2. Eysses, une prison dans la Résistance 1940-1944

Plan du chapitre

Eysses, une prison dans la Résistance 1940-1944

Alors qu’elle compte une minorité de prisonniers pour délits d’opinion, isolés parmi les droits communs depuis l’automne 1940, la centrale d’Eysses devient en octobre 1943, la plus importante prison de concentration de résistants au moment où les prisons sont rattachées à l'Intérieur ; entièrement sous souveraineté française, elle comptera entre ses murs jusqu'à 1400 condamnés par les tribunaux d'exception de l'État français. Ceinte de miradors, dans un environnement rural réputé tranquille, la centrale destinée à maintenir entre ses murs des « terroristes » considérés par le régime de Vichy comme plus dangereux que les droits communs, devient un bastion de Résistance. Les détenus opposent à leurs geôliers leur esprit de résistance et deviennent quasiment maîtres à l’intérieur de la centrale. Malgré la reprise en main milicienne, une tentative d’évasion collective est tentée le 19 février 1944, réprimée dans le sang par une cour martiale. Pour ces résistants, livrés aux nazis le 30 mai 1944, le passage dans cette prison restera une école de vie…

« Il est pourtant vrai que malgré ses échecs, malgré ses morts, l’histoire d’Eysses a été avant tout celle d’une grande victoire, celle que remportèrent sur eux-mêmes, des hommes d’origine, de formation et de croyance bien différentes et que le sort avait réunis derrière les mêmes murs. Victoires individuelles ou victoires collectives, les unes ne s’expliquent pas sans les autres. Le grand élan de solidarité humaine et patriotique capable de surmonter les plus dures épreuves et de lutter jusqu’à la mort n’est pas né en un jour. C’est petit à petit qu’il s’est forgé dans le corps, dans l’esprit et surtout dans le cœur des détenus d’Eysses. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est dans une prison derrière des barreaux et des murs, sous la menace des fusils que ces hommes ont découvert, ensemble, le vrai sens profond, humain et vivant des mots “Liberté, Égalité, Fraternité…” ». Préface de Stéphane Fuchs président de l’Amicale des anciens d’Eysses à l’ouvrage collectif, L’insurrection d’Eysses, 19/23 février 1944, une prison dans la Résistance, Paris, Éditions sociales, 1962.

À partir d’octobre 1943 des centaines de condamnés pour faits de Résistance par le régime de Vichy arrivent dans la maison centrale de force d’Eysses. Le convoi amenant les prisonniers des différentes maisons d’arrêt de la zone sud, les 15 et 16 octobre, dit « train de la Marseillaise » (voir article de présentation) est l’occasion d’une première manifestation de résistance patriotique et fait figure d’événement fondateur pour le Collectif d’Eysses. En pénétrant dans la cour d’honneur, les prisonniers, condamnés lourdement, sont soumis au règlement unique et strict de maison centrale. En tant que prisonniers politiques, ils doivent subir une double peine puisque Vichy leur réserve un régime spécial discriminatoire par rapport aux droits communs, alors que la IIIe République avait concédé un régime politique plus favorable... Mais en regroupant à Eysses plus de mille deux cents résistants, l’administration pénitentiaire favorise bien malgré elle un foisonnement exceptionnel…

La priorité est donnée à la surveillance des terroristes, au sein d’une administration qui se focalise sur sa mission de garde. Mais les hauts murs n’empêchent pas les liens avec la résistance extérieure et la population locale. Contrairement aux prévisions des autorités, une partie agissante de la population de Villeneuve-sur-Lot, interpellée par la présence massive de ces résistants lourdement condamnés, se solidarise avec les résistants emprisonnés.

La grande majorité des détenus est regroupée dans les préaux, cœur de la vie carcérale. Ils distribuent, au rez-de-chaussée : les chauffoirs et les ateliers où ils passent la journée, à l’étage : les dortoirs qu’ils rejoignent pour la nuit. La promenade quotidienne se déroule au pas cadencé ; la ronde des sabots, rythmée par le « une deux » des « matons », symbolise la discipline très dure du bagne d’Eysses. Mais avec l’arrivée massive des résistants en octobre 1943, l’institution exerce de plus en plus mal le contrôle sur les individus qu’elle prétend mettre au ban de la société. Grâce aux pressions exercées au quotidien par plus de mille deux cents détenus déterminés à ne pas se laisser avilir et unis au sein d’un même Collectif, les résistants réussissent à inverser un régime politique discriminatoire, suscitant l’engagement de quelques surveillants gagnés à leur cause (une douzaine s’engage dans un Front national des surveillants). Petit à petit, une organisation avouée, clandestine et structurée voit le jour (voir article de présentation). L’ordre social de la prison est renversé puisque celle-ci est, pendant quelques mois, quasiment autogérée par les détenus.

90% des prisonniers vivent en commun dans des dortoirs surpeuplés équipés d'une accumulation de châlits de bois à deux étages, d’autres rejoignent pour la nuit des cages à poules occupées au hasard des arrivées. Clandestinement, les détenus utilisent la grande surface de fer et sa fonction conductrice pour capter les ondes et fabriquer des postes à galènes.

La vie sociale spécifique qui s’y développe n’est pas faite que de tensions classiques en prison. Lieu de rencontre entre des personnes de milieux très divers, la prison fait tomber en partie les barrières sociales. Émerge une sous-culture spécifique des prisonniers politiques (voir article de présentation), unis à court terme pour vaincre le régime de Vichy et l’occupant et rétablir la République. Les prisonniers politiques affirment leurs propres codes de sociabilité, s’organisent autour des objectifs de survie pour mieux dépasser la souffrance, puis rapidement autour des valeurs de partage, de solidarité avec la mise en place des gourbis. Grâce à un poste de radio camouflé à l’infirmerie, un bulletin d’information est lu chaque soir dans les dortoirs. Ils obtiennent l’ouverture des cellules le soir, ce qui permet de décloisonner l’espace et de communiquer. C’est à la tombée de la nuit dans les dortoirs que sont calligraphiés les journaux, recopiés les messages clandestins destinés à l’extérieur. Un projet d’évasion collective est en préparation et quelques mitraillettes et grenades entrées avec la complicité de surveillants résistants sont camouflées sous les lattes d'un parquet.

L’application du règlement dépend de l’attitude du directeur, personnage clef de l’institution. Deux directeurs se succèderont à Eysses entre 1940 et 1944. Jean-Baptiste Lassalle illustre le cas des vieux serviteurs d’une administration pénitentiaire républicaine restés en place sous Vichy. Il fait preuve d’une attitude bienveillante envers les prisonniers politiques et concède aux détenus à partir d’octobre 1943 un régime politique de fait. Limogé en janvier 1944 au moment de la miliciarisation du régime, il est remplacé par Joseph Schivo (milicien fanatique et ami personnel du Secrétaire général au maintien de l’Ordre : Darnand) chargé de reprendre en main la prison.

Les centrales comportent différentes catégories de personnel : un personnel de surveillance et, à la différence des prisons de courtes peines, un personnel administratif, un personnel spécial et parfois, des agents techniques. Les 100 à 150 agents en place entre 1940 et 1944, sont majoritairement originaires de la région (dont 22% de Villeneuve-sur-Lot), un bon nombre a été recruté sous la IIIe République et travaillait déjà dans la maison d’éducation surveillée. Mais le turn over est très important entre 1940 et 1944, répondant aux besoins d’une administration en crise : les auxiliaires représentent jusqu’à 66% des agents en 1943 et 1944. La chasse aux « forces de l’anti-France » entraîne inflation des détenus, insuffisance de personnel et aggravation de ses conditions de travail. Le rapport gardiens/gardés ne cesse de se dégrader : à Eysses, il est de 1 pour 5,7 en mai 1941. Au 5 octobre 1943, il est de 1 pour 11. Au moment où la prison reçoit une population considérée comme extrêmement dangereuse, l’administration pénitentiaire n’a donc plus les moyens de ses objectifs.

La prison parle et révèle l’identité de résistants le plus souvent clandestins. Les 1400 résistants incarcérés à Eysses entre 1940 et 1944 sont des hommes de toute origine sociale ou géographique, appartenant à la Résistance dans toute sa diversité (communistes, gaullistes), membres des mouvements Combat, Libération, Franc-Tireur, des réseaux F1, Buckmaster, Intelligence service etc… Il s’agit donc d’un échantillon très représentatif des prisonniers politiques emprisonnés de Vichy.

Cette photo d’Henri Auzias ainsi que les suivantes sont issues d’un fond exceptionnel : les anciens détenus résistants d’Eysses ont conservé un carton entier de photos prises dans la centrale entre décembre 1943 et janvier 1944, avec un appareil photo rentré clandestinement. Certaines ont été développées grâce à l’aide de la résistance extérieure et la complicité de certains surveillants et envoyées aux familles. L’appareil photo comprenant les derniers négatifs, camouflé dans la cour du préau 1 avant leur départ en déportation, a été récupéré en 1945. Les affinités personnelles et la volonté d’unité ont raison des pratiques sectaires et l’immense majorité des 1200 détenus cherche à se fédérer. L’union doit sans doute beaucoup à la rencontre entre deux hommes : le médecin Stéphane Fuchs et le manipulant au tri en gare de Marseille, Henri Auzias. Ils se rencontrent à la centrale de Nîmes en 1943 et sont transférés ensemble à Eysses le 15 octobre 1943. Stéphane Fuchs a alors 37 ans, Henri Auzias, 31 ans. Plus âgés que la plupart de leurs co-détenus, leur forte personnalité comme leur expérience au service des autres les désignent rapidement comme les deux porte-parole, l’un « gaulliste », l’autre « communiste » des détenus. Il s’agit là de la dernière photo d’Henri Auzias puisqu’il sera fusillé par ordre de la cour martiale le 23 février 1944, suite à l’échec de la tentative d’évasion collective du 19 février.

Ces clichés de scènes de vie quotidienne sont en apparence banales, mais si l’on y jette un regard plus précis, ils révèlent l’image que les prisonniers ont souhaité renvoyer d’eux-mêmes et de leur vie derrière les barreaux. La plupart sont des clichés de frères d’armes. La photo est le résultat d’une volonté d’immortaliser des moments de joie mais aussi de détermination collective, alors que pour beaucoup ces années de clandestinité furent marquées par la peur. Replacée dans son contexte, elle résonne comme un défi, renvoyant l’image de combattants.

Les détenus portent le costume pénal : tenue de bure et sabots. Il a été déterminé par le cahier des charges de 1890 ; pour les hommes, la panoplie consiste en une vareuse, un pantalon, un gilet, un béret, des chaussons, des sabots, une chemise, un caleçon, et une cravate. À titre de récompense, on peut autoriser certains détenus à porter des souliers au lieu de sabots ainsi que des sous-vêtements personnels et, trois mois avant la fin de leur détention, à laisser pousser les cheveux et la barbe.

Quelques photos sont même exceptionnelles si on les replace dans leur contexte : prises par des détenus politiques incarcérés dans les prisons de Vichy. C’est le cas des clichés qui immortalisent un événement particulier survenu à la centrale d’Eysses : la cérémonie funèbre et les honneurs patriotiques rendus par ses camarades à un interné administratif, Barthélemy Duprillot. Il fait partie d’un groupe d’une centaine d’internés administratifs arrivé à Eysses le 23 octobre 1943 et qui doit être transféré dans un camp d’internement de zone nord considéré comme réservoir d’otages. Craignant d’être livré aux Allemands, il se donne la mort pendant la bataille dite des « Trois Glorieuses », les 8, 9 et 10 décembre 1943, durant laquelle les prisonniers déterminés s’opposent physiquement aux GMR venus chercher leurs camarades internés et obtiennent la promesse de leur transfert en zone sud. Ces photos interpellent sur le degré d’autonomie et de liberté acquis par des prisonniers politiques au sein d’une prison.

L’enterrement de Duprillot est précédé d’une manifestation solennelle de fraternité ; une chapelle ardente est dressée au rez-de-chaussée de l’infirmerie, le cercueil reposant sur un catafalque est orné d’un drap aux couleurs nationales et précédé par plusieurs drapeaux tricolores, le corps est noyé sous les fleurs, couronnes offertes par la population villeneuvoise. La garde d’honneur, montée par une partie de la direction clandestine du Collectif témoigne du degré d’autonomie atteint en prison ! La séparation du corps est saisie par l’objectif, les photos représentant l’escorte du corbillard jusqu’à l’extérieur de la centrale par les surveillants en costume pénitentiaire attestent d’une même communion du personnel et des détenus dans la cérémonie et dans le deuil. Les honneurs officiels sont rendus par une haie de détenus en sabots et costume de bure, regardant passer le corbillard sans franchir toutefois une enceinte devenue fictive. Nous mesurons là la détermination et l’efficacité de l’organisation politique et la portée des libertés concédées aux détenus par la direction, alors que de telles manifestations rendant honneur à des résistants sont totalement prohibées à l’extérieur, passibles d’ailleurs de condamnation.

Le 16 janvier 1944 est organisée dans la centrale une « fête de la Jeunesse ». Après l’évasion de 54 détenus début janvier, il s’agit de canaliser l’ardeur des jeunes, contribuer à l’élévation du moral, mais aussi cimenter l’unité du groupe et contribuer à la formation politique. Des compétitions sportives sont organisées dans le préau 3, alors qu’un meeting politique célèbre l’Unité de la Résistance sous l’autorité du général de Gaulle dont un portrait géant est dressé au dessus de l’estrade. Ces photos illustrent à merveille « la République d’Eysses ». Le détenu n’est plus soumis, silencieux, au garde-à-vous, tondu comme n’importe quel prisonnier de centrale. Bien plus, il redevient ce qu’il n’est même plus à l’extérieur, sous Vichy, un citoyen libre de penser et d’agir, mais à l’intérieur de murs bien gardés. On saisit là une émulation et un bouillonnement bien difficiles à contenir qui relativisent l’idée d’une utopie dans le projet de s’évader à 1200…

Photo de la tombe des douze fusillés par la cour martiale prise par Mme Belloni au cimetière Sainte-Catherine peu de temps après leur exécution le 23 février 1944. Le 19 février 1944, une tentative d’évasion collective (voir article de présentation) pour rejoindre le maquis échoue après plusieurs heures d’un combat inégal, on compte un mort : Louis Aulagne, du côté des détenus. Le 23 février à 11 heures douze meneurs présumés sont passés par les armes dans la prison par des gendarmes et GMR français, après avoir été condamnés par une cour martiale. Ils meurent courageusement au cri de « vive la France » et en entonnant une Marseillaise reprise en cœur par leurs camarades du quartier cellulaire attenant. Lorsqu’on enterre les fusillés au cimetière Ste Catherine d’Eysses, à quelques dizaines de mètres de la centrale, celui-ci est bouclé car la police craint une manifestation de solidarité avec les victimes. Grâce à la complicité du concierge, M. Pujol, une partie de la population villeneuvoise manifeste quotidiennement sa solidarité avec les emprisonnés en fleurissant les tombes malgré l’interdiction. Une banderole portant la mention « Morts pour la France » y est même apposée.

Cette photo prise par un GMR depuis une fenêtre de la caserne le 30 mai 1944, immortalise la livraison par les autorités françaises des prisonniers aux nazis (voir article de présentation). Il s’agit là d’une photo unique pour une livraison des prisonniers politiques qui fut systématique au printemps 1944. Les 1200 résistants d’Eysses sont livrés par les autorités de Vichy aux SS de la division das Reich, en direction de Compiègne, antichambre de la déportation. Quatre-cent d’entre eux laisseront leur vie dans les bagnes nazis…