11. Bertillonnage et identification civile des populations

Plan du chapitre

Vers un encartement rationnel et généralisé

Dès les premiers moments de son application aux individus suspectés de récidivisme, des observateurs perçoivent tout l’intérêt que le recours au bertillonnage peut revêtir dans le domaine de l’identification civile des personnes. En octobre 1883, un article publié dans Le Feuilleton de la ville de Paris suggère par exemple d’appliquer les mensurations d’Alphonse Bertillon aux 49 millions de français afin d’attribuer à chacun d’entre eux « un nom anthropométrique » spécifique « sous lequel il voterait, déposerait en justice, serait marié et enterré (…) ». Cette idée est ensuite régulièrement reprise durant les premières années du XXe siècle, tout comme celle consistant à mentionner les caractéristiques anthropométriques des individus sur leur acte de naissance.

Bertillon est lui-même favorable à l'introduction du signalement descriptif qu’il a inventé dans « toute pièce où la personnalité est établie dans l'intérêt de l'individu, des tiers ou de l'État, tels que : passeports, livrets militaires, contrats d'assurance, rentes viagères, lettres de change, de circulation, actes de mariage, de décès, certificats d'examen, lettres d'obédience, etc. ». En la matière, ses idées se diffusent largement. Ainsi, le médecin légiste lyonnais Alexandre Lacassagne avec lequel il s’est lié d’amitié, s’en inspire en 1908 pour demander la création en France d’un véritable « passeport bertillonnien » qui, contenant notamment le signalement descriptif de son titulaire, rendrait très difficile toute tentative de substitution d’identité.

Parallèlement, Bertillon recommande aussi d'adjoindre des photographies normalisées face/profil et des empreintes digitales sur les documents d'identité (et même sur les chèques de banque) afin de pouvoir identifier rigoureusement leurs porteurs. Toutes ses suggestions donnent lieu à de nombreuses applications pratiques. Ainsi, en 1896, à l’occasion de la venue du Tsar Nicolas II à Paris, Bertillon confectionne des clichés face/profil des membres du personnel de l’ambassade de Russie pour leur attribuer des laissez-passer spécifiques à la force probante renforcée. Quelques années plus tard, on lui confie la réalisation d’une carte d’identité professionnelle pour les inspecteurs de la Préfecture de police de Paris. Il met aussi en carte les parlementaires.

Bertillon joue donc un rôle décisif dans le processus qui conduit les pouvoirs publics à mettre en œuvre, à des fins d’identification et de catégorisation, des procédures d’encartement rationnelles de populations sans cesse plus diverses et nombreuses. En 1908, l’état de Paraná au Brésil commence à délivrer une forme moderne de passeport qui « contient deux photographies profil et face à la réduction d’un septième (système Bertillon) ». Quatre ans plus, tard, la France instaure un « carnet anthropométrique des nomades ». En 1921, peu après le décès de Bertillon, le préfet de police de Paris Robert Leullier propose l’institution de la première « carte d’identité de Français »… Que beaucoup vont alors dénoncer comme une tentative « d’embertillonnage généralisé » des citoyens. Ce qui n’empêche cependant pas ensuite certains de continuer à réclamer pour tous - tant nationaux et étrangers - l’obligation du port d’une véritable carte d’identité anthropométrique.

 

Pour aller plus loin : Pierre Piazza, « Septembre 1921 : la première "carte d’identité de Français" et ses enjeux », Genèses, n° 54, 2004/1, pp. 76-89.