12. L'anthropométrie dans l'espace colonial français

Plan du chapitre

Algérie, Tunisie, Indochine, etc.

Le rôle du service parisien de l’Identité judiciaire dans la généralisation des nouvelles méthodes d’identification ne se limite pas aux frontières de la France hexagonale. À partir des années 1890, des services d’identification sont institués dans des métropoles de l’empire colonial sur le modèle de celui développé par Bertillon dans la capitale. Installés auprès des autorités de police ou d’immigration rattachées à l’administration coloniale, ces services appliquent les méthodes de l’identité judiciaire aux délinquants et criminels, mais servent aussi au renforcement des barrières catégorielles et raciales propres au régime des colonies. Certains d’entre eux déploient d’ailleurs des systèmes techniques innovants qui accompagnent bien souvent l’extension des méthodes d’identification aux populations civiles.

Les premiers services d’identification hors métropole deviennent opérationnels en Algérie, en Tunisie et en Indochine. Par la suite, des services apparaissent dans les grandes villes d’autres territoires de l’empire au Maroc, en Afrique Occidentale française à Dakar, en Afrique Équatoriale française à Brazzaville, mais aussi sur l’île de Madagascar, et, dans l’entre-deux-guerres, à Lattaquié, capitale portuaire d’un des États créés par la France durant son mandat sur la Syrie et le Liban. Les services d’identification en Algérie et en Indochine se distinguent néanmoins à la fois par les objectifs qui leur sont assignés et par le rôle stratégique important qu’ils jouent dans la mise en place des politiques d’empire.

En 1895, dans le cadre d’un programme de sécurisation du territoire visant à renforcer l’autorité des administrations, un nouveau service centralisé est instauré à Alger. Ce service est placé au centre d’un réseau de bureaux qui sont progressivement installés sur l’ensemble du territoire. À Oran et Constantine en 1895. Puis à Bône et Tizi-Ouzou en 1896, à Blida, Orléans-ville et Sétif en 1898. Dès lors, les opérations d’identification anthropométriques sont surtout mobilisées pour remédier aux lacunes de l’état civil des populations indigènes et cibler une « population flottante et cosmopolite qu’il n’est pas inutile de surveiller étroitement ».

Au cours des années 1910/1920, le fichage anthropométrique s’intensifie en Algérie et aide à la mise en œuvre d’opérations de contrôles policiers et de maintien de l’ordre. Plus largement, dans tous les pays du Maghreb, les services d’identification servent une politique de séparation ethnique et permettent d’exercer une surveillance spécifique sur certaines catégories de la population « indigène ».

En Indochine, un service d’identification anthropométrique est créé en 1897. Dès sa fondation, il est rattaché au service de l’immigration. Devenant rapidement un instrument auquel les autorités ont recours pour contrôler les « engagés indigènes au service des Européens », il permet surtout dans le même temps d’apporter une « réponse anthropométrique » au contrôle de l’immigration de masse des Chinois qui sont appelés à travailler aux grands travaux lancés par l’administration coloniale.

Depuis les années 1860, des mesures spéciales de contrôle sont appliquées à cette population afin de réguler le marché du travail et de répartir les travailleurs dans les divers secteurs de l’économie. En 1874, la création d’un bureau d’immigration fixe de nouvelles mesures de police générale et entraîne l’application d’un système de cartes et de registres destiné à répertorier tous les immigrants chinois. Après la création du service anthropométrique, le renforcement progressif de ce système s’accompagne d’une application généralisée de la dactyloscopie. Entre 1898 et 1903, plus de 100 000 immigrants chinois sont ainsi enregistrés, ce qui n’est pas sans susciter de vives contestations de la part des puissantes congrégations chinoises critiquant les usages de cette technologie judiciaire.

L’administration coloniale consent alors un assouplissement des procédures et les empreintes digitales ne sont plus exigées systématiquement. Par la suite, le service d’identification en Indochine conserve cependant un rôle prédominant dans l’application d’un régime spécial de contrôle visant les populations indigènes et les immigrants chinois en particulier. Sans recourir à des techniques jugées humiliantes, comme la dactyloscopie, un système complexe de cartes d’identité à la fois ethniques et professionnelles s’impose après la Première Guerre mondiale afin de garantir une stricte administration des identités. 

 

Pour en savoir plus : Ilsen About, « Surveillance des identités et régime colonial en Indochine, 1890-1912 », Criminocorpus [en ligne], Identification, contrôle et surveillance des personnes, mis en ligne le 23 mai 2011.