Considérer que la fin de la guerre et la démobilisation se résument au seul silence des armes occulte toutes les autres questions qui prennent place au même moment. De la Guerre de Cent Ans aux conflits contemporains, les périodes de sortie de guerre ont été longues et complexes. Entre les questions de réparation, de réhabilitation, et de réintégration, la fin du conflit est le moment où justice militaire et justice civile tentent de rétablir l’ordre et les droits bafoués. Durant cette période, tant pour les combattants criminalisés que pour les non-combattants lésés, l’appareil judiciaire est tiraillé entre le besoin de punir, l'obligation de réparer les torts causés et la volonté de réhabiliter les combattants fautifs.
Comment, alors, désarmer les esprits et réintégrer des individus façonnés par la violence des armes ? Du pardon conditionnel à la difficile reconstruction des liens sociaux, les teneurs des réparations et des réintégrations indispensables sont plus complexes et partielles que l’on ne croit.
4. Démobilisation, réhabilitation, réparation
Plan du chapitre
Sortir de la guerre ?
Réparer les âmes, les corps et les biens
Les excès des armées sur les non-combattants donnent lieu à des tentatives de régulation pendant les périodes de conflits armés. Les capitaines de compagnies et les chefs de corps sont progressivement responsabilisés et chargés de contrôler le comportement de leurs hommes vis à vis des non-combattants. Toutefois, une différence apparait entre la théorie et la pratique, car des obstacles importants rendent difficile une telle réparation. Mobilité des combattants, identification des auteurs et des victimes, manque de zèle des capitaines à juger leurs propres hommes, sont autant de facteurs qui entravent le processus judicaire.
Ainsi, des plaintes peuvent émaner des populations locales. Après le premier conflit mondial, plusieurs communes de Flandre occidentale se plaignent de la présence, des dégâts et des pillages occasionnés par des soldats belges en détention à proximité des localités. Des pétitions, adressées à l’Etat-major, réclament alors des réparations ou, du moins, un déplacement des troupes belges.
La réparation peut toutefois découler de l’initiative du combattant lui-même : s’il demande le pardon, celui-ci peut être conditionné, selon l’époque, par la réparation du dommage que le criminel a causé à sa victime. C’est le cas au XVe siècle : certains combattants demandent leur grâce au roi de France afin de revenir à une vie paisible, les méfaits qu’ils ont commis les exposant en effet à des risques de poursuites. Pour être définitives, ces lettres de pardon, appelées lettres de rémission, doivent être enregistrées.
Or, l’enregistrement implique en principe l’indemnisation de la victime, indemnisation qui participe alors à la réhabilitation du combattant.
Réhabiliter le combattant déviant
La réhabilitation du combattant condamné constitue un enjeu majeur durant les périodes de sortie de guerre. Qu'il s'agisse des violences et des pillages commis par les gens de guerre au XVe siècle, des déserteurs de l'armée royale au XVIIIe siècle, ou des mutins et condamnés pour l'exemple du XXe siècle, on peut se demander dans quelle mesure la figure de ces individus déviants interroge la justice, en particulier lors des passages de la guerre à la paix.
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les soldats du roi de France qui passent devant les tribunaux militaires pour indiscipline sont régulièrement envoyés en exil aux colonies, principalement en Nouvelle-France. Cette exclusion du combattant défaillant, tout en le maintenant sous l’autorité de l’armée, révèle la logique disciplinaire qui prévaut dans la réhabilitation du soldat. Cette obsession de la discipline ne se tarit pas les siècles suivants.
En effet, pensons, par exemple, aux cas des compagnies de correction pour les soldats belges de la Première Guerre mondiale. Destinées aux hommes condamnés par les conseils de guerre, ces unités cherchent à permettre à ces soldats criminalisés une réintégration par bonne conduite. La réhabilitation du militaire devient alors l’occasion pour lui de retrouver une place légitime après la faute commise, sans pour autant que celle-ci soit effacée.
Réhabiliter les combattants consiste, pour l’institution militaire, en un jeu délicat de négociations et compromis visant à permettre le retour progressif de ces hommes dans la société civile ou dans l’armée.
Une réintégration partielle
Toutefois, du XIVe au XXe siècles, la réintégration des combattants criminels au sortir de la guerre est confrontée à de nombreuses limites. En effet, ces individus ne parviennent pas toujours à renouer les liens sociaux d’avant-guerre. De plus, l’institution militaire tente de contrôler les rapports qu’ils entretiennent avec les non-combattants, ce qui constitue un frein à leur réinsertion dans le corps social. Comment le retour des anciens combattants, qui se heurte à de nombreux obstacles, favorise la marginalisation de ces individus ?
Au début du XVIIIe siècle, de très nombreux déserteurs et anciens soldats se livrent au vagabondage en rejoignant les rangs des grandes bandes de brigands qui ravagent la France. Ainsi, la bande à Cartouche, tristement célèbre, est majoritairement composée d’anciens soldats, et organisée sur le modèle d’une unité militaire. L’impossibilité pour les anciens combattants de se défaire de la violence des armes entraine leur marginalisation. Cette ostracisation agressive peut prendre bien d’autres aspects.
Ainsi, deux cents ans plus tard, au lendemain de la Grande Guerre, des milliers de soldats belges condamnés peinent à faire entendre certains revendications politiques, financières ou même symboliques auprès de l’autorité militaire et de l’État.
Du XIVe au XXe siècles, au sortir de la guerre, le condamné démobilisé doit donc faire face à une réintégration professionnelle et économique souvent laborieuse, ainsi qu’à des difficultés psychologiques difficilement surmontables.
