5. Identification anthropométrique dans les prisons

Plan du chapitre

Un relais primordial : l’univers carcéral

Les prisons, et plus largement l’ensemble des centres de détention, jouent un rôle déterminant dans la diffusion du Bertillonnage en France. Dès les années 1850, plusieurs projets de l’administration pénitentiaire préconisant d’appliquer la photographie aux détenus témoignent d’un intérêt précoce pour une meilleure identification des prisonniers.

 

L’épisode de la Commune favorise également le développement de cette technique spécifique d’identification mais, au début des années 1880, l’enregistrement photographique des individus incarcérés repose encore sur des pratiques locales et hétérogènes.

Le Dépôt de la Préfecture, par lequel transite notamment les prévenus arrêtés dans la capitale et ses environs, devient par la suite le tout premier laboratoire d’expérimentation des mensurations effectuées par Alphonse Bertillon. Avant leur possible transfert dans une prison, parisienne ou non, certains condamnés sont identifiés grâce à l’anthropométrie judiciaire dès le début des années 1880

Deux ans plus tard, une première mesure non réglementaire engage la généralisation de l’identification anthropométrique à l’ensemble des prisons de la Seine. Bertillon communique alors à tous les centres de détention un manuel qui explique la méthode anthropométrique et la façon dont il convient de manier avec précision les instruments employés par le service d’identification de la Préfecture de police de Paris.

 

Par une circulaire du 13 novembre 1885, Louis Herbette, directeur de l’administration pénitentiaire, décide d’imposer la création de services d’identification dans toutes les prisons centrales françaises.

Trois jours après la promulgation de ce texte, il participe aux côtés de Bertillon, en tant que représentant de la délégation française, au premier congrès d’anthropologie criminelle qui est organisé à Rome. Herbette y fait l’éloge de la méthode anthropométrique et se félicite de l’amélioration des pratiques qu’elle engendre au sein des prisons françaises : « À Paris comme à Versailles, à Melun, à Poissy, à Lyon, etc., le procédé est appliqué dans son intégrité. Quelques jours ont suffi pour l’enseigner aux gardiens. Dans les prisons moins importantes, on se contente de noter sur le registre d’écrou les diamètres céphaliques, ainsi que la longueur du médius gauche, de l’auriculaire gauche et du pied gauche. Ces indications suffisent pour déjouer toute tentative de falsification d’identité ».

En 1887, les registres d’écrou sont officiellement modifiés et disposent désormais de lignes imprimées qui sont destinées à recevoir les indications des mesures « relatives au diamètre de la tête, au pied, au doigt médius, au profil du nez et à la couleur des yeux ». Cette initiative traduit la volonté des responsables de l’administration pénitentiaire d’étendre et d’uniformiser les mensurations anthropométriques, ainsi que leur souci de procéder à une rénovation complète des procédures d’identification dans les lieux d’incarcération. La phase précédente, qualifiée de « période d’essai », laisse place à une généralisation de la mensuration. De nouvelles instructions détaillent les modes d’acquisition et de conservation des instruments de mesure, déterminent un fournisseur officiel des fiches auxquelles doivent faire appel toutes les prisons françaises et insistent sur la nécessité de former de manière adéquate les agents pénitentiaires.

Dans le même temps, le cinquième bureau de la Direction de l’administration pénitentiaire est chargé d’harmoniser le fonctionnement des services d’identification dans les prisons. En mai 1888, une nouvelle circulaire étend l’anthropométrie à toutes les prisons départementales, décidant ainsi une conversion de la totalité des établissements carcéraux aux nouvelles méthodes de l’identité judiciaire. Quelques années plus tard, pour accompagner cette mesure, le service parisien de l’Identité judiciaire délivre une formation spéciale à destination des gardiens de prisons.

Les services de l’administration pénitentiaire ont ainsi constitué un relais déterminant dans le processus d’extension de l’anthropométrie tant en France qu’à l’étranger, malgré parfois l’hostilité des détenus. Ils l’ont été tout autant en échangeant de manière de systématique des données individuelles sans cesse plus précises - dont Bertillon s’est constamment efforcé de favoriser la collecte - avec les services locaux de police, les commissariats ou encore les brigades de gendarmerie, notamment à des fins d’identification des détenus libérés, des prostituées, des « nomades » visés par la loi du 16 juillet 1912, etc.

 

Pour en savoir plus : Marc Renneville, « "C’est à la prison de reconnaître les siens". De l’anthropométrie judiciaire à la biométrie contemporaine », Criminocorpus [En ligne], Identification, contrôle et surveillance des personnes, mis en ligne le 16 mai 2014.