Alphonse Bertillon (1853-1914) tient une place essentielle dans l'histoire des savoirs sur le crime durant la période comprise entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Influencé par l'anthropologie criminelle, il contribue tout d'abord à la mise en place, à Paris, de nouvelles méthodes policières d'identification au sein de la Préfecture de police. À partir des années 1880, il participe également à la promotion d'un savoir policier spécifique et à sa large diffusion tant en France qu'à l'étranger.
1. Alphonse Bertillon (1853-1914)
Plan du chapitre
Un pionnier de la police scientifique
Son œuvre connaît un rayonnement important à l'échelle mondiale et Alphonse Bertillon est unanimement reconnu comme l'un des fondateurs de la police scientifique. Dans le même temps, il participe à l'essor de formes inédites d'expertises judiciaires et développe des techniques et des savoirs nouveaux dans le champ de l'identification. Sa production écrite, foisonnante, porte sur un nombre considérable de sujets, de la photographie judiciaire à la dactyloscopie, de l'administration des fichiers à l'analyse des traces.
Considéré tour à tour comme le fondateur de l'anthropométrie, de la photographie signalétique, de la dactyloscopie et de la criminalistique, Alphonse Bertillon (1853-1914) est une figure majeure de l'histoire de la police scientifique.
Issu d'une famille de savants (démographes, médecins, anthropologues et statisticiens), il est employé à partir de 1879 à la Préfecture de police de Paris comme simple commis aux écritures, chargé de la copie et du classement des fiches signalétiques et photographiques des personnes arrêtées par les forces de l’ordre. Il y constate l'approximation qui caractérise cette activité et conçoit un système de classement fondé sur une série de mesures anthropométriques divisées en trois parties (petit, moyen et grand), permettant ainsi une répartition méthodique des fiches.
Bertillon doit toutefois attendre 1882 pour convaincre le Préfet de police Ernest Camescasse du bien-fondé de son système. Au terme de trois mois d'essai, il parvient à identifier un criminel récidiviste arrêté peu de temps auparavant pour vol et pris en flagrant de délit lors d'un cambriolage. Dissimulé sous un faux nom, cet individu est trahi par les mesures de son corps qui le conduisent aux aveux. Ce succès rapide et inespéré est déterminant dans la carrière de Bertillon qui parvient à imposer rapidement son système de classement à l'ensemble des institutions policières, judiciaires et carcérales.
L’anthropométrie judiciaire appliquée par Bertillon permet de distinguer deux individus différents, mais sans pouvoir apporter la preuve indiscutable de l’identité d’une personne. C’est pourquoi, il y ajoute : le signalement descriptif (assimilé à un véritable « portrait parlé » du visage) ; la photographie judiciaire (la codification d’un protocole strict déterminant les modalités d’élaboration de clichés face/profil standardisés) ; la localisation, le relevé et la description méthodique des marques particulières présentes sur le corps (cicatrices, tatouages ou grains de beauté, etc.).
La mise en œuvre de ce nouveau dispositif d'identification répond alors en France au débat public sur les récidivistes qui aboutit, en 1885, à l’adoption de la loi dite de « relégation » prévoyant de les envoyer en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. Dans ce contexte, l’efficacité du « bertillonnage » rend possible son extension rapide et s’accompagne d’une transformation des fichiers de police. Outre le double système de classement, phonétique d'une part et anthropométrique d'autre part, Bertillon introduit une véritable révolution bureaucratique dans l'organisation de toute l'identification policière.
Après la création en 1893 du Service de l'Identité judiciaire (qui succède au service d’Identification instauré 5 ans plus tôt), il applique ses méthodes de classements aux « sommiers judiciaires », vaste fichier national qui réunit les signalements et les données de tous les criminels condamnés.
L'architecture des locaux, la définition de procédures rigoureuses d'écritures, de vérifications et de recherches, l'utilisation d'un système original de couleurs, de sigles et d'abréviations et l'unification des fiches signalétiques concourent à une mutation radicale du fichier central.
Dès lors, Bertillon contribue à l'élaboration d'un système réticulaire entre la capitale, les régions, voire même les colonies. Dans toutes les grandes villes, des bureaux d'identification fonctionnent sur le même modèle que le service parisien de l’Identité judiciaire et ils alimentent autant le fichier central que des fichiers locaux ou spécialisés. En liaison avec les enquêteurs de police judiciaire, Bertillon innove aussi en créant et en propageant des instruments mobiles employés à des fins de recherches : albums et carnets photographiques, notices signalétiques, etc.
Généralisation de l'identification, standardisation des supports, constitution d’un système national d'information et de diffusion : Bertillon peut être considéré comme l'architecte d'une mémoire policière d'un nouveau genre.
Développé initialement au sein de la police parisienne, le bertillonnage favorise de nombreux projets d'extension de l'anthropométrie aux domaines civil et militaire. Il s'applique aussi directement aux populations « nomades » soumises au port obligatoire d'un carnet anthropométrique à partir de 1912. En accélérant la rationalisation du signalement, des procédures de « mise en carte » et du contrôle de la mobilité, les principes bertillonniens de l'identification policière sont aussi imposés à des catégories d'individus sans cesse plus larges stigmatisées comme dangereuses ou déviantes : anarchistes, prostituées, Français et étrangers jugés subversifs ou encore populations colonisées.
Pionnier de l'enquête scientifique, salué par Conan Doyle, dans Le chien des Baskerville, comme l'inspirateur de Sherlock Holmes, Bertillon élargit l'étude de l'identité à celle de tous les indices matériels relevés sur la scène du crime. Sans constituer une œuvre de synthèse, Bertillon multiplie les inventions : photographie des cadavres et des scènes de crime, appareils de relevés des traces, transport des indices, etc. Il s'impose alors comme le premier expert en matière de police scientifique et ses analyses photographiques, chimiques, graphologiques permettent de résoudre de nombreuses affaires criminelles et contribuent à sa renommée.
La découverte des empreintes digitales comme nouveau mode d’identification des personnes concurrençant l’anthropométrie judiciaire suscite initialement chez Bertillon quelques réticences. Il est pourtant l’un des premiers à relever systématiquement des traces digitales à l’occasion d’enquêtes criminelles. Cela lui permet de prouver la culpabilité d'un meurtrier dès 1902 et il propose même un système inédit de classification dactyloscopique. Mais, dans le même temps, Bertillon refuse de modifier son système anthropométrique de classement et retarde ainsi l'application en France de l'une des innovations les plus capitales dans l'histoire de la police.
En 1899, lors du procès d’Alfred Dreyfus, on fait appel à lui pour réaliser une analyse graphologique décisive du document (le fameux « bordereau ») prouvant la trahison de l'accusé. Persuadé de sa culpabilité, il élabore et présente une théorie obscure qui prétend révéler la falsification de sa propre écriture par Dreyfus lui-même afin de tromper la justice. Une campagne publique s'abat alors sur Bertillon, vilipendé par la presse qui l'accuse de soutenir un mensonge d'État et ironise sur ses compétences. L'affaire Dreyfus menace la carrière de Bertillon qui échappe de peu à la radiation de la Préfecture de police. Défendu par le Préfet Louis Lépine, il se voit néanmoins retirer la responsabilité du service d’identification graphique (qui est confiée au laboratoire de toxicologie) et ne peut constituer un véritable pôle de police scientifique.
Le rayonnement de l'œuvre de Bertillon est cependant immense. À partir d'un enseignement novateur consacré aux signalements et aux reconnaissances anthropométriques (1895), au signalement descriptif (1902) et à la police technique (1912), il dissémine son savoir, ses méthodes et ses instruments auprès de très nombreux policiers autant français qu’étrangers. Ce processus concerne aussi ses multiples inventions grâce auxquelles il permet aux forces de l’ordre de documenter photographiquement avec précision les scènes de crime.
Inventif, pédagogue et vulgarisateur, Bertillon met en place une véritable didactique qui accorde une large place à l'image. Les vastes panneaux photographiques des séries de nez, de fronts et d'oreilles, les planches colorées de la classification de l'iris, les multiples typologies de portraits, les photographies de cadavres, etc. composent une iconographie souvent spectaculaire
Dès 1883, à Amsterdam, Bertillon conçoit ces éléments visuels qui sont valorisés dans de très nombreuses expositions universelles et internationales à Paris (1889 et 1900), Moscou (1891), Liège (1905), Dresde (1909) ou Bruxelles (1910) et présentés lors de congrès internationaux de sciences pénitentiaires, de droit pénal ou d'anthropologie criminelle. Un musée de police fondé au début du XXe siècle à Paris présente les méthodes et les techniques bertilloniennes employées en France et appliquées dans de nombreux pays d'Europe, aux États-Unis et en Amérique du Sud, en Chine et au Japon.
Grâce à ce nouveau répertoire visuel, Bertillon impose une transformation profonde du regard policier, tout en parvenant à séduire les masses.
En 1914, la mort de Bertillon coïncide avec le premier Congrès de police judiciaire internationale de Monaco qui consacre sa « fiche parisienne » et envisage, avant la fondation d'Interpol (Commission Internationale de Police Criminelle) en 1923, la création d'un casier central international. La police d'identification et la criminalistique naissante se diffusent désormais dans tous les pays, l'administration policière des identités devenant un instrument indissociable de l'État contemporain.
