4. La relégation

Plan du chapitre

La relégation

En 1885, une nouvelle catégorie de peine vient compléter le dispositif pénal : à la transportation (condamnation aux travaux forcés) et à la déportation (prévue pour les prisonniers politiques), vient s’ajouter la relégation. Il s'agit en fait de la mise en place d'une loi particulièrement controversée qui porte sur la récidive. De tout temps le récidiviste a été à un casse-tête pour les pénalistes. Que faire d'un individu qui ne peut, ou ne veut, s'amender et rentrer dans le rang ? À l'époque des bagnes portuaires, la récidive était punie par la perpétuité. La IIIe République réinvente le bannissement : quiconque a commis un certain nombre de délits, même mineurs, dans un temps donné, est condamné à la peine de prison correspondant au dernier délit et à l'exil loin de la France. Aucune colonie, on s'en doute, ne voyait d'un bon œil l'arrivée de multirécidivistes, que seule une grâce pouvait renvoyer en métropole ! Si la Guyane, à Saint-Jean-du-Maroni, est le lieu principal désigné pour l'accueil des relégués, durant dix ans de 1887 à 1897, ce sont près de 10 000 récidivistes (dont 457 femmes) qui arrivent en Océanie, principalement dans la baie de Prony, à l’extrême sud, et dans l'île des Pins, désertée par les déportés. En 1894, la relégation (collective ou individuelle) est qualifiée de « robinet d'eau sale » par le gouverneur Paul Feillet, considérant que la métropole se débarrasse à bons frais des petits délinquants et vagabonds jugés incorrigibles. Cela crée pour les populations civiles un sentiment d'insécurité auquel se greffe l'épineux problème des libérés, livrés à eux-mêmes après leur départ du bagne et souvent obligés de voler pour survivre....

Les « contrats de chair humaine » sur les mines

Du nord au sud, la Grande terre est un pays minier. Dès 1863, avant même l'installation du bagne, des aventuriers trouvent l'or dans le Nord. Mais d'autre minerais vont être plus largement exploités : le cuivre, le nickel, le cobalt, le chrome, le fer et le charbon. La société SLN (nickel) emploiera par contrats jusqu'à 2000 condamnés pour une redevance dérisoire de 22 sous par jour. Ces contrats dits de « chair humaine » ne cessent qu'au début du XXe siècle.

Les gardiens du bagne sont souvent insuffisants et surtout ils n'ont aucune formation les préparant à gérer une population difficile. Par décret du 22 avril 1854, « le nombre de surveillants est fixé au maximum à 5 pour 100 condamnés ». En 1878, on compte 311 gardiens pour 8 393 condamnés, et seulement 2 gardiens pour surveiller une corvée de 150 forçats. Une partie des surveillants participent à des trafics de toutes sortes et sont aidés dans cette tâche par des bagnards privilégiés. « L'effectif des gardes comprend des surveillants qui ne valent pas mieux que les surveillés », gouverneur Guillain, 1865

La première guillotine arrive à l'île Nou, en 1867. Jusque-là, les condamnés à mort étaient fusillés. Le bourreau Petit  œuvre jusqu'en 1874, date de son suicide. Deux guillotines encore appelées « bois de justice » fonctionnèrent en Nouvelle-Calédonie. A l'île Nou, « boulevard du crime », les autres condamnés étaient contraints d'assister, à genoux, au « spectacle ». A partir de 1882, un autre bourreau est resté célèbre. Il se nommait Macé, alias « Monsieur Nou ».

« La camelote », moyen de survie

A partir de 1886, un nouveau décret autorise les condamnés à « confectionner, en dehors des heures réglementaires de travail, des ouvrages d'art, coquillages gravés, incrustations diverses». Il faut dire que l'art au bagne est une tradition qui vient du temps des galères et des bagnes portuaires. Partant du principe que toute forme d'oisiveté est dangereuse et incitative à la préparation d'évasion, les commissaires des chiourmes ont toujours favorisé la création artistique. A Nouméa, il y avait même une boutique, le bazar, où les œuvres des forçats pouvaient être achetées. Lors des expositions universelles à Paris en 1878 et 1889, de nombreuses œuvres du bagne sont exposées, pour témoigner des mérites de la colonisation pénale. Les coquillages, abondants dans ces eaux tropicales, vont être utilisés pour laisser apparaître la couche translucide et irisée, puis sculptés ou gravés, jusqu'à devenir de véritables œuvres d'art. Le « troca » permet la réalisation d'une pyramide finement décorée ou de bracelets. Le plus imposant est le « burgau » ou « turbo vert », dont les larges flancs arrondis sont poncés, puis fractionnés en divers médaillons, portant pour motif des portraits d'insulaires ou des villages kanaks. Le principe de la « débrouille » est si bien installé que certains notables commandent la gravure de leur portrait sur ces coquillages, en particulier les valves d'huîtres perlières. Mais le plus prisé de ces supports est le nautile. Rivalisant d'ingéniosité, les anciens graveurs de plaque monétaires ou les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, en tirent de véritables chefs-d’œuvre à l'inspiration locale. On trouve également des objets en bois dans la lointaine colonie pénitentiaire, sur l'île des Pins en particulier. Et contre toute attente, ils ne sont pas réalisés dans le grand résineux colonnaire qui a donné son nom à l'île, mais dans du « kohu », arbre plus petit, de couleur rougeâtre et fort dur. Ce très beau bois d'ébénisterie entre dans la composition de multiples coffrets.

Émile Giffault (1850-1895) est condamné en 1872 aux travaux forcés et transporté à l’île Nou pour « complicité d’incendie en fournissant les matières pour consommer le crime ». Il a 22 ans. Après l’amnistie en 1880, il est rapatrié par La Creuse. Membre des associations des journalistes parisiens, il corrige les épreuves des Légendes et chants de gestes canaques de Louise Michel.
Dessinateur géographe, collaborateur d’Élisée Reclus pour la Nouvelle Géographie. En 1891, il se voit décerner le prix Erhard par la Société de géographie.

La fin du bagne

Agriculture florissante, industrie minière en pleine expansion, melting pot réussi, la Nouvelle-Calédonie semble en bonne voie pour réussir son pari en cette fin de XIXe siècle. Cependant, le bagne devient de plus en plus gênant et le Gouverneur Paul Feillet multiplie les démarches auprès du Ministre des colonies pour faire arrêter l'envoi de condamnés sur son sol. « Après 30 ans de colonisation pénitentiaire, la Nouvelle-Calédonie n'a pas encore de ponts, pas de jardins, pas de pépinières publiques, les places et les rues de Nouméa sont des cloaques, la ville n'a pas d'égouts, sa caserne d'infanterie laisse aller ses déchets sur la voie publique (...) et la colonie possède douze à quatorze mille travailleurs forcés ! », Léon Moncelon, 1896. Sur les 2 681 concessions qui ont été accordées, il y a eu 1 403 dépossessions, soit 52 % d'échecs. Ce qui sera le 75e et dernier convoi arrive en 1897. Au fil des ans les condamnés sont libérés. Les lieux dévolus à la relégation deviennent des bourgades libres et ceux affectés à la transportation accueillent l'ensemble des derniers condamnés, toutes catégories confondues (décret du 29 janvier 1913 désignant l'île Nou comme lieu de la relégation). Néanmoins, il faut encore attendre 1931 pour qu'un décret désaffecte définitivement l'île de son rôle de colonie pénitentiaire.

Puis vient le temps de l'oubli. Des sites sont débaptisés (l’île Nou devient Nouville) et une grande partie sont laissés à l'abandon, livrés à la végétation. Si les témoins matériels tentent à disparaître, le bagne trouve un écho particulier dans la démographie calédonienne. En effet, « métisse ou non, la descendance des transportés constitue l'une des clés de la colonisation pénale et les efforts faits pendant des années pour en minimiser la portée montre bien qu'il s'agissait d'un domaine fondamental de la colonisation calédonienne » précise l'historien Louis-José Barbançon (in L'archipel des forçats, 2003, p. 11).
De cette histoire si chargée qui s'est achevée il y a près d'un siècle que reste-t-il aujourd'hui ? Quelles en sont les traces, les stigmates, sur le sol de ce territoire aux antipodes de la France ? C'est l'objet du reportage photographique de Marinette Delanné. L'image contemporaine dévoile un univers dont l'aspect inanimé et le rendu noir et blanc se voudraient intemporels mais soulignent pourtant le caractère fragile de ce patrimoine oublié.