pourquoi retarder son plaisir ? La tombe est creusée. Va-t-on la combler ? Le Président a signé. Va-t-il retirer sa signature ? Peut-il avouer ainsi qu’il signe légèrement des ordres de mort ? Mieux vaut voir tomber la tête de Bruneau que faiblir le prestige de l’autorité. S’il en est ainsi, pourquoi nous berner de cette sinistre comédie ? Jurés, magistrats, président, bourreau veulent tuer. La foule veut voir tuer. Tuez donc, et ne vous donnez pas l’apparence d’être la justice quand vous n’êtes que la vengeance et la férocité, le prolongement héréditaire d’un atavisme de sang. Les journaux modérés flétrissent, dans le populaire, ces manifestations exubérantes de sauvagerie naïve. Quant à faire leur examen de conscience, c’est à quoi ils ne pensent guère. Ils ne sont pas féroces, les hommes doux et paisibles qui, huit jours durant, firent massacrer trente mille prisonniers dans les rues de Paris, il y a vingt ans. Leurs femmes, à Versailles, aguichaient d’une ombrelle délicate les blessures des hommes enchaînés qui défilaient sous leurs yeux, d’autres leur crachaient à la face, ou les injuriaient seulement. Les pères avaient tiré par les soupiraux des Tuileries sur les blessés de juin, entassés dans les caves. Terreur blanche ou terreur rouge, les aïeux étaient repus de sang. Hier, Gallifet, mis en appétit par Deibler, annonçait qu’il fallait se servir de l’armée nationale pour un grand massacre de Français, et tous les réactionnaires, républicains ou autres, de hocher la tête, comme pour dire : « Peut-être ! » Ce n’est pas férocité, puisque tout cela se fait en riant, entre deux noces, puisque tous ces gens ont mis sur leur primitive barbarie un beau vernis tout frais de belles manières, puisqu’ils sont vieux, pratiquants et qu’ils n’ont déserté le trône que pour mieux défendre l’autel. Républicains de la veille ou ralliés se retrouvent cousins devant l’échafaud, incapables de comprendre une société qui ne tue pas. Ils sont là, au Palais-Bourbon, se chamaillant, feignant d'être fort en colère, au fond soutenant des thèses, et résolus, quoi qu'il arrive, à ne rien changer. Ils maintiennent la peine de mort, mais en beau langage, avec une rhétorique qui vient du concours général, et des arguments que l'État fournit aux jeunes normaliens qui veulent faire leur chemin dans le monde. Ils ne se jugent pas méchants, parce que beaucoup d'entre eux aiment quelque chose ou quelqu'un ; ils se croient très cultivés, parce que quelques-uns savent ce qu'ont dit les autres ; ils se croient très libres d'esprit, parce qu'ils ne sont solidement attachés à rien ; ils se croient même vertueux pour des sous arrachés par quelque misère criante, ou des billets de banque par l'Église. Et confortablement installés dans cette forte estime d'eux-mêmes, ils sont bien à leur aise pour cingler de leur mépris la canaille hurlante de la place publique de Laval. Vraiment ! Barbares est bientôt dit. Ce qu'ils viennent chercher ces barbares, c'est le spectacle du sang versé par vous. Ce couteau, c'est votre instrument d'ordre social. Ce bourreau, c'est votre fonctionnaire. Ce sang, c'est un ordre de vous qui le fait couler. Pourquoi ceux qui n'ont rien ordonné se détourneraient-ils de votre acte ? Pourquoi auraient-ils la pudeur qui vous fait défaut ? Ils sont grossiers, répugnants, c'est vrai ; mais eux, du moins, ne sont pas responsables. Vous, vous proclamez que sans cet acte sacré d'une vie humaine détruite méthodiquement par la machine sociale, la société est en péril. Alors, laisser le peuple se repaître de l'enseignement de l'acte sacré. Il ne sait pas, lui ! Il ne fait pas de lois. Il n’a pas de prétention à la philosophie. Ce qui l’anime, même sur la place publique de Laval, c’est au fond un besoin de justice. Un grand crime a été commis : il veut l’expiation. Il prend l’expiation que vous lui donnez. Vive la justice ! a crié quelqu’un. Cette justice-là est sans doute rudimentaire, puisque c’est la loi du talion de l’âge de pierre, la loi du talion que nous avons reçue des anthropoïdes inconnus, dont sommes les bons rejetons, la loi du talion dont les animaux, tous les jours, nous donnent l’instructif exemple. Mais cette justice-là, c’est la vôtre. Et si la foule naïve ne sait pas cacher les sentiments qu’elle lui inspire, c’est qu’on ne peut pas se mettre à dix mille pour faire de l’hypocrisie. Le sang est une vieille pâture des ancêtres dont le goût monte aux lèvres dès qu’on le présente à notre vue. Vous faites revivre la barbarie et vous vous plaignez que ce soit la barbarie qui réponde. La barbarie populaire est l’explosion provoquée par vous de l’antique sauvagerie dormante. La barbarie du raffiné, qui de son siège de législateur, ou d’exécutif, décide, entre deux bâillements, que le sang sera versé, est plus odieuse que l’autre, parce qu’elle est raisonnée. Il se peut que nous soyons en République, il se peut que les pouvoirs publics soient aux mains d’hommes que nous avons choisis, et qui nous gouvernent, ou sont censés nous gouverner, d’après certains principes immortels dont nous assommons l’univers. Mais le dernier roi supprimant l’échafaud dans cette Belgique qui, française, s’en repaîtrait, fait plus pour la civilisation que tous les bourgeois, républicains ou non, qui ne voient pas le sang sur eux parce qu’ils payent quelqu’un pour le verser en leur nom. Et la foule à qui l’on donne du sang à boire se conduit en bête buveuse de sang, alors nos législateurs philosophes, nos penseurs bourgeois, s’inquiètent et disent : « Il faut changer quelque chose. » Certains s’aviseraient peut-être de ne pas tuer, de donner un autre enseignement à la foule, d’imposer la longue expiation du remords au criminel sous la main de la loi. Non, non. Il faut tuer. Seulement, le bourreau prend des airs de mijaurée. La plèbe le dégoûte. Il veut travailler loin de tout regard, comme l’homme juste fait le bien. Toutes les gazettes bien pensantes l’y encouragent. C’est le progrès ! Plus de spectacle répugnant, plus de cris de mort, plus d’applaudissements quand la tête tombe. Nous aurons le bénéfice de la tuerie, sans en avoir le désagrément. On coupera des têtes et nous aurons la satisfaction de le savoir, sans que nos nerfs soient désagréablement secoués par le récit des scènes où la mauvaise éducation du peuple s’accuse vraiment d’une façon trop choquante. Ainsi, l’habitude du bourreau pourra se prolonger dans les âges, sans qu’une sentimentalité déplacée soulève l’opinion contre la boucherie légale. Car il faut tuer, c’est le dernier mot de tout. Nos pères ont tué, nous tuerons, et nous léguerons la sanglante machine aux petits enfants qui, dès qu’ils auront l’âge, tueront comme nous. Tu ne tueras point, dit le Galiléen, qui fut tué pour l’avoir dit. Cette mort devait tuer le bourreau, semble-t-il. Elle a fait surgir tortionnaires et bourreaux, par milliers, aux quatre coins du monde. De la parole de paix est sortie la guerre ; et de la parole de vie, la mort. C’est la destinée de l’homme, que la lumière se fait d’abord en lui d’un grand éclair qui l’éblouit. Extrême lumière, extrême nuit. Il faut que l’œil s’habitue à la clarté nouvelle. Jusque-là, nous tâtonnons dans l’éblouissement, comme dans les ténèbres ; aussi trébuchants, aveuglé de lumière, qu’aveugles d’obscurité. Avoir dit de ne pas tuer est bien. Ne pas tuer est mieux. Plus difficile, hélas ! De longs siècles avant Jésus-Christ, l’Inde avait entendu la même parole sans en profiter davantage. De combien de siècles de meurtres encore l’humanité a-t-elle besoin, pour incarner le Verbe, pour apprendre à se respecter elle-même dans chaque vie humaine, pour se vouloir et se faire de bonté et de paix ? » Pour en savoir plus : Voir la notice biographique de Clemenceau sur l’encyclopédie libre Wikipédia. Sur l’affaire Bruneau, voir la bibliographie du site Criminocorpus.

La dernière exécution à Lons-le-Saunier (1897)

Source : Collection du Musée national des prisons.
Photographie de la dernière exécution publique à Lons-le-Saunier, 20 avril 1897 (Musée national des prisons) L’exécution est celle de Pierre-Elysée Vaillat, condamné à mort le 9 mars 1897 pour avoir assassiné, lors d’un vol, deux personnes, un frère et sa sœur. Le cliché est pris au moment de l’ouverture des portes de la prison et de la sortie du condamné, qui découvre la guillotine. Le fourgon destiné au transport du corps est prêt à partir. À la fin du 19e siècle, les exécutions deviennent de plus en plus rares en province.

Les jurés et la peine capitale

Source : Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil.
Dessin de Jossot, L’Assiette au Beurre, n° 345, 9 novembre 1907, « Les Jurés» (Collection Musée de l’Histoire vivante – Montreuil, cliché de Véronique Fau-Vincenti) Le dessin de Jossot dans l'Assiette au Beurre du 7 novembre 1907 se situe dans le contexte du débat sur la peine capitale qui a lieu au Palais-Bourbon au moment où les jurys, sous la pression d'une opinion chauffée à blanc par la grande presse, pétitionnent pour l'application de la peine de mort alors que le président Fallières gracie tous les condamnés. En réalité, cours du 19e siècle, les jurés ont été les artisans de la disparition progressive des exécutions, en usant abondamment des circonstances atténuantes introduites par la loi du 28 avril 1832. Les pénalistes insistent souvent sur ce point qu'ils estiment « dangereux », tels Adolphe Chauveau et Faustin Hélie, rappelant les débats ayant eu lieu lors de la présentation de cette loi : Adolphe Chauveau, Faustin Hélie. Théorie du Code pénal, tome I., Paris, Cosse, Marchal et Billard, 1872, p. 106-108 «… le garde des sceaux s’exprimait en ces termes, en présentant la loi du 28 avril 1832 : « Toutes les fois que l’on s’occupe de législation pénale, la question de l’abolition de la peine de mort est la première et la plus haute qui s’offre à la pensée. Réclamée par des publicistes et des philosophes, sollicitée dans une occasion malheureusement trop mémorable par la Chambre qui vous a précédés, mise en pratique dans quelques pays, l’abolition de la peine de mort est un des vœux les plus ardents de beaucoup d’amis de l’humanité, qui sont divisés cependant sur les moyens de le satisfaire. Le projet de loi a été conçu dans la pensée qu’une abolition totale et immédiate n’est pas praticable. Il est des cas où des crimes sont à la fois si atroces et si dangereux, que de très grands obstacles s’élèveraient dans la plupart des esprits contre l’adoucissement de la peine qui les frappe. Conservée pour des cas qui demeureront très rares, maintenue dans la législation comme un épouvantail pour le crime, la peine de mort peut-être disparaîtra plus tard, lorsque la suppression sera devenue en harmonie avec les mœurs publiques. Le projet de loi a pour objet de rendre beaucoup plus rare le recours à cette dernière et lamentable ressource de la société contre le crime. » Le rapporteur de la commission de la Chambre des députés est allé plus loin : « Votre commission n’a point soulevé la question de la légitimité de cette peine ; question redoutable, qui trouble la conscience et embarrasse la raison, mais que résout contre les doutes de la philosophie et de l’humanité, la pratique de tant de peuples et de tant de siècles. Votre commission s’est associée de tous ses vœux aux efforts philanthropiques qui poursuivent l’abolition de cette peine. Mais l’intérêt même de cette cause sacrée, que le mauvais succès d’une tentative hasardée pourrait compromettre, l’intérêt de la société, qu’on ne peut désarmer de sa protection la plus efficace, sans lui avoir assuré une autre non moins énergique, quoique moins sanglante, l’état du pays et des opinions, sur lequel la magistrature rend un témoignage unanime, tout nous a déterminé à penser qu’une abolition graduelle était seule raisonnable et possible. Et nous avons cru marcher assez avant dans cette voie par l’admission des circonstances atténuantes… »… Cette théorie a des effets très graves dans son application à la peine de mort. Le droit attribué au jury de déclarer, dans tous les cas, les circonstances atténuantes, et le résultat de cette déclaration, qui est d’abaisser nécessairement la peine d’un degré, revêtent en réalité ce jury d’un pouvoir immense, celui de laisser subsister ou d’abolir à son gré la peine capitale. Ainsi la loi abdique sa puissance ; le législateur se dépouille du droit de résoudre cette haute question sociale. C’est au tribunal de douze jurés que cette grande cause de la politique et de la philosophie vient se plaider. Selon leur conviction du moment, ils vont effacer la peine ou la maintenir. Le législateur l’a inscrite dans la loi, et reste inerte devant l’application ; c’est entre les mains des citoyens eux-mêmes qu’il dépose le glaive du bourreau. »

Statistique de la peine capitale 1811-1914

Source : Graphique élaboré par l'auteur.
Évolution du nombre de condamnés à mort et d’exécutés en France de 1811 à 1913 (graphique élaboré à partir des chiffres fournis par : Aubusson de Cavarlay (Bruno), Huré (Marie-Sylvie), Pottier (Marie-Lys). Les statistiques criminelles de 1831 à 1981, Déviance et contrôle social, 1989, n° 5, p. 182-183; Mickeler (Guillaume). La peine de mort et les travaux forcés à perpétuité devant la cour d'assises d'Eure-et-Loir (1811-1900), thèse de doctorat en droit, Paris-Saint-Maur, 1999, tome 2, p. 786-789.) Malgré l’incertitude des données statistiques pour les premières décennies (absence du chiffre des exécutés, problème des peines nombreuses prononcées par contumace), il est certain que la répression est très sévère sous l’Empire et dans les premières années de la Restauration, avec des sommets atteints en 1816 et 1817, le nombre de condamnations capitales dépassant alors les 500 pour chacune de ces deux années. De plus les temps ne sont pas à la grâce. Les historiens pénalistes parlent à juste titre d’une « répression barbare », d’un « usage immodéré de la peine de mort » pour caractériser la répression criminelle du début du XIXe siècle (Renée Martinage). À partir du milieu des années 1820, on observe un reflux rapide des condamnations qui va continuer pendant une dizaine d’années pour stabiliser le niveau à une cinquantaine de condamnations annuelles jusqu’au milieu du siècle. Une nouvelle baisse a lieu pendant la période libérale du Second Empire. La légère remontée de la courbe après la guerre de 1870 n’inverse pas une tendance de fond vers une baisse lente – plus sensible au niveau des exécutions que des condamnations – qui se continue jusqu’au début du siècle suivant. La remontée des condamnations après 1905 traduit une réaction des jurys inquiets d’une montée de la criminalité alors que les présidents de la République gracient toujours. Le débat parlementaire de 1906 sur la peine capitale rend compte de cette évolution, et on lira dans les pages suivantes des pétitions de jurys comme des interventions de députés très éclairantes à cet égard. Pour en savoir plus : Renée Martinage, Punir le crime. La répression judiciaire depuis le Code pénal [Nord], Villeneuve-d'Ascq, l'Espace juridique, A. N. R. T., 1989, VII-291 p.